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Gueorgui Valentinovitch Plekhanov (1856-1918) : Sa place dans l’histoire du marxisme

Par David North et Vladimir Volkov
3 avril 2017

Le 11 décembre, marque pour le mouvement socialiste international le 160e anniversaire de la naissance du « père du marxisme russe », Gueorgui Valentinovitch Plekhanov. « Le mal que font les hommes vit après eux ; le bien est souvent enterré avec leurs os. » [Shakespeare, Jules César, acte III, scène 2, traduction de Victor Hugo, ndt]. Cela a été, dans une large mesure, le cas avec Plekhanov. Ce n'est pas seulement lié au caprice subjectif des historiens, mais tient au caractère contradictoire de sa longue carrière révolutionnaire.

L'héritage politique de Plekhanov a été profondément marqué par le fait que, pendant les dernières années de sa vie, sa capitulation au chauvinisme national a brisé sa réputation au sein de la gauche révolutionnaire. Il a réagi à l'éruption de la guerre mondiale en 1914 en appelant à la défense de la Russie contre l'Allemagne. En 1917, Plekhanov s'opposa âprement à la Révolution d'Octobre. Ces deux trahisons n'étaient pas le produit d'erreurs de calcul épisodiques. Sans aller jusqu'à affirmer que le destin individuel de Plekhanov était prédéterminé, car les individus font toujours des choix, sa chute politique reflète néanmoins le sort d'une génération entière de révolutionnaires, politiquement débordés par la crise mondiale qui a éclaté en août 1914.

Plekhanov en 1917

Logiquement, les historiens et les biographes cherchent à découvrir les “racines” de la fin désastreuse de personnages tels que Plekhanov dans leurs premières erreurs et faux pas. Cependant, ces exercices nécessaires à l'autopsie politique peuvent également conduire à des évaluations unilatérales. La vie en cours d’examen est alors interprétée comme un conflit entre ses “bons” et “mauvais” côtés. Cette approche ne reconnaît pas que l'évolution d'un dirigeant politique ne peut pas être correctement comprise comme un conflit entre des traits positifs et négatifs, chaque côté cherchant à dominer. Au contraire, dans le contexte des circonstances objectives, la signification plus profonde des éléments interconnectés, à multiples facettes, d'une personnalité politique et, d'ailleurs, d'une tendance politique et intellectuelle, se révèlent peu à peu. Le Méphistophélès de Goethe a averti ; « Vernunft wird Unsinn. Wohltat Plage. » (« Raison devient folie, bienfait fléau »). Ce qui apparaît, à juste titre, à la fois comme vrai et comme source de force dans une période de développement historique, est révélé comme faux et faiblesse fatale dans une autre.

Le défi que présente l'étude de la vie de Plekhanov est de préserver l'objectivité historique nécessaire. Les signes de son déclin politique étaient déjà évidents en 1905, sans doute. Cela ne s'explique ni par l'affaiblissement soudain de ses facultés intellectuelles, ni par le renforcement des côtés “négatifs” de sa personnalité. Le facteur dominant dans le déclin de Plekhanov a été l'éruption et l'impact de la première révolution russe.

Plekhanov avait été le premier théoricien marxiste à anticiper l'émergence de la classe ouvrière en Russie comme force sociale révolutionnaire. Le déclenchement de la révolution en 1905 confirma son évaluation du rôle décisif de la classe ouvrière dans la révolution démocratique. Mais elle souleva également des questions politiques critiques sur la relation entre la lutte pour la démocratie politique, le renversement de la classe capitaliste et l'établissement du socialisme – des questions qui contredisaient des éléments-clé de la perspective que Plekhanov avait développée au cours du quart de siècle précédent. Son attachement à une perspective politique que les événements avaient dépassée a mis en mouvement un long processus de déclin, aboutissant à la trahison pure et simple.

Mais la fin de Plekhanov n'annule pas ce qu'il avait accompli. La réfutation finale d'éléments significatifs de sa perspective ne signifie pas non plus qu'une étude de ses écrits politiques soit sans intérêt. Comme c'est souvent le cas pour les génies, qu'ils travaillent dans le domaine de la politique, de la science ou des arts, ils laissent derrière eux de nombreux bijoux cachés pour les générations futures. C'est certainement le cas avec Plekhanov. Ses faiblesses et ses échecs sont bien connus, et leur étude a servi de récit d'avertissement à plusieurs générations de révolutionnaires. Mais aujourd'hui, dans le cadre d’un examen de son œuvre, les marxistes pourront trouver beaucoup dans son héritage théorique et politique, qui est d'une grande valeur pour le renouveau du mouvement révolutionnaire de la classe ouvrière internationale.

Il est impossible de résumer correctement dans un seul article l'étendue de sa contribution au développement et à la défense du marxisme, en particulier pendant les trois décennies qui ont précédé la Révolution de 1905. Ses écrits ont exercé une influence exceptionnelle sur l'éducation théorique et politique de Lénine, de Trotsky et de la génération des socialistes russes qui ont mené la Révolution d'Octobre et établi le premier Etat ouvrier de l'histoire.

La stature de Plekhanov en tant que personnage historique majeur repose à juste titre sur son corpus substantiel d'écrits théoriques, dans lesquels il a expliqué et développé les conceptions de Marx et Engels. Les plus connus sont : « Essai sur le développement de la conception moniste de l’histoire », « Le rôle de l'individu dans l'histoire », « La conception matérialiste de l'histoire » et « Les problèmes fondamentaux du marxisme ». La critique de Plekhanov des limites du matérialisme français du XVIIIe siècle et de sa relation avec l'élaboration par Marx et Engels de la théorie du matérialisme dialectique et historique, continue à faire autorité. Sa connaissance de l'histoire de la philosophie était encyclopédique. Le lecteur contemporain ne peut s'empêcher de se demander s'il existait un texte philosophique majeur que Plekhanov ne maîtrisait pas. En répondant aux affirmations auto-illusoires d'un ou autre professeur petit-bourgeois que ses spéculations philosophiques confuses et éclectiques étaient profondément originales, Plekhanov prenait grand plaisir à montrer que ces “découvertes” de l'arrogant philistin avaient déjà été présentées et exprimées avec une élégance littéraire bien supérieure, dans tel ou tel livre publié un siècle ou deux plus tôt.

Les écrits de Plekhanov sont riches, et ceux qui prennent le temps de les lire attentivement seront étonnés par la pertinence durable de ses idées. En 1896, Plekhanov a blâmé l'historien français Taine pour avoir employé le concept faux de race pour expliquer des processus historiques. Selon Plekhanov, « Rien de plus simple, quant on se heurte à des phénomènes tant soit peu complexes, que d’esquiver la difficulté en les attribuant à l'action de ces dispositions innées et héréditaires. Mais c’est l'esthétique historique qui en pâtit. » [1]

Dans un autre commentaire sur le même sujet, Plekhanov a noté avec humour et ironie : « On sait que chaque race, surtout aux premières étapes de l’évolution sociale, se tient pour la plus belle et apprécie fort les caractères qui la distinguent des autres » [2] Plekhanov rejetait la race en tant que catégorie valide de l'analyse historique. « Quant aux peuples historiques, disons tout de suite qu’on ne peut jamais employer à leur égard le mot race. Nous ne connaissons aucun peuple historique que l’on pourrait appeler de race pure; Chacun d'eux est le produit de longs croisements et de considérables mélanges d’éléments ethniques. » [3] En utilisant des mots qui devraient être jetés à la face des innombrables partisans de la politique d'identité de la pseudo-gauche et des milieux universitaires, Plekhanov écrivait :

Les sciences sociales gagneraient beaucoup à ce que nous abandonnions enfin la mauvaise habitude de rejeter sur la race tout ce qui nous paraît incompréhensible dans l’histoire intellectuelle d’un peuple. Il se peut que les propriétés raciales aient exercé elles aussi quelque influence sur cette histoire, mais cette influence hypothétique était sans doute si négligeable que mieux vaut, dans l’intérêt de la recherche, la considérer comme égale à zéro et envisager les particularités relevées dans l’évolution d’un peuple comme un simple produit des conditions historiques particulières où s’est accomplie cette évolution, au lieu d’y voir l’effet d’une influence de la race. [4]

Grand défenseur du matérialisme philosophique, Plekhanov a croisé le fer avec d'innombrables défenseurs de diverses écoles de l'idéalisme subjectif. Ses adversaires, dont des intellectuells européens tels Benedetto Croce, Wilhelm Wundt et Thomas Masaryk, sont généralement sortis de ces rencontres couverts de plaies et de bosses. Sa défense intransigeante du matérialisme lui a valu d’être attaqué jusqu'à ce jour. Ses opinions sont systématiquement décrites comme une “vulgarisation” du marxisme et de la dialectique, une opinion largement diffusée dans le milieu des tendances pseudo-gauches, sous l'influence prédominante des courants irrationalistes et idéalistes, depuis le structuralisme néo-kantien et le positivisme jusqu’à l'école de Francfort et au postmodernisme.

