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Le socialisme et le centenaire de la révolution russe : 1917-2017

Par David North et Joseph Kishore
4 janvier 2017

1. Un spectre hante le capitalisme mondial : le spectre de la révolution russe.

Cette année marque le centenaire des événements à jamais historiques de 1917, qui ont commencé par la révolution de février en Russie et culminé en octobre dans « dix jours qui ébranlèrent le monde », le renversement du Gouvernement provisoire capitaliste et la conquête du pouvoir par le Parti bolchevique, dirigé par Vladimir Lénine et Léon Trotsky. Le renversement du capitalisme dans un pays de 150 millions d’habitants et l’établissement du premier État ouvrier de l’histoire était l’événement le plus conséquent du 20 siècle. Cela a confirmé, dans la pratique, la perspective historique énoncée seulement 70 ans auparavant, en 1847, par Karl Marx et Friedrich Engels dans Le Manifeste du parti communiste.

En une seule année, le soulèvement de la classe ouvrière russe, entraînant derrière elle des dizaines de millions de paysans, n’a pas seulement mis fin à une dynastie despotique et semi-féodale, vieille de plusieurs siècles. Ce bond extraordinaire, « Du tsar à Lénine », la formation d’un gouvernement fondé sur des conseils ouvriers (soviets), a marqué le début d’une révolution socialiste mondiale qui a élevé la conscience politique de la classe ouvrière et des masses opprimées par le capitalisme et l’impérialisme dans le monde entier.

La révolution russe, qui a éclaté au milieu du carnage horrible de la Première Guerre mondiale, a démontré la possibilité d’un monde au-delà du capitalisme, sans exploitation et sans guerre. Les événements de 1917 et leurs suites ont profondément pénétré la conscience de la classe ouvrière internationale, fournissant l’inspiration politique essentielle des luttes révolutionnaires qui ont balayé le globe à travers le 20 siècle.

2. Le Parti bolchevique a fondé sa lutte pour le pouvoir en 1917 sur une perspective internationale. Il reconnaissait que les bases objectives d’une révolution socialiste en Russie étaient, dans l’analyse finale, les contradictions internationales du système impérialiste mondial—avant tout, le conflit entre le système archaïque des États-nations et le caractère profondément intégré de l’économie mondiale moderne. Le destin de la révolution russe dépendait donc de l’extension du pouvoir ouvrier au-delà des frontières de la Russie soviétique. Comme Trotsky l’a expliqué si bien :

« La révolution socialiste ne peut être achevée dans les limites nationales. Une des causes essentielles de la crise de la société bourgeoise vient de ce que les forces productives qu’elle a créées tendent à sortir du cadre de l’État national. D’où les guerres impérialistes d’une part, et l’utopie des États-Unis bourgeois d’Europe d’autre part. La révolution socialiste commence sur le terrain national, se développe sur l’arène internationale et s’achève sur l’arène mondiale. Ainsi la révolution socialiste devient permanente au sens nouveau et le plus large du terme : elle ne s’achève que dans le triomphe définitif de la nouvelle société sur toute notre planète » (La révolution permanente, 1929).

3. Le destin du Parti bolchevique, de l’Union soviétique et de la révolution socialiste au 20 siècle dépendait de l’issue du conflit entre deux perspectives irréconciliables : l’internationalisme révolutionnaire défendu par Lénine et Trotsky en 1917 et pendant les premières années de l’existence de l’Union soviétique, et le programme nationaliste réactionnaire de la bureaucratie stalinienne qui a usurpé le pouvoir de la classe ouvrière soviétique. La perspective anti-marxiste de Staline, le « socialisme dans un seul pays », sous-tendait les politiques économiques désastreuses à l’intérieur de l’Union soviétique et les défaites internationales catastrophiques subies par la classe ouvrière qui ont culminé en 1991, après des décennies de dictature bureaucratique, par la dissolution de l’Union soviétique et la restauration du capitalisme en Russie.

Mais la fin de l’URSS n’a invalidé ni révolution russe ni la théorie marxiste. Au cours de sa lutte contre la trahison stalinienne de la révolution, Léon Trotsky avait prévu les conséquences du programme nationaliste du « socialisme dans un seul pays ». La Quatrième Internationale, fondée sous la direction de Léon Trotsky en 1938, soulignait que le seul moyen d’éviter la destruction de l’URSS était le renversement de la bureaucratie stalinienne, le rétablissement de la démocratie soviétique, et le renouvellement de la lutte pour le renversement révolutionnaire du capitalisme mondial.

