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A Barcelone, la colère éclate contre la guerre et les complicités officielles avec le terrorisme

Par Alexandre Lantier
31 août 2017

La marche officielle organisée samedi après l'attentat terroriste du 17 août à Barcelone s'est transformée en une manifestation d'hostilité publique sans précédent aux guerres impérialistes au Moyen-Orient, ayant engendré les réseaux islamistes qui mènent les attaques terroristes en Europe.

Les manifestants, qui criaient « Vos politiques, nos morts », ont hué le roi d’Espagne Felipe VI et le Premier ministre Mariano Rajoy. Lors de ce rassemblement de 500.000 personnes on a aussi dénoncé les ventes d'armes espagnoles à des pays comme l’Arabie saoudite aux cris de: « Felipe, si tu veux la paix, ne fais pas de trafic d'armes » ou « Mariano, nous voulons la paix, pas des ventes d'armes ». Des manifestants criaient également « Dehors, dehors » en voyant le roi et Rajoy, qui furent copieusement sifflés.

Le gouvernement du Parti populaire (PP) et les autorités régionales de Catalogne avaient supposé que le rassemblement serait une manifestation de droite qui dénoncerait le terrorisme et appellerait à l'unité derrière la police et l'État. Cela s'est retourné contre eux : un grand nombre de manifestants ont dénoncé la guerre et les complicités officielles avec le terrorisme.

Le quotidien sur Internet de droite, El Español, a avoué que « les pancartes bleues officielles toutes préparées appelant à la paix ont été submergées par d'autres, qui dénonçaient les chefs d'État et de gouvernement pour le trafic d'armes et faisaient le lien entre le monarque espagnol et l'Arabie saoudite, un pays accusé de financer l'État islamique, » qui a organisé l'attentat à Barcelone.

Les manifestants brandissaient des photos de Felipe VI avec le roi saoudien, Salmane ben Abdelaziz Al Saoud, ou de l'ex-Premier ministre du PP, José Maria Aznar, avec le président américain George Bush et le Premier ministre britannique Tony Blair alors qu'ils menaient l'invasion de l'Irak en 2003.

Les manifestants citaient aussi des preuves que l'État était au courant, voir complice, de l'attentat, sur fond de rivalités entre Madrid et Barcelone avant le référendum catalan sur l'indépendance, le 1er octobre. Un homme, qui a dit à El Pais que « le roi ne peut pas venir à une manifestation pacifiste et vendre des armes à l'Arabie Saoudite », a ajouté que « le gouvernement a caché des informations sur les terroristes aux Mossos d'Esquadra », la police régionale catalane.

Dimanche, Rajoy a dû répondre aux reportages sur sa débâcle à Barcelone. Il a refusé de répondre aux critiques des manifestants, mais il a affirmé avec arrogance : « Les insultes de certains, nous ne les avons pas écoutées » et ajouté: « Hier, nous étions là où nous devions être et avec ceux avec qui nous devions être, pour exprimer notre soutien aux victimes de la terreur et montrer notre solidarité avec l'immense majorité de Catalans sensibles et modérés ». Il a exigé que la Catalogne abandonne le référendum sur l'indépendance du 1er octobre et les « projets pour une rupture ».

Les responsables catalans, stupéfaits par l'opposition à la guerre, ont voulu la minimiser. « Nous ne devrions pas l'exagérer », a dit Carles Puigdemont, le président de la Generalitat de Catalogne sur les huées contre le roi. « Les gens se sont exprimés en liberté, en convivialité et en paix ».

La maire de Barcelone, Ada Colau, l'un des « maires du changement » soutenu par le parti Podemos a refusé de discuter du sentiment anti-guerre. « La citoyenneté ouvre la voie à la cité », a-t-elle dit benoîtement, pour saluer le soutien de Barcelone à la « convivialité, à la diversité et à la paix ». Elle a ajouté : « Dans une si grande manifestation, il y a une liberté d'expression et beaucoup de gens sortent avec leurs propres symboles et leurs questions complémentaires ».

La déclaration de Colau évite les questions politiques soulevées par l'attentat dans sa ville. Cet attentat horrible qui a fait 15 morts et plus de 100 blessés, est le dernier en date d’une vague d'attentats islamistes qui ensanglantent l'Europe depuis 2015, de Paris et Bruxelles à Berlin et Manchester. Les guerres impérialistes ne sont pas une question « complémentaire », mais la principale force motrice dans l'éruption d'attentats terroristes islamistes en Europe.