On prétend souvent que Plekhanov ne comprenait pas Hegel et était indifférent à la méthode dialectique. Ce reproche est particulièrement fréquent chez les adeptes de l'école de Francfort et du postmodernisme, dont les critiques prouvent seulement qu'ils n'ont pas pris la peine de lire Plekhanov et qu'ils ont une très mauvaise compréhension de Hegel, sans parler de Marx. L'essai de Plekhanov de 1891, « Pour le soixantième anniversaire de la mort de Hegel », est l'un des meilleurs exposés de la signification de la méthode dialectique du grand idéaliste dans le développement du marxisme. Comme l’expliquait Plekhanov :

L’importance de Hegel dans la science des sociétés tient avant tout à ce qu’il a considéré les phénomènes de cette discipline du point de vue des Werdens (du devenir), c’est-à-dire du point de vue de leur apparition et de leur disparition. [5]

Malgré l'échelle monumentale de ses réalisations intellectuelles dans la compréhension de la totalité des phénomènes de la nature, de l'histoire et de l'esprit comme processus, l'œuvre de Hegel s'est développée sur la base de l'idéalisme. Le philosophe s’irritait de cette limitation. Plekhanov observait que, pour Hegel, « les résultats auxquels il est parvenu ne le contentaient point, et il s’est souvent vu contraint de descendre des cimes brumeuses de l’idéalisme sur le terrain concret des relations économiques. » [6] Les efforts de Hegel pour trouver un chemin au-delà de l'idéalisme visaient une découverte, la signification du développement économique, qui a initié une nouvelle époque dans l'étude et la compréhension de l'histoire.

Le passage au matérialisme qui s’est produit après la mort de Hegel ne pouvait plus être un simple retour au naïf matérialisme métaphysique du XVIIIe siècle. Dans le domaine qui nous intéresse ici, celui de l’explication de l’histoire, c’est à l’économie que le matérialisme devait surtout recourir. Toute autre démarche eût été, non pas un progrès, mais un recul, par rapport à la philosophie hégélienne de l’histoire. [7]

C'est Karl Marx qui a placé l'étude de l'histoire sur une base matérialiste.

Comme Hegel, il a vu dans l’histoire de l’humanité un processus soumis à des lois et indépendant de l’arbitraire humain, et il a considéré tous les phénomènes dans le processus de leur naissance et de leur disparition ; comme Hegel, il ne s’est point contenté d’une stérile explication métaphysique des phénomènes historiques ; enfin, comme Hegel, il s’est efforcé de ramener à une source commune unique tous les facteurs à l’œuvre dans la vie sociale et qui agissent les uns sur les autres. Ce n’est pas dans l’Esprit absolu qu’il a trouvé cette source, mais dans l’évolution économique à laquelle, nous l’avons vu, Hegel avait dû recourir lorsque l’idéalisme s’était révélé une arme vaine et inutile, même dans ses mains habiles et forte. Toutefois, ce qui, chez Hegel, demeurait une intuition fortuite plus ou moins géniale, est devenu chez Marx rigoureuse induction scientifique. [8]

Les détracteurs de Plekhanov affirment que ses propres écrits recèlent une indifférence vulgaire positiviste à l'importance de la méthode philosophique. La meilleure réponse à cette question est d'appeler l'attention sur les paroles du maître lui-même :

Hegel avait réservé dans sa philosophie une place importante aux problèmes de méthodes ; les socialistes d’Europe occidentale qui se flattent de “tirer leur généalogie” de Hegel et de Kant notamment, attribuent beaucoup plus d’importance à la méthode, dans l’étude des phénomènes sociaux, qu’aux résultats de cette étude. Une erreur de résultat sera immanquablement remarquée et corrigée si l’on applique une méthode correcte, alors qu’une méthode incorrecte ne peut donner que dans de rares cas particuliers des résultats que ne contredit point telle ou telle vérité particulière. Mais seules les sociétés qui ont reçu une sérieuse éducation philosophique prennent au sérieux les questions de méthode. [9]

Au cours de sa lutte inlassable contre Eduard Bernstein, Plekhanov a souligné l'ignorance du révisionniste vis-à-vis des fondements méthodologiques du marxisme :

M. Bernstein observe que « l’élément fondamental du marxisme, pour ainsi dire sa loi fondamentale qui passe à travers tout le système, c’est sa théorie historique spécifique qui porte le nom de matérialisme historique ». C’est faux ! L’explication matérialiste de l’histoire est en effet l’un des principaux traits distinctifs du marxisme . Mais cette explication ne constitue qu’une partie de la conception matérialiste de Marx et Engels. Toute étude critique de leur système doit donc commencer par une critique des bases générales, philosophiques, de cette conception. Et puisque la méthode représente, sans conteste, l’âme de chaque système philosophique, c’est la critique de la méthode dialectique de Marx et d’Engels qui doit, tout naturellement, précéder la “reconsidération” de leur théorie de l’histoire. [10]

Les écrits de Plekhanov sur l'art et l'esthétique ont révélé une profondeur de compréhension et de sensibilité reposant sur un immense savoir. Il était à la fois l'élève de Hegel et le professeur de Trotsky dans ce domaine. Le jugement esthétique, insistait-il, exige des connaissances historiques et une pénétration sociale. Il citait avec approbation Tchernychevski : « L’histoire de l’art sert de base à la théorie de l’art... » [11] Le grand art n’est pas seulement l’expression de l’émotion subjective, mais permet l’expression d’une pensée profonde. « Analyser une œuvre artistique consiste à comprendre son idée et à en évaluer la forme. Le critique doit juger le contenu et la forme; Il devrait être à la fois esthéticien et penseur. » [12] Dans son essai L’art et la vie sociale, Plekhanov a fourni une des meilleures expositions de la relation entre la forme et le contenu. Critiquant les vues du poète romantique français Théophile Gautier, pour qui la qualité d'une œuvre d'art dépendait de sa forme, Plekhanov écrivait :

Théophile Gautier disait que non seulement la poésie ne démontre rien, mais encore qu’elle ne raconte rien et que la beauté d’un vers dépend de son harmonie, de son rythme. C’est là une grande erreur ; justement l’inverse est vraie. La poésie — et, en général, toute œuvre artistique — raconte toujours quelque chose parce qu’elle exprime toujours quelque chose. Naturellement, elle « raconte » dans une manière qui lui est propre. L’artiste exprime sa pensée par des images, tandis que le publiciste prouve ses idées par des arguments logiques. Si un écrivain se sert d’arguments logiques au lieu d’images, ou si les images qu’il crée lui servent à démontrer tel ou tel sujet, ce n’est pas un artiste, mais un publiciste, même s’il écrit non des essais mais des romans, des nouvelles ou des pièces de théâtre. Tout cela, qui est évident, ne signifie nullement que l’idée soit sans importance dans une œuvre d’art. Je dirai plus. Il n’existe pas d’œuvre d’art qui soit totalement dépourvue de contenu idéologique. Même les auteurs qui mettent la forme au-dessus de tout et ne se soucient pas du contenu expriment toujours une idée dans leurs œuvres, sous une forme ou sous une autre. [13]

