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Le chef d'état major présente sa démission à Macron

Par Alexandre Lantier
20 juillet 2017

Le général Pierre de Villiers, le chef d'état major des forces armées, a démissionné hier après une confrontation d'une semaine avec Emmanuel Macron sur des questions budgétaires. Il a publié un communiqué qui évoquait ses « réserves » quant aux politiques de Macron, qu'il a traitées de menace à la défense nationale.

« Dans les circonstances actuelles, je considère ne plus être en mesure d'assurer la pérennité du modèle d'armée auquel je crois pour garantir la protection de la France et des Français, aujourd'hui et demain, et soutenir les ambitions de notre pays. Par conséquent, j'ai pris mes responsabilités en présentant, ce jour, ma démission au président de la République, qui l'a acceptée », a-t-il écrit.

Cette démission est sans précédent hors temps de guerre à l'intérieur de la France. La dernière démission du chef des forces armées remonte à 1961, en pleine guerre d'Algérie, quand le général Jean Olié a démissionné suite au putsch du 21 avril 1961 à Alger, mené par des officiers hostiles à l'indépendance de l'Algérie et au gouvernement à Paris.

L'effondrement de la relation entre Macron et l'armée est remarquable, vu que Macron l'a si agressivement courtisée. Pendant les présidentielles, il a proposé de rétablir le service militaire universel et d'augmenter le budget militaire de presque 50 pour cent, pour atteindre 2 pour cent du PIB en 2025. Mais quand le ministre des Comptes Publics Gérald Darmanin a annoncé des coupes budgétaires exceptionnelles cette année de 850 millions d'euros dans les crédits pour l'armée, de Villiers s'est lancé dans une révolte ouverte contre Macron.

Il a participé le lendemain à une réunion de la commission de la défense de l'Assemblée réunissant de nombreux députés débutants de La République en marche (LRM). Il a dénoncé les coupes budgétaires et a conclu en déclarant crûment, « Je ne me laisserai pas baiser comme ça ! »

Le président de la commission, le membre dirigeant de LRM Jean-Jacques Bridey, a indiqué sa solidarité avec de Villiers en déclarant : « Il ne faudrait pas qu'un soldat meure à cause d'un défaut d'équipement. Nos armées ont besoin de moyens. »

Macron a réagi lors d'une réception le 13 en attaquant de Villiers sans le nommer, devant ses subordonnés, avant le défilé militaire du 14 juillet : « Je considère qu'il n'est pas digne d'étaler certains débats sur la place publique. J'ai pris des engagements. Je suis votre chef. Les engagements que je prends devant nos concitoyens et devant les armées, je sais les tenir. Et je n'ai à cet égard besoin de nulle pression et de nul commentaire. »

De Villiers a riposté en publiant une lettre provocatrice sur Facebook le 14 juillet. Il a écrit, « Une fois n'est pas coutume, je réserve le sujet de ma prochaine lettre », qui s'est avérée être sa lettre de démission. Sans nommer Macron, de Villiers a cité le discours du général Charles Delestraint en juillet 1940 pendant la conquête de la France par les nazis, avant que Delestraint n'entre en résistance contre le gouvernement français collaborationniste.

De Villiers a écrit, « Alors même que la défaite est actée, son discours est une exhortation ferme à rejeter toute 'mentalité de chien battu ou d’esclave'. Quelques mois plus tard, conformant ses actes à ses paroles, il prend la tête de l’Armée secrète. Arrêté, torturé puis déporté, il meurt au camp de Dachau, le 19 avril 1945, moins de trois semaines avant la victoire, dont il a été l’un des artisans les plus actifs. »

Ce commentaire, qui vise à associer de Villiers à l'opposition au nazisme, comporte également une part de menace. Plusieurs autres dirigeants de la fraction pro-capitaliste et gaulliste de la Résistance qui ont survécu à la guerre, dont Georges Bidault ou Jacques Soustelle, ont fini par s'aligner sur les forces d'extrême-droite pendant la guerre d'Algérie et défendre le putsch de 1961.

Cette confrontation entre le président de la France et le chef de ses armées souligne l'effondrement croissant des normes démocratiques en Europe. Le militarisme accru de l'impérialisme européen depuis la dissolution de l'URSS par la bureaucratie stalinienne en 1991, conjugué à la montée des inégalités sociales et des tensions de classe, ont largement renforcé la position politique des armées. Les armées européennes ont non seulement rejoint des guerres néo-coloniales en Afghanistan, en Irak, en Libye, et au Mali, mais elles sont devenues des acteurs clé de la politique intérieure.

Le sentiment de révolte contre l'austérité et les inégalités s'est exprimé dans le sondage « Génération What ? » de la jeunesse européenne. Plus de la moitié des jeunes européens, et plus de 60 pour cent des jeunes Français, se sont dits prêts à rejoindre un soulèvement contre le système politique. Face à l'entrée de l'Europe dans une situation de plus en plus clairement pré-révolutionnaire, la classe dirigeante fait de plus en plus appel à l'armée et à l'extrême droite.

En Allemagne, où la classe dirigeante a lancé la remilitarisation de la politique étrangère en 2014, des universitaires et des historiens d'extrême-droite tentent de réhabiliter Hitler et les nazis. Après la découverte au printemps d'un large réseau de néo-nazis dans l'armée allemande, y compris parmi des officiers envoyés en France, le magazine Der Spiegel vient de publier un article par l'historien Sönke Nitzel qui insiste que des officiers nazis devraient servir de modèles pour leur agressivité.

En France, l'armée a quadrillé le territoire national suite aux attentats terroristes de 2015, sous un état d'urgence qui suspend des droits démocratiques fondamentaux et soustrait les opérations sécuritaires au contrôle des juges. L'état d'urgence a ensuite servi à justifier une répression brutale des manifestations de jeunes et de travailleurs contre la loi travail, dont Macron veut à présent se servir afin d'imposer des réductions brutales aux salaires et aux acquis. Cela doit aussi financer les augmentations massives des crédits militaires que préparent Macron et l'armée.

Macron essaie donc d'amadouer l'armée, la police et l'extrême-droite en tant que base sociale pour sa politique réactionnaire. Il a lancé un « salut républicain » à la candidate néo-fasciste Marine Le Pen le soir même de son élection. Maintenant qu'il essaie de garder le cap sur l'austérité en réduisant les crédits militaires en attendant que les attaques contre les travailleurs lui donnent plus de ressources financières, Macron doit faire face à une révolte de sa propre base.

Il n'y a aucune raison sérieuse de croire que cette démission, assortie d'un appel à la résistance, va résoudre les conflits explosifs au sein de l'élite dirigeante. Les conflits budgétaires vont s'intensifier, et de Villiers a un large soutien dans le milieux nationaliste d'extrême-droite.

Son frère est Philippe de Villiers, le chef d'un parti nationaliste anti-européen, le Rassemblement pour la France (RPF), dont la base politique est en Vendée, et qui a indiqué ses sympathies lepénistes lors des présidentielles. Philippe de Villiers n'a pas explicitement soutenu Marine Le Pen, mais le chef de Debout la France, Nicolas Dupont-Aignan, l'a fait.

Le Pen et des dirigeants RPF et DLF ont tous applaudi le geste de Pierre de Villiers après sa démission hier. Le Pen a traité Macron d'« arrogant » et ajouté que sa manière de traiter la crise avec de Villiers « illustre les dérives très graves et les limites très inquiétantes de Monsieur Macron, aussi bien dans son attitude que dans sa politique ».