4. Les dirigeants impérialistes et leurs complices idéologiques se sont extasiés face à la dissolution de l’URSS en décembre 1991. Aucun d’entre eux n’avait prédit cet événement, mais ils en ont quand même proclamé « inéluctabilité ». Incapables de voir plus loin que le bout de leurs nez, ils ont improvisé des théories afin de réinterpréter l’histoire du 20 siècle à la lumière de leur arrogance de classe. La thèse de la « Fin de l’histoire », articulée par Francis Fukuyama, distillait la quintessence des non-sens absurdes et de la stupidité des élites dirigeantes et de leurs serviteurs universitaires. La révolution d’octobre, selon lui, n’était qu’un détour accidentel du cours bourgeois-capitaliste normal et donc éternel de l’histoire. Avec l’économie capitaliste et la démocratie bourgeoise, l’humanité était arrivée au stade final et plus avancé du développement humain. Après la dissolution de l’Union soviétique, on ne pouvait plus évoquer autre chose que le capitalisme, surtout si cette alternative se fondait sur le pouvoir ouvrier et la réorganisation socialiste de l’économie mondiale.

L’historien Eric Hobsbawm, un stalinien tout au long de sa vie, a approuvé cette « révélation » de Fukuyama et traité la révolution d’octobre, ainsi que tous les soulèvements révolutionnaires et contre-révolutionnaires du 20 siècle, d’accidents regrettables. Entre 1914 (le début de la Première Guerre mondiale) et 1991 (la dissolution de l’URSS), le monde aurait vécu une « époque des extrêmes » malavisée, un « court vingtième siècle ». Hobsbawm ne prétendait pas savoir ce que produirait le 21 siècle, ou si celui-ci serait court ou long. Il n’était certain que d’une chose : qu’il n’y aurait jamais de révolution socialiste comparable d’une manière ou d’une autre aux événements de 1917.

5. Vingt-cinq ans se sont écoulés depuis que Fukuyama a proclamé la « Fin de l’histoire ». Libérée de la menace d’une révolution socialiste, du moins selon ses propres théories, la classe dirigeante a pu démontrer ce que le capitalisme pouvait faire si on lui permettait de piller le monde à sa guise. Mais quel est le résultat de ses orgies ? Une petite liste inclurait : l’enrichissement répugnant d’une minorité infime de la population mondiale ; une vaste inégalité sociale et la pauvreté de masse ; des guerres agressives qui ont fait des millions de victimes ; le renforcement incessant des appareils répressifs de l’État et le déclin des traditions démocratiques ; la normalisation du meurtre et de la torture en tant qu’instruments de la politique étrangère impérialiste ; et la dégradation générale de tous les aspects de la culture.

6. Un quart de siècle après la dissolution de l’Union soviétique, il est impossible de nier que le monde entier est entré dans une période de profonde crise économique, politique, et sociale. Toutes les contradictions non résolues du siècle dernier refont surface de manière explosive à travers le monde. Les événements de 1917 acquièrent une actualité nouvelle et intense. Dans d’innombrables publications, des commentateurs bourgeois attirent nerveusement l’attention sur les parallèles entre le monde de 2017 et celui de 1917.

« Les cocos reviennent à la mode », écrit Adrian Wooldridge dans l’analyse du Nouvel an préparée par le magazine Economist. « Les ressemblances avec le monde qui a produit la révolution russe sont trop grandes pour être rassurantes ». Il continue, « C’est une période de centenaires atroces. D’abord en 1914, celui du début de la Première Guerre mondiale, qui a détruit l’ordre libéral. Puis en 2016, la Bataille de la Somme, un des conflits les plus sanglants de l’histoire militaire. Puis en 2017, cela fera 100 ans depuis que Lénine a pris le pouvoir en Russie ».

Fukuyama en personne traite à présent les États-Unis, qu’il saluait auparavant comme l’apothéose de la démocratie bourgeoise, d’État « failli ». Selon lui, « Le système politique américain ne marche plus », et « a dégénéré ces dernières décennies, des élites bien organisées ayant formé une vetocratie pour défendre leurs intérêts ». Finalement, il avertit que « Nous ne pouvons écarter la possibilité que nous soyons en train de vivre un désordre politique qui finira par soutenir la comparaison avec la chute du communisme il y a une génération ».