L'ampleur de l'influence de Plekhanov sur l'esthétique marxiste apparaît clairement dans le grand essai du collaborateur et compagnon d'armes de Trotsky, Aleksandr Voronsky, qui écrivit, nombre d'années plus tard :

Évaluer une œuvre de façon esthétique signifie déterminer dans quelle mesure le contenu correspond à la forme; en d'autres termes, dans quelle mesure le contenu correspond à la vérité artistique objective. Car l'artiste pense en images : l'image doit être artistiquement vraie, c'est-à-dire qu’elle doit correspondre à la nature de ce qui est dépeint. En cela se trouve la perfection et la beauté dans le travail d'un artiste. Une fausse idée, un faux contenu ne peut trouver une forme parfaite, ne peut ni nous émouvoir de manière esthétique, ni nous “contaminer”. Et si nous disons : l'idée est incorrecte, mais elle a trouvé une belle forme, alors cela doit être compris dans un sens très étroit. [14]

Avant la Révolution de 1905, qui mis en évidence de sérieuses limites dans son évaluation de la dynamique sociale et des résultats politiques de la lutte de classe en Russie, la position de Plekhanov comme théoricien dominant dans le Parti travailliste social-démocrate russe était incontestable. Dans ses importants mémoires, Rencontres avec Lénine, Nikolaï Valentinov se souvient: «Plekhanov l'impressionnait [Lénine] comme personne d'autre n’y a réussi : plus que Kautsky et Bebel. Tout ce que Plekhanov avait dit, fait ou écrit l'intéressait beaucoup. Il devenait tout ouïe chaque fois que Plekhanov se trouvait mentionné. «Voici un homme d'une stature colossale ; il est juste de se faire petit en sa présence », dit-il à Lepeshinsky. » [15]

L'influence de Plekhanov n'était pas confinée à la Russie. Il fut parmi les premiers à la fin des années 1890 à lancer la lutte contre le révisionnisme antimarxiste de Bernstein. Son exposition dévastatrice des fondements kantiens de l'opportunisme de Bernstein contraignit la social-démocratie allemande à affronter la croissance du révisionnisme au sein de sa direction. Sa critique de Bernstein, formulée dans des textes tels que « Bernstein et le matérialisme, Pourquoi le remercier ? », « Le “cant” contre Kant ou le testament spirituel de M. Bernstein » et « Matérialisme ou kantisme » sont des chefs-d'œuvre de la polémique marxiste qui appellent une étude attentive.

Le groupe Émancipation du Travail, fondé par Plekhanov (au centre)

Le rôle historique de Plekhanov comme « Père du marxisme russe » ne se fonde pas seulement sur sa production littéraire et théorique. Il a fondé le mouvement politique révolutionnaire de la classe ouvrière russe. En 1883, la fondation du groupe Émancipation du travail sous sa direction a mis en marche un processus politique qui culmina 34 ans plus tard, lors de la prise du pouvoir par le parti bolchevik en Octobre 1917. Bien entendu, le mouvement de 1883 à 1917 a vécu des conflits politiques convulsifs, issus de contradictions profondément enracinées dans le développement du capitalisme russe et mondial. Dans ce processus, le rôle de Plekhanov a été profondément important et profondément tragique. C'est un fait historique indéniable que l'homme qui a posé les bases théoriques et politiques du mouvement ouvrier révolutionnaire en Russie a fini sa vie en tant qu'opposant amer de la Révolution de 1917.

L'étude du sort tragique de Plekhanov est d'une immense importance pour comprendre le développement de la théorie de la révolution permanente de Trotsky, qui a fourni l'orientation stratégique de la prise du pouvoir par les bolcheviks. Les questions essentielles sont : Quelle est la relation entre la théorie politique élaborée par Plekhanov en passant du populisme (narodnichestvo) au marxisme au début des années 1880 et la perspective de la Révolution d'Octobre ? Y a-t-il un lien entre la théorie de la révolution permanente et les conceptions élaborées par Plekhanov dans les années 1880 ? Le triomphe des bolcheviks en 1917, fondé sur la théorie de la révolution permanente, n'implique-t-il pas, plus ou moins, une répudiation de tout l'héritage politique de Plekhanov ? Après tout, n'a-t-il pas rejeté la prise du pouvoir par les bolcheviks, la condamnant comme une aventure prématurée ?

Une telle appréciation purement négative de l'héritage de Plekhanov serait profondément erronée, et serait en contradiction avec l'évaluation faite par Trotsky en 1918, quand il a déclaré, dans son oraison funèbre après la mort de Plekhanov :

C'est lui qui 34 ans avant Octobre prouva que la révolution russe triompherait sous la forme du mouvement révolutionnaire des ouvriers. Il s'est efforcé de placer le fait du mouvement de classe du prolétariat à la base de la lutte révolutionnaire des premiers cercles d'intellectuels. C'est ce que nous avons appris de lui et cela se trouve non seulement à la base de l'activité de Plekhanov, mais aussi à la base de toute notre lutte révolutionnaire. [Italiques ajoutées] [16]

Les bolcheviks ont pris le pouvoir en octobre 1917 grâce à une orientation sociopolitique spécifique : la théorie de la révolution permanente, élaborée par Léon Trotsky dans les années de la Première Révolution russe, en 1905-1907, et immédiatement après. Selon cette théorie, il était impossible à l'époque impérialiste d'accomplir les tâches de la révolution démocratique bourgeoise (abolition des restes de féodalisme, déclaration de droits et libertés égaux pour tous les citoyens, etc.) sans la saisie du pouvoir par la classe ouvrière, l'établissement d'une dictature prolétarienne et l'introduction de mesures directement socialistes.

D'abord formulée par rapport à un pays relativement arriéré comme la Russie, la théorie de Trotsky a fourni l'orientation stratégique pour la perspective de la révolution socialiste mondiale. C'est précisément la reconnaissance par Trotsky de la dynamique internationale de la lutte des classes qui lui a permis de prédire que la révolution démocratique en Russie assumerait, sous la pression de l'économie mondiale et de l'impérialisme, un caractère socialiste. La réponse fournie par Trotsky au problème du développement social russe, à l'époque de l'impérialisme mondial, représentait une immense avancée vis-à-vis des conceptions de Plekhanov.

Cependant, la reconnaissance de la contribution immense de Trotsky à la victoire de la classe ouvrière russe en Octobre 1917 ne contredit pas le fait que son œuvre était, dans un sens historiquement significatif, enracinée dans les efforts pionniers de Plekhanov.

La valeur exceptionnelle de Plekhanov en tant que penseur politique réside dans le fait qu'il prévoyait le rôle décisif de la classe ouvrière, bien avant qu'elle ne devienne un groupe social de masse occupant une place spécifique dans la vie économique et politique, alors que le capitalisme en Russie n’avait encore fait que ses premiers pas.

Le Père du marxisme russe ne prévoyait pas la possibilité objective que la Russie, au cas où le tsarisme tomberait, pourrait immédiatement commencer la transition au socialisme. Mais cela ne diminue pas l'importance d'un élément central de sa perspective historique, c'est-à-dire son idée de l'hégémonie du prolétariat dans la révolution bourgeoise.

La “découverte” par Plekhanov de la classe ouvrière russe et l'importance qu'il accordait à son rôle de chef de file dans la révolution démocratique renfermaient les germes de futurs conflits que l'on ne pouvait prevoir dans les années 1880. Les implications politiques concrètes de ses idées allaient émerger pendant la Révolution de 1905, qui rendait nécessaire une évaluation plus précise et sensiblement différente de la relation entre les “étapes” démocratiques et socialistes de la révolution. Cependant, sans masquer l'étendue de la différence fondamentale entre la séparation par Plekhanov de la révolution démocratique et de la révolution socialiste en deux étapes distinctes et séparées du développement politique d'une part, et la perspective développée par Trotsky de l'autre, il serait faux de prétendre que la théorie de la révolution permanente de Trotsky ne devait absolument rien au travail théorique et politique pionnier de Plekhanov.

