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«Le syndicat, c’est pas compliqué, c’est comme la mafia, tu fermes ta gueule et tu payes!» – un délégué syndical

Entrevue avec un travailleur de la construction du Québec

Par Nos correspondants
3 août 2017

En mai dernier, 175.000 travailleurs de la construction du Québec ont mené une grève de sept jours contre les exigences patronales, y compris des hausses salariales sous l'inflation, une «flexibilité» accrue dans les horaires de travail et le non-paiement des heures supplémentaires.

Une semaine après le déclenchement de la grève, le gouvernement du Parti libéral, qui mène un assaut tous azimuts contre la classe ouvrière, a fait adopter une loi spéciale pour mettre fin à la grève et imposer un processus d'arbitrage taillé sur mesure pour la partie patronale.

L'intervention du Parti libéral, qui avait l'appui tacite du Parti québécois et l’appui enthousiaste des médias de la grande entreprise, montre que les travailleurs de la construction font face à une lutte politique – la nécessité de faire appel à l’ensemble des travailleurs dans une contre-offensive commune pour la défense des conditions de travail et des services publics.

Ce sont les syndicats qui posent le plus grand obstacle à une telle stratégie. Comme dans les nombreux autres cas, à travers le Canada, où une loi anti-grève a été adoptée, les chefs syndicaux n'ont rien fait pour préparer les travailleurs à la défier. Ils l’ont plutôt utilisée pour justifier une capitulation immédiate de crainte que la lutte échappe à leur contrôle et se transforme en confrontation avec l’État. En fait, les syndicats agissent depuis longtemps en véritable police industrielle du grand patronat pour imposer les reculs sociaux et étouffer toute opposition venant des travailleurs.

Le World Socialist Web Site s'est entretenu avec un ferrailleur qui a vécu la grève. Travaillant depuis 13 ans dans la construction, ses tâches consistent à poser l'acier d'armature qui va dans les coffrages de béton afin de renforcer les structures. L'entrevue éclaire davantage sur les vraies conditions sociales de ces travailleurs, sur l'étendue de l'assaut patronal qui prend place et sur le rôle anti-ouvrier que jouent les syndicats. Par peur de représailles, ce travailleur a préféré rester anonyme.

* * *

WSWS: Parle-nous de l'épisode où tu as manqué d'eau lors d'une journée de travail.

Philippe (nom fictif): C’était un nouveau lieu de travail dans une nouvelle région. C’est moi qui charriais l'acier. J’avais fini mes 4 litres d’eau à 13h, plus tôt que d’habitude. Il faisait 30 degrés. Il ne restait plus d’eau sur le chantier.

Pendant que je cherchais de l’eau, par hasard, le grand patron de la région est arrivé. Quand il m’a vu, il m’a dit: «Qu’est-ce que tu fais là?» J’ai répondu: «J’ai soif. S'il te plaît, peux-tu aller chercher de l’eau?» Il est parti à rire. Il a dit: «Les gars de Montréal sont pas faits forts.»

Moi je ne baisse pas la tête face à une situation comme ça. J’ai appelé le syndicat tout de suite pour me faire défendre. Le gars du syndicat a dit: «je vais appeler la compagnie». Il m’a rappelé 15 minutes après, sur un ton de voix assez élevé et il m'a dit: «Dans ce temps-là, quand ça ne marche pas, il n’y a pas d’eau, tu sacres ton camp».

C’est là que je me suis rendu compte que le syndicat pour moi c’était quelque chose que je m’étais jamais servi en 13 ans. Je me suis dit, 13 ans, 18.000$ de cotisations pour quoi?

J’ai perdu ma job 8 mois plus tard au prochain slack quand ils ont coupé 80 personnes.

WSWS: Au niveau des conditions de travail, as-tu une garantie de 40 heures par semaine?

Jamais. Même pas d’ancienneté. Tu ne peux pas dire, ça fait 15 ans que je suis là, ma job est garantie. C’est plutôt, je suis pas mal ami avec le boss et je fais bien la job, alors je sais qu'il me mettra pas dehors, mais ça, c’est écrit nulle part. Il y a une grosse insécurité d’emploi. Ça marche à l’heure. Si ça fait pas, l'employé sait le soir que c’est fini, qu'il est congédié.

Manifestation des travailleurs de la construction à Montréal

WSWS: Les horaires de travail étaient un enjeu lors de la dernière grève. Comment ça fonctionne?

Philippe: Les heures supplémentaires, c’est juste un petit pourcentage des travailleurs de la construction qui ont droit à ça, dans les grosses compagnies qui reçoivent les gros contrats du gouvernement. Partout ailleurs au Canada, les syndicats ont de moins en moins d’emprise. Par exemple, à Vancouver, tu travailles sur un grand building de 60 étages, mais c’est un privé qui le fait, l’employeur peut te donner 22, 24, 26$ de l’heure. Si c’est un hôpital, ça va être décret et union, le vrai salaire des travailleurs qui est décrété.

