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Les médias de droite se mobilisent pour défendre le professeur Jörg Baberowski de l’université Humboldt

Par Peter Schwarz
19 avril 2017

Après que le tribunal de grande instance de Cologne ait statué que le Comité général des étudiants (Asta) de l’Université de Brême était autorisé à le qualifier d’« extrémiste de droite », les médias de droite et les organisations fascistes s’empressent de prendre la défense du professeur Jörg Baberowski de l’Université Humboldt.

Le coup d’envoi fut donné à la fin du mois de mars par une attaque hystérique lancée par le Frankfurter Allgemeine Zeitung (FAZ) contre les International Youth and Students for Social Equality (IYSSE), le Parti de l’Égalité socialiste (Sozialistische Gleichheitspartei, SGP) et le World Socialist Web Site. Le journal d’extrême-droite National Zeitung, le magazine politique Cicero et le quotidien Die Welt lui ont emboîté le pas le week-end dernier.

Ce que tous ces articles ont en commun, c’est qu’ils ne se réfèrent pas du tout aux questions autour desquelles porte le conflit avec Baberowski. Il ne viendrait jamais à l’idée d’un lecteur non averti que ce dont il s’agit ici, ce sont des propos tenus par Baberowski selon lesquels Hitler n’était pas cruel, que Staline aurait forcé la Wehrmacht (Armée hitlérienne) à mener une guerre d’extermination, et que l’intégration de réfugiés constitue une menace pour le tissu social. Au lieu de cela, tous les articles mélangent des demi-vérités, des mensonges éhontés et des calomnies dénuées de tout fondement contre l’IYSSE.

Le magazine Cicero a affirmé que l’IYSSE (dont le sigle est constamment mal orthographié comme IYSSEE) est un petit groupe à l’Université Humboldt qui ne représente « que 0,1 pour cent » des étudiants. En fait, suite à une campagne axée sur la lutte contre le militarisme, l’IYSSE avait remporté 7 pour cent des voix lors des dernières élections au parlement étudiant (StuPa) – plus que les Verts, le parti Die linke et l’organisation étudiante de la CDU (RCDS). Des centaines d’étudiants avaient pris part à leurs réunions.

Cicero accuse l’IYSSE de pratiquer une « terreur psychologique à l’université », d’intimider les professeurs, de croire aux théories du complot et de prôner les points de vue responsables de la construction des « goulags et des camps de travail ». Le journal National Zeitung accuse l’organisation de jeunesse trotskyste de « harceler les étudiants sur le campus » et de conduire une « chasse aux sorcières. »

Les allégations les plus folles sont lancées par Baberowski lui-même. Dans un entretien accordé au quotidien conservateur Die Welt, une publication du groupe Springer, et paru lundi sous le titre : « Les extrémistes de gauche ne comprennent rien, mais n’ont de cesse de dénoncer », il insulte l’IYSSE comme une « petite secte stalinienne, ne comptant que quelques vieux hommes et trois ou quatre étudiants et qui ne savent pas ce qu’ils font. »

Le professeur, qui s’était consacré pendant des années au stalinisme, connaît très bien la différence entre le stalinisme et le trotskysme, son adversaire socialiste le plus cohérent. Il sait tout aussi bien que le chroniqueur de Cicero, Klaus-Rüdiger Mai, que les trotskystes n’ont pas construit le goulag, mais en furent ses premières victimes. La haine des trotskystes a été inculquée à Baberowski quand il était étudiant, lorsqu’il glorifiait Staline, Mao et Pol Pot en tant que membre de l’organisation maoïste KBW.

Mais cela ne l’empêche pas de mentir et de s’adonner sans retenue à la calomnie. Dans ce cas précis, il s’est abaissé à un niveau intellectuel défiant toute description. Il a par exemple déclaré à Die Welt : « Ces staliniens [c’est-à-dire l’IYSSE] sont méchants, ils font du mal, ils détruisent la vie d’autrui. Ils ne se soucient pas de ce que leurs victimes disent ou écrivent. » Il a ajouté : « Les extrémistes de gauche ne lisent pas de livres, ne veulent rien comprendre, que dénoncer et stigmatiser. Il faut les ignorer et les laisser se complaire dans leur propre stupidité. »

En fait, non seulement les critiques de Baberowski lisent des livres, mais ils en écrivent aussi. Le livre Wissenschaft statt Kriegspropaganda (De la science, pas de la propagande de guerre) paru en août 2015 aux éditions Mehring en Allemagne, documente méticuleusement la polémique au sujet de Baberowski et de son collègue Herfried Münkler à l’université Humboldt.