Du populisme au marxisme

Le processus de développement de Plekhanov du populisme au marxisme et le caractère authentique de ses premières conceptions politiques ont déjà été reconstruits de façon systématique et exhaustive par le remarquable auteur marxiste soviétique et oppositionnel de gauche V. Ter-Vaganian (1893-1936) au début des années 1920. En 1924, celui-ci a publié une biographie exhaustive, comprenant près de 700 pages, spécifiquement consacrée au développement des vues sociopolitiques de Plekhanov. [17]

Ter-Vaganian en 1925

En 1920, Ter-Vaganian a commencé son travail à l'Institut Marx et Engels, que dirigeait l'un des érudits les plus éminents de l'histoire de la social-démocratie internationale et du marxisme de son temps, D. B. Ryazanov. Ter-Vaganian a été rédacteur en chef du journal théorique, Sous la bannière du marxisme. Reconnaissant l'intérêt que Ter-Vaganian avait manifesté pour les travaux de Plekhanov, Ryazanov créa un département Plekhanov à l'institut et employa Ter-Vaganian pour préparer l’édition des œuvres complètes, rassemblées en 24 volumes, du fondateur du marxisme russe. Un des résultats intermédiaires de l'étude entreprise par Ter-Vaganian fut son ouvrage Tentative d'une bibliographie de G.V. Plekhanov, parue en 1923. Une nouvelle édition de ce livre fut préparée au début des années 1930, mais elle n'a pas été publiée car, à cette époque, Staline avait adopté une attitude hostile à Plekhanov. En 1936, Ter-Vaganian fit partie des accusés dans le premier procès de Moscou et fut condamné à mort avec Zinoviev et Kamenev.

Dans ce qui suit, nous nous appuierons sur des documents importants présentés dans la biographie de Ter-Vaganian. Nous nous limiterons à la question de la transition de Plekhanov du populisme au marxisme et à la manière dont il a formulé sa théorie politique dans son premier pamphlet marxiste, Le Socialisme et la lutte politique, en 1883.

La particularité principale du populisme russe (narodisme) était son culte des paysans et sa conception que la obshchina (commune) paysanne rurale formerait une base naturelle pour une société sans classe. Cette théorie contredisait directement le marxisme, dont l'influence grandissait alors en Europe. Et même si les populistes traitaient les enseignements de Marx avec respect et sympathie, ils les considéraient inapplicables dans le contexte russe.

Un point de vue similaire prit forme sous la forte influence des idées d'Aleksandr Herzen (1812-1870), l'éminent penseur et écrivain russe. Disciple dans sa jeunesse du Saint-simonisme, un courant du socialisme utopique d'Europe occidentale, Herzen s’est révélé dans les années 1840 comme un publiciste de premier plan des dénommés «Occidentaux», considérant l'histoire de l'Europe occidentale comme modèle pour le cheminement historique que la Russie devait suivre. Cependant, après la défaite des révolutions démocratiques bourgeoises européennes de 1848-1850, il subit une crise et arriva à la conclusion pessimiste que la civilisation bourgeoise avait atteint une impasse et que le prolétariat avait subi une dégénérescence philistine. En fin de compte, Herzen, en tant que propagandiste du panslavisme et polémiste féroce contre les partisans des enseignements de Marx, développa une théorie réactionnaire sur le rôle de la paysannerie russe comme seule force capable de renouveler la civilisation européenne.

Dans les années 1870, une importante couche de jeunes intellectuels raznochintsy russes vécut une période de radicalisation, attirée par l'idée de provoquer un soulèvement paysan contre le tsarisme, qu'ils considéraient comme le prologue de la libération de l'obshchina (commune) du joug du servage et de l'absolutisme et la construction d'une société de travailleurs égaux et libres.

Le fait qu'après l'abolition du servage en 1861 la situation de la paysannerie russe n'ait guère été améliorée, a encouragé ces attitudes. La terre est restée aux mains des grands propriétaires terriens ; malgré leur libération, les paysans ne pouvaient acheter leurs avoirs qu'à des prix exorbitants et à des conditions désavantageuses, qui créaient des charges pratiquement insupportables. De plus, la réforme paysanne a intensifié la différenciation interne au sein de l'obshchina, minant les bases de cette forme dominante d'organisation paysanne.

Sans surprise, les paysans se sentaient de plus en plus trompés. Ils voulaient posséder leur terre, la considérant comme un “don de dieu”, que les propriétaires avaient saisi par la force et la ruse. En même temps, cependant, les humeurs rebelles de la paysannerie russe, qui, après plusieurs décennies, devinrent l'une des principales forces motrices de la révolution russe, allaient de pair avec une croyance profondément enracinée dans le “bon” tsar-émancipateur.

La perspective des populistes et les campagnes pour “aller vers le peuple” ont abouti à un échec total. Non seulement les tentatives de l'intelligentsia révolutionnaire de propager l'idée d'une rébellion parmi les paysans, au milieu des années 1870, ont-elles laissé les masses indifférentes ; mais dans certains cas, les paysans ont livré eux-mêmes les propagandistes à la police tsariste.

Une crise interne s'est développée au sein de l'organisation populiste “Terre et liberté” (Zemlya i Volya), qui a rapidement mené à une scission, lors du congrès de Voronezh à l'été 1879. La majorité a conclu que le seul moyen de renverser le tsarisme était de lancer une campagne systématique de terreur contre les dirigeants de l'État. Nikolai Morozov et Lev Tikhomirov, deux des quatre éditeurs de l'organe littéraire des populistes, Terre et liberté, ont activement encouragé la tactique de “désorganisation” et de “néopartisanisme”.

Au congrès de Voronezh, ils ont ouvertement préconisé l'adoption de cette nouvelle tactique. Morozov considérait la “méthode de Tell” [18] comme un moyen de parvenir à la liberté de parole et de réunion. Au milieu du débat, A.D. Mikhailov s'est écrié de façon inattendue : « Nous obtiendrons une constitution, nous désorganiserons le gouvernement et le forcerons à le faire [adopter une constitution]. » Selon les mémoires d'Aptekman, Zheliabov a déclaré qu'il fallait abandonner complètement la lutte des classes, mettant ainsi l'élément politique au premier plan de la controverse. [19]

Une caractéristique importante de la vision populiste du monde était qu'elle juxtaposait la lutte des classes, la politique et la révolution sociale. Les populistes étaient des anarchistes, considérant d'une manière anhistorique toute forme d'État comme un mal à détruire immédiatement. À l'époque, trois principaux dirigeants intellectuels apparurent parmi eux.

L'un d'entre eux était Pyotr Lavrov (1823-1900), qui développa la conception du rôle spécial de l'intelligentsia instruite dans la révolution et fut célèbre pour son inclination à considérer comme déterminant le facteur “subjectif” de l'histoire. Il entretenait des relations amicales avec Marx et Engels et s'efforçait d'unir les divers groupes, estimant qu'il était avant tout important de s'unir contre l'ennemi commun, le régime autocratique russe, quelles que soient les différences.

Pyotr Tkachev (1844-1886) menait une autre tendance. Il soulignait la nécessité de la prise immédiate du pouvoir par un groupe révolutionnaire, a favorisé l'idée de la conspiration, et représentait un type de blanquiste russe. (La croyance de Tkatchev dans le rôle décisif d'un petit groupe de conspirateurs et son refus de considérer la classe ouvrière comme une force révolutionnaire a influencé Che Guevara, qui s’est souvent référé aux narodnikis russes comme une image héroïque inspirante pour la modernité).