7. L’année 2016 a été infernale pour le capitalisme mondial. Toutes les structures politiques mondiales érigées pendant ou juste après la fin de la Seconde Guerre mondiale sont à un stade d’effondrement très avancé. La contradiction entre les processus inexorables de la mondialisation économique et les frontières de l’État national domine la politique mondiale. 2016 était l’année de la désintégration accélérée de l’Union européenne, notamment avec le vote du Brexit et la montée des partis nationalistes d’extrême-droite.

L’année passée fut aussi celle de l’intensification sans relâche des tensions militaires ; la possibilité voire la probabilité d’une Troisième Guerre mondiale sont à présent le sujet de nombreux livres, magazines, ou journaux. Les innombrables tensions régionales à travers le monde se muent en une confrontation de plus en plus directe et ouverte entre les grandes puissances nucléaires. On ne peut savoir qui combattra qui. Les États-Unis attaqueront-ils d’abord la Chine, ou leur faudra-t-il d’abord régler les comptes avec la Russie ? Cette question est à présent le sujet de débats et de conflits stratégiques amers aux plus hauts niveaux de l’État américain. Même entre les alliés les plus proches d’après la Deuxième Guerre mondiale, les alliances s’effilochent sous la friction des tensions géopolitiques et économiques. L’Allemagne tente de transformer sa force économique en puissance militaire et d’éliminer les derniers vestiges de son « pacifisme » post-nazi.

8. La crise du système capitaliste mondial est la plus avancée dans son centre, aux États-Unis. Les États-Unis, plus que tout autre pays, comptaient être les principaux bénéficiaires de la dissolution de l’URSS. Le premier président Bush a immédiatement proclamé la naissance d’un « Nouvel ordre mondial », dans lequel les États-Unis seraient la puissance hégémonique incontestée. Sans rival militaire, les États-Unis pourraient exploiter un « moment unipolaire » pour restructurer le monde à sa guise. Les stratèges américains rêvaient non seulement d’un Nouveau siècle américain, mais de siècles américains. Selon Robert Kaplan, un stratège en politique étrangère bien connu :

« L’influence mondiale de l’Amérique grandira en fonction des succès de sa politique étrangère, et il est de plus en plus probable que les historiens verront dans les États-Unis du 21 siècle à la fois comme un empire et une république, même si cet empire serait très différent de celui de Rome et d’autres empires de l’histoire. Avec l’avancée des décennies et des siècles, quand les États-Unis auront eu 100 ou même 150 présidents, non pas 43, et que les listes des présidents s’allongeront comme les dirigeants d’empires défunts – romains, byzantins, ottomans – la similarité avec l’antiquité ne va pas s’amenuiser, mais croître. Rome en particulier est le modèle d’une puissance hégémonique, qui met un peu d’ordre dans un monde désordonné par divers moyens ». (Warrior Politics : Why Leadership Demands a Pagan Ethos, p. 153)

9. L’ode à l’empire chanté par Kaplan en 2002 témoigne de la désorientation de la classe dirigeante américaine alors qu’elle lançait la « guerre contre la terreur » et préparait la seconde invasion de l’Irak en 2003. Elle a pris l’abîme qui se rapprochait d’elle pour un arc-en-ciel. Le « moment unipolaire » s’est avéré être, en fait, rien de plus qu’un court interlude historique, et le « Nouveau siècle Américain » n’a même pas duré une décennie.

L’euphorie par laquelle la classe dirigeante américaine a réagi à la dissolution de l’Union soviétique exprimait un pronostic historique désastreusement faux. Elle s’est convaincue qu’elle pourrait employer la force, sans crainte d’une réaction militaire soviétique, pour combattre les effets de l’érosion de la suprématie économique des États-Unis sur plusieurs décennies. Cette erreur stratégique a fourni la base d’une escalade massive d’opérations militaire américaines à travers le monde, qui n’a produit que des désastres. Quinze ans après le 11 septembre, une « guerre contre la terreur » frauduleuse laisse derrière elle le chaos au Moyen-Orient, avec comme point culminant la débâcle de la guerre en Syrie.

10. L’impact des désastres militaires du dernier quart de siècle est aggravé par la détérioration de la posture économique mondiale des États-Unis qui s’exprime toujours plus ouvertement par le déclin des niveaux de vie pour de larges masses de la population. Selon un rapport récent préparé par les économistes Thomas Piketty, Emmanuel Saez, et Gabriel Zucman, entre 1980 et aujourd’hui, les revenus bruts de la moitié plus pauvre de la population sont passés de 20 à 12 pour cent du revenu national ; les bénéficiaires ont été le 1 pour cent le plus riche, dont les revenus sont passés symétriquement de 12 à 20 pour cent. Pendant quatre décennies, les revenus réels de la moitié inférieure ont stagné. Par contre, ceux du 1 pour cent le plus riche ont augmenté de 205 pour cent, et des 0,001 pour cent les plus riche de 636 pour cent.