Le livre, qui contient un essai de 40 pages intitulé, La falsification de l’histoire par Jörg Baberowski, (version anglaise : Jörg Baberowski’s falsification of history ; version allemande : Jörg Baberowski Geschichtsfälschung) a été écrit par le porte-parole de l’IYSSE, Christoph Vandreier. Ce livre examine soigneusement la carrière de Baberowski ; sa théorie irrationaliste de l’histoire influencée par Michel Foucault, Martin Heidegger et Hans-Georg Gadamer ; sa falsification de la Révolution d’Octobre ; sa décontextualisation du stalinisme et sa relativisation des crimes nazis.

Cet essai avait été rédigé avant que Baberowski ne se fasse connaître lors de la crise des réfugiés comme un laquais politique de l’extrême droite. L’évaluation de Vandreier selon laquelle Baberowski est un idéologue de droite a intégralement été confirmée par cette évolution ultérieure.

Quiconque pense encore que les défenseurs de Baberowski cherchent avant tout à protéger un professeur injustement calomnié ou bien – comme l’a déclaré dans un communiqué la présidence de l’université Humboldt – « les échanges scientifiques libres et indépendants », devrait lire l’entretien de Baberowski dans Die Welt. Refusant de traiter ne serait-ce qu’une seule des questions concernant le fond de la critique faite par l’IYSSE, le professeur réplique par un torrent d’insultes et de calomnies.

Baberowski, qui avait enchaîné au plus fort de la crise des réfugiés un entretien et un talk-show l’un après l’autre, cherche, dans le style typique de l’extrême-droite, à se présenter comme la victime d’une campagne médiatique. « En septembre 2015, au summum de l’euphorie orchestrée par l’État [pour l’accueil des réfugiés], j’avais été perçu par les gardiens du temple de la vertu publique des médias et de la politique comme un semeur de troubles qu’il fallait tenir à l’écart du débat. »

Ce n’est donc pas un hasard si l’entretien avec Baberowski paru dans Die Welt a été repris immédiatement et avec enthousiasme sur Twitter par l’extrême droite. La militante de la Fédération des Expulsés (Bund der Vertriebenen, BdV), Erika Steinbach, tout comme la fédération régionale de Berlin de l’Alternative pour l’Allemagne (AfD) ont diffusé cet article. Le journaliste anti-réfugiés Ramin Peymani a déclaré : « J’ai le plus grand respect pour une personne qui ne peut ni ne veut se laisser intimider par la populace de gauche. »

Le FAZ, Die Welt et Cicero, qui se mobilisent désormais ouvertement pour Baberowski, font partie du spectre politique conservateur de droite. Dans les années 1980, le FAZ avait donné une plate-forme à Nolte lors de l’Historikerstreit (Querelle des historiens). Le journal avait également publié l’article de Baberowski qui, selon le jugement du tribunal de grande instance de Cologne, constitue un « fait suffisant » pour le qualifier d’« extrémiste de droite ».

Depuis 2015, la revue Cicero, jadis considérée comme conservatrice, a encore davantage viré vers la droite. Depuis lors, « les écrits de Cicero se rapprochent de ce qu’il y a de plus à droite », a écrit le quotidien taz. L’hebdomadaire Der Spiegel a décrit l’éditeur de la revue comme un « harceleur de salon », et l’éditeur de Freitag, Jakob Augstein, reproche au rédacteur en chef de faire de l’« agitation ethnique » (völkische).