Mikhaïl Bakounine

Enfin, le troisième et plus influent idéologue du populisme russe fut Mikhaïl Bakounine (1814-1876), qui rivalisa avec Marx et Engels au sein de la Première Internationale. Sa conception de l'obshchine paysanne comme base naturelle du socialisme, du fédéralisme et comme forme spécifique non statiste d'une “société libre” et son hostilité à l'égard de la social-démocratie allemande en tant que porteuse d'un élément “étatiste”, “autoritaire” et “dictatorial”, constituaient des aspects significatifs de la vision du monde populiste.

Georgi Plekhanov, qui avait été un bakouniniste dans sa première période révolutionnaire, a traité plus tard le bakouninisme de « type spécial de slavophilisme anarchiste ».

Alors que s'intensifiaient les divergences au sein de la “Terre et Liberté”, Plekhanov se manifesta comme l'un des principaux adversaires de l'adoption du terrorisme par les populistes et de leur rejet de la lutte des classes. Le résultat fut l'émergence du groupe Tcherny Peredel (Partage noir), qui tentait de préserver le vieux programme populiste.

Cependant, en tentant de justifier son rejet de la tactique de la terreur et fournir une explication de l'échec du “passage au peuple”, Plekhanov a commencé à entreprendre un examen détaillé des conceptions anarcho-bakounistes qui initia son tournant vers le marxisme.

Pendant l'hiver 1878-79, qu'il a passé à Saint-Pétersbourg, Plekhanov a été témoin du mécontentement qui couvait au sein de la classe ouvrière urbaine naissante.

Un article qu'il écrivit à cette époque, “La loi du développement économique de la société et les tâches du socialisme en Russie”, témoigne de la manière dont il a commencé à inclure le prolétariat, aux côtés de la paysannerie, dans sa conception de la révolution. [20] A cette période, comme l'a observé Ter-Vaganian, « il pensait encore que la révolution ouvrière dans les grandes villes se ferait en appui de la révolution paysanne. Il pensait que la révolution sociale serait achevée par les paysans et que les ouvriers ne seraient que leurs alliés. » [21]

Dans ses articles pour le second numéro de Chernyi peredel, publié en août 1880, Plekhanov répétait toujours les slogans du vieux populisme. [22] Mais son respect pour le marxisme se développait alors qu’il suivait avec une attention particulière les activités littéraires de Nikolaï Ziber [Sieber] (1844-1888). Ziber avait popularisé les enseignements de Marx en Russie, bien qu'il l'ait fait « comme authentique gardien des sciences, non comme révolutionnaire ». [23]

La prochaine avancée importante dans l’évolution de Plekhanov fut son séjour à Paris pendant l'hiver 1880-1881. Là, il rencontra Lavrov, assista à des manifestations ouvrières et participa à de grands meetings organisés pour rendre hommage aux dirigeants émigrés amnistiés de la Commune de Paris. Il a également travaillé à la Bibliothèque nationale et a régulièrement assisté aux réunions des socialistes de Paris. Il a rencontré les principaux partisans français de Marx, Jules Guesde et Paul Lafargue, dont l'aide et l'influence sur le développement de sa pensée critique « furent exceptionnels ». [24]

C’est à cette période que la percée décisive dans l'évolution de Plekhanov du populisme au marxisme s'est produite. En janvier 1881, il répondit ainsi à une question sur le caractère du socialisme dans une lettre au comité de rédaction de Chernyi peredel :

Le socialisme est l'expression théorique, du point de vue des intérêts des masses laborieuses, de l'antagonisme et de la lutte des classes dans la société existante. [25]

Dans cette lettre, Plekhanov rompait avec l'idée la paysannerie était la base sociale du socialisme. Dès lors, il devait considérer le socialisme comme le résultat de « l'antagonisme et de la lutte des classes dans la société existante (c'est-à-dire, bourgeoise). » De plus, il écrivait :

La tâche pratique qui en découle [de la lutte de classe] pour l'activité révolutionnaire est d''organiser la couche des travailleurs [rabocheyo soslovia], en lui indiquant les voies et les moyens de son émancipation ... Sans l'organisation des forces, sans l'éveil de la conscience et l'auto-activité du peuple, même la lutte révolutionnaire la plus héroïque ne peut que profiter aux classes supérieures, soit précisément aux couches de la société contemporaine contre lesquelles nous devons armer les masses laborieuses et désavantagées. L'émancipation du peuple doit être l'œuvre du peuple lui-même. [26]

Plekhanov a également modifié de façon décisive son attitude envers le fédéralisme, considérant maintenant la centralisation de l'État comme préalable important pour restructurer la société sur la base de l'égalité sociale.

Le jalon suivant de son mouvement vers le marxisme fut son article “La théorie économique de Karl Rodbertus-Jagetzow”, publié dans plusieurs numéros du journal russe légal Notes de la patrie (Otechestvennye Zapiski) en 1882-1883.

Dans cet article, Plékhanov affirmait que, aux yeux des auteurs bourgeois, la population était divisée entre ceux qui reconnaissaient le droit de la classe ouvrière à lutter pour son émancipation et ceux qui ne reconnaissaient pas ce droit. Il écrivait que :

Les efforts pratiques des auteurs de ces théories, et surtout, bien sûr, la question de l'activité politique des classes ouvrières sont d'une importance décisive à leurs yeux. L'écrivain qui s'oppose à l'organisation des ouvriers dans un parti politique spécifique gagnera probablement la sympathie des économistes bourgeois, quelles que soient les conceptions théoriques qui le guide par ailleurs. [27]

Ainsi, au début de 1882, Plekhanov formulait d'une manière tout à fait claire la nécessité d'organiser la classe ouvrière dans un parti politique spécifique, sur une base de classe.

Parallèlement aux avancées théoriques du Plekhanov exilé, les efforts terroristes de la “Volonté du Peuple” (Narodnaya Volya) atteignaient leur apogée. En mars 1881, une nouvelle tentative contre la vie du tsar Alexandre II se termina par son meurtre. Aux yeux de toute l'Europe démocratique, l'autorité révolutionnaire des populistes avait atteint son apogée. Cependant, le “succès” de la tactique terroriste est devenu simultanément le début de la fin de la “Volonté du peuple”. Les cruelles répressions qui suivirent éliminèrent les meilleurs cadres de ses rangs. La “désorganisation” du gouvernement, si elle a eu lieu, a été de courte durée et a échoué à ébranler les fondements de l'absolutisme russe.

Après ce choc initial, le nouveau tsar Alexandre III et son entourage entamèrent une autre “période froide” en Russie ; pendant les quinze années suivantes, ils ont maintenu un régime de réaction nationaliste féroce dans le pays. Une atmosphère de déclin social s'accompagnait d'un pessimisme et d'une déception parmi de larges couches de l'intelligentsia radicale, ce qui encouragea au sein de celle-ci un état d’esprit visant à adopter une théorie de la réalisation des “petites choses” et de réformes foncières insignifiantes.

Au lendemain de l'assassinat d'Alexandre II, les principaux efforts de Plekhanov visèrent à clarifier des questions décisives pour le futur mouvement révolutionnaire russe. En menant à bien sa condamnation théorique des populistes, Plekhanov fit preuve d'un immense courage physique et intellectuel.

Le résultat final de ses travaux théoriques fut la fondation du groupe “Émancipation du travail” en Suisse en septembre 1883. Le groupe exista jusqu'au deuxième Congrès du Parti travailliste social-démocrate russe (POSDR) en 1903. Plekhanov avait voulu que l'organisation adopte un nom qui soulignait son caractère social-démocrate. Mais face à l'opposition d'autres membres du groupe, il a adopté une solution de compromis.

Le pamphlet Le socialisme et la lutte politique

La fondation du groupe “Émancipation du travail” fut précédée de la publication du pamphlet de Plekhanov Le socialisme et la lutte politique, dans lequel, pour la première fois, il a formulé en termes nettement marxistes les points fondamentaux de son programme politique.

