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Les résidents de Grenfell avaient raison de parler de politique de nettoyage social

Royaume-Uni : La municipalité de Kensington et Chelsea a passé des accords pour ne pas construire de logements sociaux

Par Julie Hyland
26 juillet 2017

La municipalité de Kensington et Chelsea a passé des marchés avec les promoteurs immobiliers pour contourner l’obligation de construire des « logements abordables » censés être destinés à la classe ouvrière.

La municipalité de l’ouest de Londres était responsable de Grenfell Tower, où plus de 80 personnes sont mortes le 14 juin. Les décennies de déréglementation (y compris la mise au rebut des normes de construction et de protection incendie), l’utilisation de bardages et d’isolants inflammables pour réduire les coûts avaient fait de cet immeuble – résidence de plus de 500 personnes – un piège mortel.

Les résidents ouvriers ont accusé la municipalité de « nettoyage social ». Certains ont même suggéré que la municipalité – l’arrondissement le plus riche de Londres – est si hostile aux travailleurs et aux pauvres qu’ils ne seraient pas surpris d’apprendre que l’incendie était une tentative des nantis de faire fuir les résidents « indésirables » du quartier.

De telles déclarations ont été rejetées comme de la paranoïa. Mais les investigations de la BBC confirment que la municipalité a mis en place une politique de nettoyage social résultat d’une connivence avec les entreprises de construction et les sociétés immobilières pour faire partir les familles ouvrières de l’arrondissement.

Les investigations menées par EG, un cabinet de conseil immobilier, ont montré que rien que l’année dernière, la municipalité a passé des marchés d’un montant d’environ 50 millions de livres sterling pour permettre aux promoteurs d’éviter de construire des « logements abordables ».

En théorie, les accords de la Section 106 entre les municipalités et les promoteurs signifient que, lorsqu’un lotissement pourrait avoir un impact sur le quartier, les obligations d’urbanisme peuvent inclure la construction de « logements sociaux » à louer ou à vendre à des prix inférieurs au cours actuel du marché. En réalité, les promoteurs ont une myriade de moyens de contourner cela, y compris en payant des indemnités, ce qui donne lieu à un pacte faustien entre les entreprises et les autorités.

L’arrondissement de Kensington et Chelsea a les prix des logements les plus élevés de Londres, la moyenne est de 1,37 million de livres en 2016. Parmi les propriétaires (souvent absents) de l’arrondissement se trouvent de nombreux oligarques, milliardaires et multimillionnaires.

Le promoteur Chelsfield, agissant pour le conglomérat saoudien Olayan Group, est en train de réaménager des terrains immobiliers de premier choix au-dessus de la station de métro de Knightsbridge à Londres. Le site d’environ 1,75 hectares, situé entre les prestigieux magasins Harrods et Harvey Nichols, implique « le réajustement du mélange de locataires en faveur de commerces de détail de luxe et haut de gamme », selon la brochure de Chelsfield. Cela comprendra des bureaux, des appartements résidentiels de luxe, des magasins ainsi qu’un jardin et un restaurant sur le toit, Chelsfield veut ainsi « créer des actifs de haute qualité pour une augmentation à long terme du capital et du revenu. »

Le site est en face de One Hyde Park, détenu par Project Grande (Guernsey) Limited, une coentreprise entre le Sheikh Hamad bin Jassim bin Jaber Al Thani, ancien Premier ministre du Qatar, et le groupe CPC, un promoteur de propriétés de luxe. Les commerces qui s’installeront comprennent Rolex, McLaren Automotive et Abu Dhabi Islamic Bank. Les prix des maisons aux Residences at Mandarin Oriental commencent à 20 millions de livres. En 2015, un appartement, sur 86, a été vendu pour un record de 75 millions de livres.

Selon la BBC, la taille du lotissement de Chelsfield impliquait que le projet aurait dû inclure des logements sociaux. Mais dans leur demande de permis de construire, les architectes ont soutenu que « cela ne serait pas viable ».

Ils ont argumenté que la taille unitaire des logements est « plus grande que ce qui serait normalement associé à un logement abordable », et que les charges locatives des appartements « dépasseraient de loin ce qui serait un niveau supportable pour un logement social ».

La municipalité a accepté ces justifications en contrepartie de 12,1 millions de livres « en lieu et place de logements abordables dans le lotissement ».

Selon la BBC, en 2016, Kensington et Chelsea a conclu des marchés similaires avec des promoteurs d’une valeur de 47,3 millions de livres. Aucun de ces fonds n’a été utilisé pour aider à la provision de logements sociaux ailleurs dans l’arrondissement ou pour améliorer le parc de logements existants.

Officiellement, l’objectif de Kensington et Chelsea est que 50 pour cent de logements dans les grands ensembles soient disponibles à la vente ou mise en location à des taux inférieurs à ceux du marché. Selon la BBC, cela équivaut à la construction de 200 appartements ou maisons sociaux par an entre 2011 et 2021. Cependant, les propres chiffres de la municipalité montrent que depuis 2011-2012, seulement 336 unités ont été construites.