Ici tu gagnes ton salaire de 40$ au privé aussi, sauf qu’après 15h, le gouvernement ferme les yeux. Il ne regarde plus si tu n’es plus payé temps double, qui commencerait après 40h semaine et après 8h par jour.

Dans le futur, moi, je vois qu’il va y avoir la construction free for all, puis il va y avoir la construction réglementée pour les gros travaux comme les autres provinces.

WSWS : Ça a pris des générations pour améliorer les conditions de travail. C’est tout ça qu’ils veulent maintenant casser.

Lors de la construction du Stade olympique, il y a des travailleurs qui ont dit: c’est assez les bas salaires.

Puis il y a un syndicat qui a sauté là-dessus. Puis qui a commencé à faire le bon mais une fois qu’il s’est bien installé, il a commencé à tirer sur les ficelles à gauche puis à droite pour faire plaisir à ceux-là qui font travailler les travailleurs. C’est là qu’on est rendu, une impasse.

WSWS: Cela soulève la question de l’évolution des syndicats. Ces organisations qui étaient pro-capitalistes dès leur origine réclamaient au moins une certaine amélioration des conditions de travail, jusque dans les années 70. Mais depuis, au Québec, au Canada et partout dans le monde, les syndicats collaborent avec les patrons pour imposer des reculs aux travailleurs. Ils ont complètement échoué.

Le syndicat c’est comme un gros outil de gestion qui permet de gérer la main d’œuvre avec la compagnie. Faut pas qu’il y ait trop d’histoire de coup de chaleur, puis de silice, puis de diesel dans un sous-sol. [Philippe nous a expliqué comment lui et ses collègues avaient déjà été forcés de respirer de la poussière de pierre, qui peut causer la silicose, dans un stationnement sous-terrain alors qu'ils y travaillaient.]

WSWS: Tu sens que les bureaucrates syndicaux te surveillent par rapport à tes critiques?

Philippe: Oui. Ils regardent mes posts sur Facebook parce que je dis les vraies choses. Ils attendent que je fasse un faux pas pour pouvoir faire une mise en demeure.

Quand j’étais plus jeune, en recherche d’emploi, je leur demandais si je pouvais aller dans l’ouest du pays pour travailler? Comme je n'allais pas aux réunions syndicales, comme j’habite loin, ils ne m’aidaient pas. Si tu fais juste payer ta cotisation, t’as rien, faut que t’aille lécher le derrière du gars, le représentant syndical.

WSWS: Avec tout ce que tu nous racontes et l’histoire des syndicats, on voit qu’ils jouent un rôle important pour contrôler les travailleurs et maintenir des conditions favorables aux compagnies. Avec les lois spéciales, le gouvernement surveille tout cela et peut forcer le processus.

Philippe: Le syndicat joue un rôle de tampon, pour pas que ça fasse trop mal. Le syndicat c’est lui qui dit comment faire la grève. C’est pas les travailleurs qui sortent le matin puis qui disent: «On s’en va devant tel building.» Ils nous réunissent dans un hôtel tôt le matin puis ils disent: «tel groupe, vous allez bloquer tel chantier, où c’est pas des travailleurs qui gagnent du temps double.»

Après, le syndicat espère que ça va marcher puis qu’il y aura pas de lois spéciales. C’est n’importe quoi. C’est pas ça le plan de grève dans la tête des gars. Les gars, c’est: «on crie jusqu’à temps que le gouvernement accepte nos conditions de travail». Mais, le syndicat, ce qu’il fait c’est arrêter tout le monde puis là il dit tout bas: «c’est le temps de la loi spéciale.»

WSWS: Imaginons la situation suivante: Pendant la grève, les travailleurs mettent de l’avant leurs demandes, non seulement le temps double, mais de mettre un terme à l’insécurité, d’avoir un meilleur salaire, un meilleur horaire de travail, etc. Les travailleurs forment des comités indépendants. Ils envoient leurs propres représentants élus sur la place publique et ils disent «Voici nos conditions, voici pourquoi on se bat». Les autres travailleurs vont comprendre, car eux aussi ils font face à des choses comme l’insécurité d’emploi.

Philippe: Faudrait que ce soit un travailleur qui gère la défense des travailleurs. Faudrait pas que ce soit une compagnie. Un syndicat, ben moi, j’appelle ça une compagnie. Leur but c’est de faire de l’argent en plaisant aux grosses compagnies. Faudrait que les travailleurs élisent un travailleur. Faudrait un gars payé par les travailleurs qui se cotisent. Si t’aimes pas un tel, tu le remplaces par un autre.

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Vers la fin de l’entrevue, Philippe nous a confié qu'au début de sa carrière, un délégué syndical lui avait dit: «Le syndicat c’est pas compliqué, c’est comme la mafia, tu fermes ta gueule et tu payes!»