Plekhanov

Ce travail s'est avéré décisif dans le développement du socialisme russe et a attiré l'attention des socialistes de toute l'Europe. Pendant son séjour à Londres, Plekhanov a rencontré Friedrich Engels, qui l'a reconnu comme étant un expert en philosophie. Plekhanov a rappelé qu'Engels était d'accord avec la proposition que le matérialisme moderne était, en essence, le spinozisme, purifié de ses insuffisances et porté à son accomplissement logique, une thèse qui était à la base de toutes les autres luttes de Plekhanov en défense du matérialisme contre toutes sortes de distorsions et d’attaques idéalistes.

Face à l[impossibilité de nier l'importance sociale du prolétariat urbain émergeant, les populistes reconnurent à contrecœur que les ouvriers étaient importants “pour la révolution”. Retournant cette phrase contre les populistes, Plekhanov a répondu dans “Nos Différences” : « Ce n'est pas du tout ainsi que le social-démocrate s’exprime ; Il est convaincu que ce ne sont pas les ouvriers qui sont nécessaires à la révolution, mais la révolution qui est nécessaire aux ouvriers. »[28] Cette phrase résumait de façon concise les résultats de la lutte de Plekhanov contre la conception populiste d'une révolution populaire qui dépasserait les classes sociales. Dans la révolution à venir contre l'autocratie, la classe ouvrière occuperait un rôle distinct, indépendant et décisif, et agirait indépendamment, avec une conscience de ses propres intérêts et objectifs de classe.

Dans cette même œuvre, Plekhanov déclarait également :

On attribue à Marx l’idée comique que la Russie devrait passer exactement par les mêmes phases d’évolution historique et économique que l'Occident. [29]

Cette affirmation à elle seule réfute les allégations des critiques de Plekhanov, selon lesquelles il aurait “mécaniquement” appliqué la théorie de Marx à la Russie. Il a insisté sur le fait que,

... Marx se sert de l'histoire des rapports économiques en Europe occidentale à la seule fin d’éclairer l'histoire de la production capitaliste, qui est née et s'est développée dans cette partie du monde. ... ni l'auteur du Capital, ni son illustre ami et collaborateur ne perdent de vue les particularités économiques de chaque pays ; ils y cherchent seulement l’explication de toute son évolution sociale, politique et intellectuelle. [30]

En particulier, Plekhanov expliquait que l'enseignement de Marx n'a pas ignoré l'importance de l' obshchina russe. Il citait à ce sujet l'avant-propos écrit par Marx et Engels à la traduction russe du Manifeste du Parti communiste, datant de janvier 1882. On pouvait y lire que l'obshchine pouvait, sous certaines conditions, « passer directement à la forme communiste, plus élevée, de propriété foncière ».

Plekhanov poursuivait :

Ces conditions sont, à leur avis, étroitement liées à la marche du mouvement révolutionnaire en Europe de l'Ouest et en Russie. “Si la révolution russe, disent-ils, donne le signal d'une révolution ouvrière en Occident, et que toutes deux se complètent, la propriété commune actuelle de la Russie pourra servir de point de départ à une évolution communiste.” (Manifeste du Parti communiste, VIII) ... Et il ne se trouvera personne (pourvu qu’on soit un peu au courant de l’importance des relations internationales dans la vie économique des sociétés civilisées d’aujourd’hui) pour nier que le passage de la commune russe “à la forme communiste supérieure” soit étroitement fonction des destinées du mouvement ouvrier en Occident. [31]

En d'autres termes, Plekhanov insistait sur le fait que l'analyse du développement sociopolitique interne de la Russie n'était possible que dans le cadre d'une perspective internationale générale de révolution prolétarienne.

Une autre allégation des critiques de Plekhanov est qu'il a fondé “sans discernement” sa conception de la Révolution russe sur l'expérience des révolutions démocratiques bourgeoises d'Europe occidentale du 19ème siècle.

Mais Plekhanov n'a jamais employé une telle approche stérile. Il écrivait :

L’histoire de l’Europe occidentale montre fort éloquemment que, partout où “le spectre rouge” a pris des formes quelque peu redoutables, les “libéraux” se sont jetés sans hésitation dans les bras de la dictature militaire la plus brutale. [32]

Quant on lit cela, il ressort de façon évidente que Plekhanov était très conscient que la menace d'une action politique anticapitaliste par le prolétariat en Russie pousserait la bourgeoisie libérale dans l'étreinte de la réaction absolutiste. Il cherchait à éviter ce résultat tout en renforçant la position de la classe ouvrière dans le cadre de la lutte pour la démocratie. Cherchant à trouver une réponse appropriée à une situation intrinsèquement contradictoire, Plekhanov soutenait que :

Aussi, nos intellectuels socialistes doivent-ils se préoccuper, dès la période préconstitutionnelle, de modifier les rapports réels de la société russe en faveur de la classe ouvrière. Sinon, la chute de l’absolutisme serait loin de justifier les espoirs que nos socialistes, et même nos démocrates, placent en elle. Un parti socialiste qui a conquis pour la bourgeoisie la liberté de parole et d’action peut se trouver dans une situation “d’exception” semblable à celle de la social-démocratie dans l’Allemagne d’aujourd’hui... les socialistes russes ... doivent et peuvent compter avant tout sur la classe ouvrière. La force de la classe ouvrière, comme, au reste, de toute classe, dépend de la clarté de sa conscience politique, de sa cohésion et de son degré d’organisation. Ce sont justement ces éléments de sa force sur lesquels notre intelligentsia socialiste est tenue d’agir. Elle doit devenir le guide de la classe ouvrière dans le mouvement de libération qui se prépare, lui expliquer ses intérêts politiques, ses intérêts économiques, et l’interdépendance des uns et des autres, elle doit préparer la classe ouvrière à jouer son rôle propre dans la vie sociale russe. Elle doit appliquer tous ses efforts à ce que, dès les premiers pas de la Russie dans sa vie de puissance constitutionnelle, notre classe ouvrière intervienne en qualité de parti indépendant avec un programme social et politique bien défini. [italiques ajoutées] [33]

En écrivant que « les socialistes russes ... doivent et peuvent compter avant tout sur la classe ouvrière. » et qu' « un parti socialiste » pourrait conquérir « pour la bourgeoisie libérale la liberté de parole et d’action », Plekhanov formulait sa théorie de l'hégémonie du prolétariat (et de son parti) dans la lutte contre le tsarisme.

Sans remettre en cause l’accomplissement théorique de Plekhanov, il faut aussi reconnaître que sa formulation proposait une théorie de la révolution en deux étapes. La première étape consistait en une lutte pour l'établissement d'une démocratie bourgeoise. Une deuxième étape, à une date non précisée, permettrait de lutter pour le régime ouvrier et le socialisme.

Plekhanov ne voyait aucune possibilité pour le prolétariat de passer immédiatement à la construction d'une société socialiste, vue le retard socio-économique de la Russie tsariste au début des années 1880. Cependant, il cherchait une réponse à la question de savoir comment le parti ouvrier devait se conduire dans le cas où la révolution russe mettait à l'ordre du jour la nécessité de renverser l'absolutisme alors que la domination bourgeoise se maintenait encore en Europe.

Plekhanov apportait une réponse profondément dialectique à cette question, d'un point de vue historique conforme à la réalité sociale objective de la Russie à cette époque. Mais, pour cette raison même, cette réponse n'était pas définitive et contenait des traits de contradiction entièrement discernables.

Le prolétariat russe, selon Plekhanov, devait être le dirigeant politique de toutes les autres couches sociales, y compris la bourgeoisie, dans la lutte contre le despotisme. Mais il ne pouvait pas commencer à réaliser son propre programme de classe immédiatement après la victoire sur le tsarisme. La question, objectivement restée ouverte, se réduisait donc à ce qui suit: Le parti prolétarien victorieux peut-il remettre le pouvoir à la bourgeoisie, et quel serait le mécanisme concret d'un tel processus ?