Washington et l'Union européenne se sont appuyés sur les milices islamistes en 2011 en Libye puis en Syrie, collaborant avec les pétromonarchies du Golfe, dont l'Arabie saoudite, pour injecter des milliards de dollars dans les réseaux islamistes. Ils ont recruté des dizaines de milliers de personnes en Europe, au Moyen-Orient et en Asie pour mener des attentats contre des régimes ciblés par l'OTAN. En 2012, le Pentagone a désigné un de leurs mandataires, la milice Al Nosra, comme un groupe terroriste lié à Al-Qaïda, mais elle a continué à recevoir le soutien de l'OTAN.

Les événements de Barcelone exposent les tensions de classe explosives qui montent en Europe. Depuis 2015, la classe dirigeante tolère les réseaux terroristes en tant qu'outil de politique étrangère, tout en utilisant les attentats menés par ces réseaux en Europe comme prétexte pour des mesures policières — l'état d'urgence en France, le verrouillage de Bruxelles, ou l'envoi des forces armées dans les rues de Grande-Bretagne — présentées comme étant des mesures antiterroristes. A présent, ce mensonge est de plus en plus décrédibilisé.

Les travailleurs, confrontés au chômage de masse et aux coupes sociales imposées par l'aristocratie financière en Europe, sont hostiles aux politiques militaristes et antidémocratiques de l'élite dirigeante. Cette opposition est d'autant plus explosive qu'elle met les travailleurs objectivement en conflit avec l'ensemble de la classe politique, y compris ses factions prétendument « à gauche ».

Les partis de pseudo-gauche comme Podemos – qui veut développer son influence parmi les officiers de l'armée et a recruté le général Julio Rodríguez Fernández qui a commandé les forces espagnoles dans la guerre de Libye en 2011 -- sont profondément pro-guerre. Podemos a défendu agressivement la vente de navires de guerre espagnols en Arabie Saoudite. Le maire de Puerto Real, Antonio Romero, affirmait que ces ventes d'armes étaient essentielles pour créer des emplois.

Interrogé sur les huées contre le roi à la manifestations de Barcelone, le chef de Podemos, Pablo Iglesias, a fait le silence sur la guerre. Il a dit, « Les gens ont sorti leurs bannières, c'est beau ».

De même, l'attentat de Barcelone démasque les nationalistes catalans, qui continuent d'attaquer Madrid en avant du référendum d'indépendance catalane. Vendredi, Puigdemont a donné une interview au Financial Times de Londres pour attaquer le gouvernement Rajoy et accuser le PP d'avoir empêché les autorités catalanes d'arrêter les attaques.

« Nous leur avons demandé de ne pas exploiter la sécurité à des fins politiques. Malheureusement, le gouvernement espagnol avait d'autres priorités » a-t-il dit. Il a cité des responsables catalans qui, selon le Financial Times, mettent en cause « la décision de Madrid de bloquer l'embauche de nouveaux policiers catalans cette année et de faire traîner l'accès de la police locale aux informations d'Europol ».

Jusqu'à présent, personne n'a expliqué quel rôle le blocage par Madrid de l’accès de la police catalane aux bases de données internationales a joué dans l'attentat. Malgré l'attentat de Barcelone, Puigdemont a affirmé que la police catalane faisait un excellent travail. « La police catalane, même si elle n'a pas tous les outils dont elle a besoin... et est mal financée, a bien réussi à gérer la crise », a-t-il déclaré au Financial Times.

Ces remarques, après la marche de Barcelone, démasquent le caractère politique des forces qui cherchent à créer un État capitaliste indépendant en Catalogne. S'ils lancent des accusations explosives contre Madrid et développent des rivalités financières et stratégiques avec la bourgeoisie espagnole, ils sont hostiles à tout appel à l'opposition de la classe ouvrière à la guerre ; ce sont de solides défenseurs de leurs propres forces de police. Ils s'avéreraient profondément hostiles à la classe ouvrière s'ils établissaient un pouvoir indépendant.

(Article paru d’abord en anglais le 28 juillet 2017)