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Le « complexe militaro-industriel » au pouvoir

Par André Damon
25 août 2017

Il y a cinquante-six ans, le président américain Dwight D. Eisenhower a prononcé un discours d’adieu où il a mis en garde contre la menace pour la démocratie aux États-Unis posée par la convergence croissante entre le pouvoir militaire et le pouvoir des entreprises.

Le président sortant a mis en garde contre l’expansion et « l’influence totale – économique, politique, même spirituelle – dans chaque ville, chaque chambre des représentants d’État, chaque bureau du gouvernement fédéral [du] complexe militaro-industriel ».

Eisenhower, lui-même un général à cinq étoiles et commandant des forces expéditionnaires alliées dans Seconde Guerre mondiale, avait une connaissance directe des opérations de l’armée. Mais même au plus fort de la Guerre froide, l’influence de l’armée sur la vie politique n’était rien par rapport à ce qui existe aujourd’hui.

À chaque mois qui passe, les militaires consolident leur emprise sur l’autorité civile, tandis que les formes démocratiques de gouvernement sont de plus en plus vidées de leur substance.

Cela a été illustré par le discours de Trump lundi qui annonçait une expansion sans fin de la guerre américaine en Afghanistan. L’endroit lui-même était significatif. Trump a parlé à la base militaire de Fort Meyer en Virginie devant un public de soldats en treillis. Il a précisé que la direction militaire, sans contrôle civil ni le cache-sexe de l’autorisation du Congrès, déterminerait combien de troupes supplémentaires seraient envoyées se battre en Afghanistan et combien de temps Elles y resteraient.

Au cours de la dernière semaine, les responsables du cabinet de Trump de l’Armée et des Marines, le Général en retraite John Kelly, le général retraité James Mattis et le général en activité HR McMaster, utilisent la crise entourant l’approbation par Trump du déchaînement néo-fasciste à Charlottesville, en Virginie, pour renforcer l’emprise des militaires sur le gouvernement.

Mais ces développements qui, dans toute société véritablement démocratique, seraient traités avec une profonde appréhension, ont été approuvés par le Parti démocrate « d’opposition » et ses porte-paroles des médias.

Mercredi, le Washington Post a publié un article principal : « Les chefs militaires consolident le pouvoir dans l’administration Trump », qui a constaté que l’élévation par Trump d’un « groupe dirigeant de généraux actuels et retraités » est « une nouveauté frappante pour un pays qui, depuis des générations, a placé des dirigeants civils au-dessus et à part de l’armée. »

Le Washington Post, propriété du milliardaire PDG d’Amazon, Jeff Bezos, qui parle pour une partie importante de l’establishment politique des États-Unis, présente le pouvoir croissant des militaires dans l’administration Trump comme un développement positif. Il qualifie les généraux de « voix de la modération », et les présente comme des « autorités morales » qui œuvrent à « guider » Trump loin des « démarches qui, craignent-ils, pourraient avoir des conséquences catastrophiques ».

Il cite sans le critiquer un membre d’un important groupe de réflexion conservateur qui déclare : « La seule chance que nous avons d’essayer d’empêcher cette chose de voler en éclats est une discipline militaire […] Ce n’est pas un régime militaire ni un coup d’état militaire. »

Dans le même ordre d’idées, le New York Times de mercredi a publié une chronique de Roger Cohen qui déclarait que les généraux agissaient comme les « adultes dans la salle », servant à « contraindre » Trump et à « restreindre ses instincts les plus sauvages ». L’armée, écrit Cohen, fournit « quelque chose que Trump n’aura jamais : un centre de gravité ».

Ces déclarations du Washington Post et du New York Times représentent l’opinion consensuelle de l’élite dirigeante, et plus particulièrement celle du Parti démocrate, qui s’est opposé à Trump presque entièrement sur des questions de politique étrangère, critiquant sa déférence insuffisante envers l’appareil militaire et le service de renseignement et sa réticence à mener une escalade militaire contre la Russie.