Qui plus est, si le prolétariat remettait le pouvoir à la bourgeoisie libérale, quelle garantie y aurait-il que celle-ci n’en viendrait pas à s’effrayer de la menace du “spectre rouge” et à tenter de l’étouffer avec les méthodes de la “dictature militaire la plus brutale”, voire même de restaurer la monarchie ?

Vu les conditions de son époque, Plekhanov ne pouvait pas fournir une réponse définitive à ces questions. Tout en insistant sur le rôle décisif du prolétariat dans le processus révolutionnaire, il ne croyait pas que la révolution puisse avancer au-delà de sa phase démocratique bourgeoise avant que ne s'écoule un long intervalle. Le passage d'une révolution démocratique bourgeoise à une révolution socialiste s'étendrait, en toute probabilité, sur des décennies. On peut discerner ici sans aucun doute es sources du futur menchevisme.

Dans son essai de 1939, “Trois conceptions de la révolution russe”, Trotsky a attiré l'attention sur les limites inhérentes à la perspective de Plekhanov :

Plekhanov non seulement séparait en tant que tâche la révolution bourgeoise de la révolution socialiste, qu'il renvoyait à un avenir indéfini, mais il attribuait à chacune d'elles des combinaisons de forces entièrement différentes. La liberté politique devait être réalisée par le prolétariat allié à la bourgeoisie libérale ; après plusieurs décades et ayant atteint un niveau plus élevé de développement capitaliste, le prolétariat, en lutte directe contre la bourgeoisie, mènerait à bien la révolution socialiste. [34]

Plekhanov n’envisageait pas la possibilité de combiner directement la lutte pour la liberté politique et la lutte pour le socialisme. Pour être juste envers Plekhanov, cette possibilité n'existait pas dans les années 1880 et 1890. Mais, même s'il rejetait un lien direct et immédiat entre les révolutions démocratique et socialiste, Plekhanov indiquait que l'action consciente du prolétariat s'efforcerait de faciliter la transition, quoique sur une longue période, du stade démocratique au socialiste. Dans Socialisme et lutte politique, Plekhanov déclarait:

La lutte pour la liberté politique d’une part, et, d’autre part, la préparation de la classe ouvrière en vue d’une offensive où elle jouera un rôle indépendant : voici, à notre avis, la seule “position des problèmes de parti” qui nous soit actuellement possible. Vouloir combiner deux actions aussi essentiellement distincte que le renversement de l’absolutisme et de la révolution socialiste, entreprendre la lutte révolutionnaire en se figurant que ces deux moments du développement social coïncideront dans l’histoire de notre pays c’est retarder l’avènement de l’un et de l’autre. Or, il dépend de nous de les rapprocher l’un et l’autre. [35]

Il est important de remarquer que Plekhanov, tout en divisant le cours de la Révolution russe en deux étapes, voulait passionnément les “rapprocher” autant que possible. Le biographe américain de Plekhanov, le professeur Samuel Baron, a attiré l'attention sur la contradiction inhérente à sa position. Plekhanov, selon Baron,

était disposé à accepter le raccourcissement sinon l'élimination du stade capitaliste du développement. Et cela se ferait par une modification du processus historique par l'activité politique du parti révolutionnaire. Bien sûr, Plekhanov a nettement délimité sa vision et sa stratégie de celle des populistes, au motif que l'activité volontariste de son parti révolutionnaire doit toujours être maintenue dans les limites déterminées par le niveau de développement économique qui prévaut. Selon lui, la reconnaissance de ces limites écarte le marxisme des diverses variétés d’utopies. Il subordonna la volonté révolutionnaire au processus historique et à ses lois, garantissant ainsi la rationalité de la politique révolutionnaire marxiste. Pourtant, il est évident que le système de Plekhanov embrassait des éléments à la fois de volontarisme et de déterminisme, qu'il n'a pas réussi à concilier. [36]

Plekhanov insistait continuellement sur l'importance du mouvement social-démocrate dans le développement de la conscience de classe des travailleurs et dans leur préparation à l'action révolutionnaire. L'affirmation selon laquelle l'insistance de Plekhanov sur l'histoire en tant que processus régi par des lois l'a amené à sous-estimer la pratique révolutionnaire est fondamentalement fausse. « La formation la plus précoce possible d'un parti ouvrier », soutenait Plekhanov, « est le seul moyen de résoudre toutes les contradictions économiques et politiques de la Russie actuelle. » [Souligné dans l'original] [37] Ainsi, il reconnaissait que la pratique du parti pouvait, sous certaines conditions, influencer et raccourcir le passage de la démocratie bourgeoise à la phase socialiste de la révolution.

Mais il était incapable de dire comment, et dans quelles conditions, cela devait être accompli. Les conditions objectives du développement socio-économique russe, telles que l'entendait Plekhanov, semblent imposer des limites insurmontables à la lutte du parti pour le socialisme. Mais le fait même de la contradiction ainsi posée laisse ouverte la possibilité d'une autre solution au problème historique identifié par Plekhanov. C'est Trotsky qui a découvert la solution, grâce à une analyse des modifications des conditions objectives révélées par la Révolution de 1905. La théorie de la révolution permanente avance une stratégie qui non seulement “rapproche” les étapes démocratiques et socialistes de la révolution, mais insiste aussi sur le fait que la première étape est impossible sans adopter les méthodes de la seconde.

La théorie de Trotsky représentait incontestablement un progrès immense au-delà de la perspective de Plekhanov (et, il faut le souligner aussi, au-delà du programme de la dictature démocratique du prolétariat et de la paysannerie de Lénine d’avant 1917). Malgré tout – et c’est ce qui fait à la fois la grandeur et la tragédie de la vie de Plekhanov – sa propre identification du rôle central du prolétariat russe dans la révolution démocratique a jeté les bases de toutes les avancées ultérieures réalisées par Lénine et Trotsky dans le domaine de la stratégie et de la tactique révolutionnaires. Ces avancées étaient anticipées dans le discours de Plekhanov lors du congrès fondateur de la Deuxième Internationale en 1889. Il a électrisé les délégués en déclarant : « Le mouvement révolutionnaire en Russie ne triomphera à titre de mouvement ouvrier, ou il ne triomphera jamais ! [38] Aucun autre socialiste européen n'avait auparavant reconnu le rôle révolutionnaire décisif du prolétariat dans la Russie arriérée.

C'est précisément sur la base de cette grande intuition que se sont développées toutes les luttes ultérieures sur la stratégie de la révolution socialiste en Russie, culminant dans l'élaboration par Trotsky de la théorie de la Révolution permanente. C'est pourquoi Trotsky a insisté, dans l'oraison funèbre de 1918, que l'œuvre politique et théorique de Plekhanov a posé la base « de toute notre lutte révolutionnaire ». [Italiques ajoutées]

Quelques années plus tard, en 1922, Trotsky dut répondre aux attaques de l'historien Mikhaïl Pokrovski sur la conception de Plekhanov de certaines caractéristiques uniques du développement historique de la Russie. La compréhension par Trotsky lui-même de ce développement historique avait été fortement influencée par le travail théorique antérieur de Plekhanov. En attaquant Plekhanov, Pokrovski, qui s'avançait en tant qu'ardent partisan de la faction stalinienne, cherchait à saper les fondements historiques de la théorie de Trotsky de la révolution permanente. À l'appui de son assaut, Pokrovski a rappelé les faiblesses politiques de Plekhanov et sa trahison finale de la révolution socialiste. Défendant les théories historiques de Plekhanov contre l'attaque de Pokrovski, Trotsky répondit que :