Le quotidien Die Welt est le fleuron du groupe d’édition Springer, dont les publications avaient déjà dans les années 1960 déchaîné une campagne haineuse contre les mouvements de revendication au point qu’un grand nombre de gens l’avaient rendu responsable de la tentative d’assassinat de Rudi Dutschke. En février, Sven Felix Kellerhoff, qui a mené un entretien avec Baberowski, avait écrit dans Die Welt dans l’esprit de Nolte, que « le communisme » a été « plus dévastateur que la haine raciale de Hitler et son idée délirante d’un “espace vital à l’Est”. »

En 2016, l’autorité de protection de la constitution de l’État fédéral de Bavière avait attesté que le National Zeitung avait diffusé un « argumentaire xénophobe, nationaliste et révisionniste. » Wolfgang Karbaum, l’auteur de l’article sur Baberowski, est un partisan déclaré de Nolte et avait même rédigé en août dernier l’éloge de cet apologiste du nazisme, à l’occasion du décès de ce dernier.

Cependant, à quelques exceptions près, même les journaux et des universitaires moins conservateurs ont également refusé de critiquer Baberowski. Nombre d’entre eux restent silencieux. Une exception à cette règle du mutisme général est Die Zeit qui a consacré une pleine page au conflit, que nous traiterons séparément.

Il ne fait aucun doute que Baberowski est devenu ces dernières années une figure centrale de la nouvelle droite. Il a tenu des propos incendiaires contre les réfugiés et a appelé à un État fort dans d’innombrables articles, émissions et d’entretiens. Il s’est surtout donné pour mission de réhabiliter l’apologiste nazi Ernst Nolte, qui s’était retrouvé largement isolé après l’Historikerstreit.

« Nolte a subi une injustice », avait déclaré Baberowski en février 2014 au magazine Der Spiegel. « Historiquement parlant, il avait raison. » Pour consolider sa thèse, il ajouta : « Hitler n’était pas un psychopathe, il n’était pas cruel. Il ne voulait pas que les gens parlent de l’extermination des Juifs à sa table. »

La banalisation du nazisme se retrouve dans tous les écrits de Baberowski. Dès 2009, il avait déclaré que, d’un point de vue moral, si l’on racontait leur histoire d’avant-guerre, la comparaison entre le bolchevisme et le nazisme n’était pas « à l’avantage des bolcheviques ».

Baberowski explique que la guerre d’extermination des nazis à l’Est était le résultat de l’espace de violence (Gewaltraum) créé par l’Union soviétique. « Staline et ses généraux ont imposé une guerre d’un nouveau type à la Wehrmacht et qui n’épargnait plus la population civile », avait-il écrit en 2007. Il nie explicitement que l’idéologie fasciste et l’antisémitisme ont joué un rôle important. « Les soldats de Hitler n’ont pas mené une guerre idéologique, ils étaient engagé dans une guerre dont ils étaient prisonniers de la dynamique », avait-il écrit en 2012 dans son livre Verbrannte Erde (La terre brûlée).

Le soutien accordé à Baberowski et le silence face à ses positions montrent que de telles idées de droite peuvent remporter l’adhésion de la majorité des médias et du monde universitaire, ou du moins y être acceptées. Cela ne peut s’expliquer que par des changements politiques fondamentaux.

Un quart de siècle après la réunification allemande et la dissolution de l’Union soviétique, le niveau intellectuel et culturel est tombé tellement bas que des déclarations qui auraient alors suscité l’indignation sont maintenant soutenues ou tolérées, et les critiques sont accusés d’« intimidation » et de « chasse aux sorcières. »

Depuis quelques années, d’influents politiciens allemands demandent que l’Allemagne mette fin à sa retenue militaire afin de jouer un rôle de dimension mondiale proportionnel à sa force économique. Un tel retour du militarisme et de la politique de grande puissance exige une révision de l’histoire. « Il est difficile de mener une politique responsable en Europe si l’on pense que : nous sommes responsables de tout mal », écrivait il y a deux ans le confrère de Baberowski, Herfried Münkler. Münkler a dit être favorable à ce que l’Allemagne assume le rôle de « puissance hégémonique » et de « maître de discipline » en Europe.

L’objectif est de blanchir l’impérialisme allemand de ses crimes afin de préparer de nouveaux crimes et de nouvelles guerres. Baberowski et ses défenseurs jouent un rôle important dans cette entreprise.

(Article original paru le 14 avril 2017)