Les jeunes Américains, noyés sous leurs dettes, ne peuvent ni fonder une famille ni quitter les foyers de leurs parents. En 1970, 92 pour cent des trentenaires gagnaient plus que l’avaient fait leurs parents à leur âge ; en 2014, ils n’étaient que 51 pour cent. Des millions d’Américains n’ont pas accès à des soins médicaux adéquats. Pour la première fois depuis plus de deux décennies, l’espérance de vie a chuté en 2015 à cause d’une montée choquante de morts dues au suicide, à la toxicomanie, et à d’autres manifestations de crise sociale.

11. Avec la montée de l’inégalité sociale, il devient toujours plus difficile pour les idéologues du capitalisme américain de maintenir leurs prétentions démocratiques. Une des fonctions essentielles de la politique identitaire – organisée autour de la race, de l’ethnie, du genre, et de la sexualité – a été de détourner l’attention des profondes divisions de classe aux États-Unis. L’élection de Donald Trump a exposé, dans toute sa nudité dégoûtante, la réalité de l’oligarchie qui dirige les États-Unis. Il faut souligner toutefois que Trump n’est pas un intrus monstrueux dans une société qui aurait été, avant les élections de 2016, imparfaite mais essentiellement bonne. Trump – le produit des accouplements criminels et viciés entre l’immobilier, la finance, et les industries du divertissement et du jeu – est le véritable visage de la classe dirigeante américaine.

12. L’Administration Trump, de par ses buts ainsi que par son personnel, représente une insurrection de l’oligarchie. Quand une classe sociale condamnée s’approche du bord de l’abîme, sa tentative de résister aux courants de l’histoire prends souvent la forme d’une tentative d’inverser ce qu’elle vit comme une érosion de longue date de sa puissance et de ses privilèges. Elle tente de revenir aux conditions d’auparavant (ou comme elle imagine qu’elles ont été), avant que les forces inexorables du changement social et économique ne sapent les fondements de sa domination. Charles I a bloqué la tenue d’un Parlement pendant 11 ans avant l’éruption de la révolution en 1640. Quand les États Généraux se sont rassemblés à Paris juste avant la révolution de 1789, la noblesse française voulait rétablir des privilèges qui se réduisaient comme une peau de chagrin depuis 1613. Avant la Guerre de sécession américaine, l’élite sudiste a tenté de répandre l’esclavage à travers le pays. En tirant sur le Fort Sumter en avril 1861, elle a lancé ce qui était essentiellement une insurrection esclavagiste.

Les promesses de Trump qu’il va « Rendre sa grandeur à l’Amérique » signifient en pratique l’éradication de toutes les réformes sociales progressistes – le fruit des décennies de luttes de masse – qui ont amélioré les conditions de vie des travailleurs. Dans le for intérieur de Trump, ceci signifie revenir aux conditions des années 1890, quand la Cour suprême a statué que l’impôt sur le revenu était communiste et anticonstitutionnel. La création de l’impôt sur le revenu en 1913 et toute la législation et les régulations qui l’ont suivie afin d’imposer certaines limites à l’exploitation des travailleurs, de la population, et de l’environnement sont, pour Trump, un assaut contre le droit des riches de faire de l’argent comme ils l’entendent. L’éducation publique, l’existence d’un salaire minimum, la Sécurité Sociale, Medicare, Medicaid, et d’autres programmes sociaux ont codifié la diversion de ressources financières qui seraient autrement revenues aux riches. Avec son cabinet ministériel de milliardaires et de multi-millionnaires, Trump veut diriger un gouvernement qui est l’expression pure des féodalités économiques et financières du capitalisme.

Avec ses confrères milliardaires, Trump a choisi comme secrétaires et conseilleurs une cabale d’ex-généraux et de fascistes. Leur tâche sera de développer une politique étrangère fondée sur la poursuite sans entraves des intérêts mondiaux de l’impérialisme américain. C’est le vrai contenu de la résurrection du slogan « L’Amérique d’abord ». La détérioration de la supériorité économique américaine donne à ses visées impérialistes un caractère de plus en plus brutal. Le parti démocrate, cette alliance corrompue entre Wall Street et le renseignement, concentre ses critiques de Trump sur sa prétendue « retenue » envers la Russie. Il n’a pas à s’inquiéter. Trump continuera et intensifiera même les conflits avec tous les pays dont les intérêts, géopolitiques ou économiques, entrent en conflit avec ceux de l’impérialisme américain.