La faiblesse de la bourgeoisie russe et le caractère illusoire de la démocratie bourgeoise russe sont sans aucun doute des éléments très importants dans le développement historique de la Russie. Mais c'est précisément de là, compte tenu de toutes les autres conditions existantes, que se pose la possibilité et la nécessité historique de la prise du pouvoir par le prolétariat. C'est vrai, Plekhanov n'est jamais arrivé à cette conclusion. Mais il ne tirait pas non plus de conclusion d'une autre de ses propositions incontestablement justes: « Le mouvement révolutionnaire russe triomphera comme mouvement ouvrier ou il ne triomphera pas du tout. » Si nous mélangeons tout ce que Plekhanov a dit contre les Narodniks et les marxistes vulgaires avec son amour pour les Cadets [39] et son patriotisme, il ne restera plus rien de Plekhanov. Pourtant, en réalité, beaucoup reste de Plekhanov, et il ne fait aucun mal d'apprendre de lui de temps en temps. [40]

Notre défense de la théorie de la révolution permanente et notre insistance sur le rôle historique de Trotsky dans la préparation et la victoire de la Révolution d'Octobre n'est en rien compromise en rendant hommage à Plekhanov. Nous sommes d'accord avec Trotsky pour dire qu'il « ne fait aucun mal » d'étudier et d'apprendre de ce grand théoricien marxiste. Les écrits de Plekhanov servent d'arme essentielle dans la lutte pour une compréhension scientifique du développement du processus historique, en particulier, à notre époque où la vie intellectuelle a été dégradée par les formes les plus nauséabondes de l'anti-matérialisme et de l'irrationalisme philosophique, et sur cette base, de favoriser le renouveau de la conscience socialiste révolutionnaire dans la classe ouvrière. De plus, alors que d'innombrables représentants de la pseudo-gauche réactionnaire petit-bourgeoise font tout ce qui est en leur pouvoir pour calomnier la classe ouvrière et nier son rôle révolutionnaire décisif, la lutte menée par Plekhanov pour établir l'hégémonie révolutionnaire de la classe ouvrière acquiert une immense pertinence contemporaine.

160 ans après sa naissance et presque un siècle après sa mort, Plekhanov est toujours une figure majeure dans l'histoire de la pensée socialiste et marxiste. Le dernier hommage de Lénine à Plekhanov, en 1922, était entièrement justifié :

Permettez-moi d'ajouter entre parenthèses, pour les jeunes membres du Parti, que vous ne pouvez espérer devenir un véritable communiste intelligent sans faire une étude – et je parle d’étude - de tous les écrits philosophiques de Plekhanov, parce que rien au monde de meilleur n'a été écrit sur le marxisme. [41]

***

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Notes:

1. “Essays on the History of Materialism,” in Selected Philosophical Works, Vol. 2 (Moscow: Progress Publishers, 1976), p. 158. [“Essais sur l’histoire du matérialisme”, Œuvres philosophiques, T. 2, Editions du Progrès, p. 154].

2. “On the Materialist Conception of History,” in Selected Philosophical Works, Vol. 2 (Moscow: Progress Publishers, 1976), p. 235. [“La conception matérialiste de l’histoire” Œuvres philosophiques, T. 2, Editions du Progrès, p. 247].

3. Ibid., pp. 235–236. [Ibid. p. 247 pour la traduction française].

4. Ibid., p. 237. [Ibid. p. 249 pour la traduction française].

5. Selected Philosophical Works, Vol. 1 (Moscow: Progress Publishers, 1974), p. 402 [italics added]. Œuvres philosophiques, T. 1, Editions du Progrès, p. 375.

6. Ibid., p. 416. [Ibid. p. 387 pour la traduction française].

7. Ibid., pp. 416–17. [Ibid. p. 387 pour la traduction française].

8. Ibid., p. 422. [Ibid. p. 393 pour la traduction française].

9. “Our Differences,” in Selected Philosophical Works, Vol. 1, p. 164. [“Nos controverses” Œuvres philosophiques, T. 1, Editions du Progrès, p. 127].

10. “Cant Against Kant, or Herr Bernstein’s Will and Testament,” in Selected Philosophical Works, Vol. 2, p. 352.

11. “N.G. Chernyshevsky’s Aesthetic Theory,” in Selected Philosophical Works, Vol. 5 (Moscow: Progress Publishers, 1981), p. 223. Traduit de l’anglais.

12. Ibid., p. 225. Traduit de l’anglais.

13. Ibid., p. 648. Plekhanov, L’art et la vie sociale, Editions sociales, 1975, p. 26-27.

14. Aleksandr K. Voronsky, Art as the Cognition of Life: Selected Writings 1911–1936, translated and edited by Frederick Choate (Oak Park, MI: Mehring Books, 1998), p. 120. Traduit de l’anglais.

15. Nikolay Valentinov, Encounters with Lenin (London: Oxford University Press, 1968), pp. 180–81. Traduit de l’anglais.

16. “In Memory of Plekhanov,” reproduced in The Frankfurt School, Postmodernism and the Politics of the Pseudo-Left, by David North (Oak Park, MI: Mehring Books, 2015), pp. 281–82. Traduction française, “En mémoire de Plekhanov” : https://www.marxists.org/francais/trotsky/oeuvres/1918/06/lt19180604.htm

17. Ter-Vaganian: G. V. Plekhanov: An Attempt at a Characterization of his Socio-Political Views, (Moscow 1924).

18. Guillaume Tell est le héros populaire légendaire de la Suisse, qui aurait vécu de la fin du XIIIe au début du XIVe siècle, célébré comme habile tireur d’arbalète et pour sa lutte pour l'indépendance de son pays contre l'Autriche et le Saint-Empire romain.

19. Ter-Vaganian, pp. 42, 43.

20. G.V. Plekhanov, Sochinenia, edited by D. Ryazanov, Vol. 1 (Moscow, 1922), p. 70.

21. Ter-Vaganian, p. 30.

22. Ibid., p. 53.

23. Ibid., p. 35.

24. Ibid., p. 56.

25. Sochinenia, Vol. 1, p. 134. Traduit de l’anglais.

26. Ibid. Traduit de l’anglais.

27. Ibid., p. 220.

28. Selected Philosophical Works, Vol. 1, p. 339.

29. Плеханов Г.В. Избранные философские произведения в пяти томах. Том 1. (М., 1956), с. 72. [G.V. Plekhanov, Selected Philosophical Works, Vol. 1, pp. 68–69]. Pour la traduction française, “Socialisme et lutte politique ” Œuvres philosophiques, T. 1, Editions du Progrès, p. 26.

30. Ibid. [Ibid., p. 26-27 pour la traduction française.]

31. Ibid. [Ibid. p. 27 pour la traduction française.]

32. Ibid., p. 99 [Ibid., p. 94]. Ibid. p. 53 pour la traduction française.

33. Ibid., p. 108 [Ibid., p. 102]. Ibid. p. 61 pour la traduction française.

34. Writings of Leon Trotsky 1939-40 (New York: Pathfinder Press, 1973), p. 56.

“Trois conceptions de la révolution russe”, traduction française tirée de : https://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/staline/lt_stal23.htm

35. Плеханов Г.В. Избранные философские произведения в пяти томах. Том 1., с. 110. [Selected Philosophical Works, Vol. 1, p. 104].

36. Samuel Baron, Plekhanov: The Father of Russian Marxism (Stanford: Stanford University Press, 1963), p. 114.

37. “Our Differences,” Selected Philosophical Works, Vol. 1, p. 346. Traduit de l’anglais.

38. Œuvres philosophiques, T. 1, Editions du Progrès, p. 371. Ce texte de Plekhanov est disponible en deux versions. Nous citons d’après la traduction française de la version russe publiée en 1926. La version publiée dans le Social-Démocrate en 1890, disponible dans le même volume des œuvres complètes, est légèrement différente dans la forme mais similaire sur le fond.

39. Trotsky évoque ici le plaidoyer de Plekhanov, de plus en plus opportuniste, en faveur d'une alliance avec le parti cadet bourgeois, après 1905.

40. Leon Trotsky, 1905, translated by Anya Bostock (New York: Random House, 1971), p. 332. Traduit de l’anglais (d’après l’édition russe revue par Trotsky en 1922).

41. V.I. Lenin, Collected Works, Vol. 32 (Moscow: Progress Publishers, 1977), p. 94. Traduit de l’anglais.