La coalition gouvernementale des conservateurs et des démocrates libéraux a apporté des changements importants à la réglementation de l’aménagement du territoire qui a permis aux promoteurs et aux municipalités de violer les exigences en matière de logement social en échange des paiements d’« indemnités ».

Par conséquent, le nombre de sans-abri à Kensington et Chelsea a doublé en cinq ans. La municipalité a bien dépensé 28 millions de livres en 2015-16 pour fournir un logement temporaire aux sans abris. Mais les trois quarts de ceux-ci ont été déplacés à l’extérieur de l’arrondissement, la proportion la plus élevée de Londres, selon la BBC.

En juillet 2015, le groupe d’action de Grenfell, qui avait averti à maintes reprises que la tour avait été transformée en piège mortel, a pointé les efforts de la municipalité pour évacuer les résidents de la classe ouvrière hors de l’arrondissement et de Londres même, à chaque fois que c’était possible.

Il a attiré l’attention sur une décision de la municipalité en juillet de cette année d’allouer 10 millions de livres pour des logements temporaires « à Londres, dans la zone de la M25 [périphérique de Londres] et dans les comtés du sud de l’Angleterre ».

En 2013, les cadres supérieurs de la municipalité ont rencontré leurs homologues de la municipalité de Peterborough (à près de 160 km de la capitale) pour « explorer la possibilité pour la municipalité de Kensington et Chelsea d’expédier des familles sans abri [hors de leur arrondissement et vers] des casernes pour les pauvres » à Peterborough.

Bien que cela soit tombé à l’eau, apparemment en raison d’une publicité défavorable, ce n’était que la « première étape de ce qui est effectivement une politique de “nettoyage social” », a souligné le groupe d’action.

Les investigations de la BBC confirment cette évaluation. Kensington et Chelsea n’est pas un cas isolé. Dans la municipalité de Westminster, dont l’enceinte comprend les Chambres du Parlement, le Palais de Buckingham et le Parc de St. James, la municipalité contrôlée par les conservateurs a commencé à déménager les familles défavorisées hors de la capitale en janvier.

Dans des conditions où les loyers sont de 1000 £ par semaine pour un logement familial, au bas mot, l’Independent a indiqué que la municipalité avait l’intention de déplacer 4400 ménages vers la périphérie de Londres et avait déjà approuvé des projets pour acheter des logements avec une ou deux chambres à Hounslow, à près de 18 km de l’arrondissement.

Il y a au moins 214 projets de « régénération » en cours à Londres qui entraîneront une perte nette de 7326 logements sociaux loués.

Selon l’association Housing Action Southwark & ​​Lambeth, des centaines de ménages ouvriers de Londres sont obligés d’accepter des locations de logements privés à l’extérieur de la capitale. En 2016, 341 familles vulnérables ont été obligées de « déménager dans d’autres régions, le plus souvent dans les Midlands de l’Ouest, à plus de 160 km de Londres. Des milliers d’autres ont été obligées de quitter leur arrondissement ». Si elles refusaient, elles risquaient d’être classées comme des « sans-abri intentionnels » et expulsées.

Les pires coupables sont les municipalités contrôlées par le Parti travailliste plutôt que les conservateurs, a indiqué le communiqué de presse de l’association en avril 2017.

Les municipalités travaillistes de Brent et Newham sont responsables des deux tiers de tous les éloignements de Londres. « Brent a essayé de déménager 112 familles vers les West Midlands pour la seule année dernière, dont 65 ont refusé et sont susceptibles d’être de nouveau sans-abris. Presque tous les ménages (95 pour cent) que les municipalités de Brent et de Newham ont essayé de déménager hors de Londres ont des enfants. »

Dans l’arrondissement de Tower Hamlets à Londres contrôlé par les travaillistes, les résidents de la Tour Balfron à Poplar, un très vieil immeuble de logements sociaux, ont été déménagés en 2015 pour permettre une prétendue rénovation. Maintenant, il ne reste plus de logements sociaux, car les appartements ont été vendus dans le cadre d’un partenariat entre la municipalité et le promoteur de résidences de luxe Londonewcastle.

Dans l’arrondissement de Southwark, dans le sud de Londres contrôlé par les le Parti travailliste, le grand ensemble de Heygate, composé de 3000 ménages, a été démoli en 2014. Les locataires de logements sociaux ont été expulsés et les prix de rachat obligatoire ont été inférieurs d’au moins 40 % à la valeur marchande. L’électricité et le chauffage ont été coupés dans le grand ensemble pour chasser ceux refusant leur éviction.

Seulement 82 places ont été réservées pour le « logement abordable » au nouveau lotissement d’Elephant Park, où les prix commencent à 550 000 £. En avril, Transparency International, une organisation à but non lucratif, a signalé que les 51 propriétés dans le quartier de South Gardens de ce lotissement avaient à ce jour toutes été achetées par des investisseurs étrangers.

(Article paru en anglais le 25 juillet 2017)