13. Dans leurs éléments tant internationaux qu’internes, les politiques de Trump reflètent un mouvement convulsif des élites capitalistes vers la droite. La montée de Trump est parallèle à la montée de l’influence politique du Front national en France, de Pegida en Allemagne, du Mouvement cinq étoiles en Italie et du UK Independence Party, qui a dirigé la campagne pour le Brexit. En Allemagne, la classe dirigeante se sert de l’attentat contre le Marché de Noël à Berlin pour appuyer la campagne anti-réfugiés de l’Alternative pour l’Allemagne. Le caractère politique et économique de ce processus est lié au caractère de l’impérialisme, comme l’explique Lénine :

« Que l’impérialisme soit un capitalisme parasitaire ou pourrissant, c’est ce qui apparaît avant tout dans la tendance à la putréfaction qui distingue tout monopole sous le régime de la propriété privée des moyens de production. La différence entre la bourgeoisie impérialiste démocratique républicaine, d’une part, et réactionnaire monarchiste, d’autre part, s’efface précisément du fait que l’une et l’autre pourrissent sur pied […] » (L’impérialisme et la scission du socialisme, 1916).

Toutes les grandes puissances impérialistes se préparent à la guerre ; des États qui représentent de gigantesques banques et de gigantesques sociétés luttent pour le contrôle des ressources, des axes commerciaux, et des marchés. En même temps, le recours au nationalisme signifie une tentative de créer les conditions pour la suppression violente des conflits de classe à l’intérieur de chaque pays.

14. La même classe capitaliste qui produit la guerre impérialiste produit aussi la radicalisation politique de la classe ouvrière et le développement de la révolution socialiste. Trump dirigera un pays miné par des conflits de classe profonds et insolubles. Des conditions semblables existent autour du monde. Selon une étude récente, un quart de la population européenne, soit 118 millions de personnes, souffrent de pauvreté ou d’exclusion. Le taux de pauvreté est de 28,6 pour cent en Espagne, 35,7 pour cent en Grèce. Ces pays ont subi les mesures d’austérité dévastatrices de l’Union européenne dictées par les banques. Le nombre mondial de jeunes chômeurs s’est établi à 71 millions cette année, en hausse pour la première fois depuis 2013. Au Venezuela, la pauvreté de masse et l’hyperinflation produisent des émeutes de la faim. En Chine, la combativité croissante des ouvriers se traduit par une montée de grèves et d’autres manifestations. En Russie, le choc de la restauration du capitalisme et la démoralisation ouvrière qui en a résulté cède le pas à une combativité renouvelée. L’inégalité sociale extrême et le caractère kleptocrate du régime capitaliste dirigé par Poutine provoquent toujours plus d’opposition.

15. Jusqu’ici, la droite, maniant les slogans démagogiques du chauvinisme, a exploité la colère sociale de la classe ouvrière et de larges sections des classes moyennes. Mais les succès des partis réactionnaires de la droite chauvine dépendent du cynisme, de la traîtrise, et de la banqueroute politiques des organisations de ce qui se fait passer pour la « gauche » -- les sociaux-démocrates, les staliniens, les bureaucrates syndicaux et les divers partis anti-marxistes petit bourgeois dont les Verts, Die Linke en Allemagne, Syriza en Grèce, et Podemos en Espagne. Il faut ajouter à cette liste les nombreuses organisations pablistes ou capitalistes-d’État dont le Nouveau parti anticapitaliste en France ou l’International Socialist Organization aux États-Unis. Ces organisations réactionnaires des classes moyennes dépensent toutes leur énergie politique à falsifier le marxisme, à désorienter la classe ouvrière, et à bloquer le développement de sa lutte contre le capitalisme.