McMaster, Kelly et Mattis « font éminemment preuve de fiabilité face à une conduite imprudente et impulsive » de Trump, a déclaré au Washington Post le sénateur démocratique du Connecticut, Richard Blumenthal. « Il y a eu certainement le sentiment parmi beaucoup de mes collègues qu’ils sont une main stabilisante sur le gouvernail. »

Un article d’opinion publié mercredi par Thomas Friedman, le chroniqueur en chef de la politique étrangère du New York Times est un autre exemple de la convergence entre la presse et l’establishment militaire et du renseignement. Friedman se vante d’avoir « passé huit jours à voyager avec l’armée de l’air vers toutes ses principales bases en Afghanistan, en Irak, au Koweït, au Qatar et aux Émirats arabes unis », y compris pour se rendre dans une « cellule de frappe » menant des raids aériens en Irak.

Friedman décrit les frappes aériennes américaines dans une zone urbaine avec un enthousiasme non dissimulé. « Rapidement, la fumée s’est dégagée et le bâtiment large de 10 mètres n’était plus que des décombres fumants, mais les deux bâtiments sur les côtés étaient totalement intacts, de sorte que tous les civils à l’intérieur devraient être indemnes », exulte le chroniqueur du New York Times, sans réfléchir sur le sort de tous les civils qui étaient dans le bâtiment qui a été vaporisé.

« Cela en bref, c’est la guerre en Irak aujourd’hui », écrit-il, suggérant que l’armée américaine en tant que véritable libérateur concentre ses énergies sur la prévention des pertes civiles. Ce mensonge criminel est, bien sûr, contredit par la réalité des millions de personnes tuées, blessées et déracinées par plus d’un quart de siècle de guerre des États-Unis en Irak et dans les pays environnants du Moyen-Orient pétrolifère, dont Mossoul, récemment rasée. Malheureusement pour Friedman et le New York Times, ce panégyrique à la pureté morale de l’armée américaine est apparu deux jours après qu’une attaque aérienne américaine en Syrie avait tué plus de 40 civils.

Le blanchiment par Friedman des activités homicides de l’Armée de l’air américaine illustre le rôle de la presse, dirigé par le New York Times et le Washington Post, comme meneurs de claque sans vergogne pour l’intervention militaire américaine, ainsi que les principaux réseaux de télévision, qui présentent systématiquement les militaires à la retraite comme des autorités sur tous les sujets politiques.

La prostitution de la presse en faveur de l’armée n’est qu’une expression de l’influence politique massive des forces armées américaines. Les États-Unis consacrent plus d’efforts à leur armée que les 10 prochains pays combinés, et les dépenses militaires absorbent plus de la moitié des dépenses discrétionnaires du gouvernement fédéral. Il y a environ deux millions de militaires actifs et de réserve, et des millions d’autres employés, directement ou indirectement, par les services de renseignement.

La police locale et des États fédérés de l’ensemble du pays est de plus en plus étroitement intégrée à l’armée, dans ce que les stratèges du Département de la Défense appellent l'« armée totale », composée des forces militaires, de la police et du renseignement. Les services de police sont équipés de matériel militaire et formés à la guerre urbaine.

Cette « armée totale » a à sa disposition les capacités de surveillance massives de l’appareil de renseignement américain, qui peut espionner presque tous les appels téléphoniques, SMS ou courriels partout dans le monde.

La croissance du pouvoir de l’armée a été accompagnée de son intégration dans l’oligarchie financière, où des centaines de personnalités militaires de premier plan reçoivent des revenus à sept chiffres dans leurs passages entre le Pentagone, Wall Street et l’industrie de la défense.

Le pouvoir croissant de l’armée sur la vie politique aux États-Unis et sa fusion avec l’élite des entreprises et de la finance sont le produit de la désintégration prolongée du capitalisme américain. Un quart de siècle de guerre sans fin, et des décennies d’extrême augmentation des inégalités sociales ont érodé les fondements sociaux des formes démocratiques de gouvernement. Au-delà de l’oligarchie elle-même, une couche privilégiée de la classe moyenne supérieure qui constitue la base plus large du Parti démocrate a accumulé des richesses importantes grâce à la montée fulgurante des prix des actions, elle-même alimentée par la destruction du niveau de vie de la classe ouvrière et l’agression impérialiste à l’étranger.

L’élite financière de l’Amérique, de plus en plus incapable de concilier sa domination de la vie sociale avec les formes de gouvernement démocratiques, estime que l’appui ultime de sa domination est la force militaire. Malgré les assurances du Washington Post, ce qui est en train d’émerger est en fait un régime direct de l’armée, allié à Wall Street et à la CIA, où le gouvernement civil fonctionne comme une simple façade.

(Article paru en anglais le 24 août 2017)