16. Mais la pression des événements pousse la classe ouvrière à gauche. Parmi les milliards de travailleurs et de jeunes autour du monde, la colère et la combativité montent. On peut voir les premiers signes d’une montée de la lutte des classes et d’un intérêt renouvelé porté au socialisme et au marxisme. Aux États-Unis, 13 millions de gens ont voté pour un socialiste autoproclamé, Bernie Sanders, dans les primaires démocrates non pas à cause de sa politique opportuniste, mais en raison de ses dénonciations de la « classe milliardaire » et de ses appels à une « révolution politique ». Cela fait partie d’un processus international, dicté par la nature même du capitalisme mondial. La lutte des classes, à force de développer sa puissance et sa conscience politique, tend de plus en plus à passer outre les frontières des États nationaux. La Ligue ouvrière, prédécesseur du Parti de l’égalité socialiste (USA), observait dès 1988 : « Depuis longtemps, le fait que la lutte des classes n’est nationale que par la forme, mais qu’elle est de nature internationale, est un axiome du marxisme. Toutefois, vu les nouvelles caractéristiques du développement capitaliste, même la forme de la lutte des classes deviendra internationale ».

17. La confiance en le potentiel révolutionnaire de la classe ouvrière ne justifie pas, toutefois, la complaisance politique. Il serait irresponsable de se taire sur le fait qu’il existe un gouffre entre l’état avancé de la crise internationale du capitalisme et la conscience politique de la classe ouvrière. Il faut avouer que cette situation crée de graves dangers. Sans une révolution socialiste, la survie même de l’humanité est en jeu. La tâche politique fondamentale de notre époque consiste à surmonter l’écart entre la réalité socio-économique objective et la conscience politique subjective. Est-ce possible ?

18. Il est impossible de répondre à cette question hors de l’expérience historique. Parmi toutes les crises massives du 20 siècle, il existe un exemple où la classe ouvrière s’est élevé à la hauteur de ses tâches historiques : la révolution d’octobre. En se confrontant aux grands problèmes de notre époque, il faut étudier cet événement historique et en tirer les leçons.

En 2017, avec le centenaire de la révolution russe, il y a une intersection et un dialogue profonds entre la politique contemporaine et l’expérience historique. La révolution de 1917 est ressortie de la catastrophe impérialiste de la Première Guerre mondiale. Dans la tempête politique qui a suivi le renversement du régime tsariste, le Parti bolchevique est devenu la force dominante dans la classe ouvrière. Mais le rôle des bolcheviques en 1917 était le résultat d’une lutte longue et âpre pour le développement de la conscience socialiste de la classe ouvrière et l’élaboration d’une perspective révolutionnaire correcte.

19. Les éléments clé de cette lutte étaient : 1) la défense et l’élaboration du matérialisme historique et dialectique, par opposition à l’idéalisme philosophique et au révisionnisme anti-marxiste, en tant que base théorique de l’éducation et de l’activité pratique de la classe ouvrière ; 2) une lutte ininterrompue contre les diverses formes d’opportunisme et de centrisme qui bloquaient ou minaient la lutte pour établir l’indépendance politique de la classe ouvrière ; et 3) l’élaboration, pendant de nombreuses années, de la perspective stratégique qui a orienté le Parti bolchevique vers la saisie du pouvoir en 1917. Ici, l’adoption par Lénine de la théorie de la révolution permanente, développée par Trotsky au courant de la décennie précédente, était l’avancée critique qui a guidé la stratégie des Bolcheviques pendant les mois avant le renversement du Gouvernement provisoire.

20. La victoire de la révolution socialiste en octobre 1917 a démontré que la conquête du pouvoir politique par la classe ouvrière dépend, dans l’analyse finale, de la construction d’un parti marxiste dans la classe ouvrière. Quelle que soit son ampleur et sa puissance, le mouvement de masse de la classe ouvrière, il ne peut triompher du capitalisme sans la direction politique consciente fournie par un parti marxiste-trotskiste. Il n’y a pas d’autre voie à la victoire de la révolution socialiste.

La conscience de cet impératif politique guidera le travail du Comité international de la Quatrième Internationale (CIQI) au courant de ce centenaire. Le développement de la lutte des classes internationale crée une audience plus large pour la théorie et la politique marxiste, et le Comité international fera tout son possible pour diffuser les connaissances de la révolution russe et éduquer de nouvelles couches de la classe ouvrière et de la jeunesse, radicalisées politiquement par la crise, sur « Les leçons d’Octobre ».

Au début de 2017, nous en appelons aux milliers de lecteurs du World Socialist Web Site de rejoindre la lutte révolutionnaire et de construire la Quatrième Internationale en tant que Parti mondial de la révolution socialiste. C’est la manière la plus appropriée et efficace de célébrer le 100 anniversaire de la révolution russe et la victoire d’octobre 1917.

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