Home » Nouvelles internationales » Canada

Les «excuses» faites à Omar Khadr par le gouvernement canadien provoquent un tollé de la droite

Par Roger Jordan et Keith Jones
17 juillet 2017

La nouvelle que le gouvernement libéral de Justin Trudeau a présenté des «excuses» officielles et offert 10,5 millions $ en indemnités à Omar Khadr – un ancien enfant-soldat détenu et victime de torture à Guantanamo Bay – a provoqué une opposition violente et quasi hystérique de la part des conservateurs et des sections les plus à droite des médias canadiens.

L'ancien premier ministre Stephen Harper, l'actuel chef conservateur Andrew Scheer et de nombreux députés conservateurs ont accusé le gouvernement libéral de récompenser un «terroriste reconnu coupable» et d'offenser les vétérans canadiens de la guerre en Afghanistan, ainsi que la famille de Christopher Speer, le soldat américain que Khadr est accusé d'avoir tué dans une fusillade de 2002 en Afghanistan.

Ottawa a dépensé presque 5 millions $ pour combattre une poursuite intentée par Khadr. Cependant, des experts juridiques conseillant le gouvernement libéral l'ont avisé qu'une décision de 2010 à la Cour suprême concédant que le Canada avait été complice dans la torture de Khadr et d'autres violations de ses droits signifiait qu'il était presque certain que Khadr allait obtenir gain de cause.

Khadr a été monstrueusement maltraité par les autorités américaines avec la complicité des gouvernements libéraux et conservateurs successifs. En 2003 et 2004, des représentants canadiens ont collaboré avec des représentants américains dans l'interrogation de Khadr à Guantanamo, même s'ils étaient au courant que ce dernier était mineur, n'avait aucune représentation juridique et avait été torturé.

Pendant longtemps, Khadr fut le plus jeune détenu du camp de concentration de Guantanamo et y est demeuré pendant une décennie, longtemps après que tous les autres gouvernements occidentaux ont rapatrié leurs citoyens emprisonnés dans ce trou noir juridique.

Loin de représenter un rejet de principe du traitement injuste et inhumain infligé à Khadr, la décision des libéraux de conclure une entente a été motivée par de purs calculs politiques, et pour des raisons similaires a l'appui d'une section importante de la classe dirigeante, incluant le Globe and Mail, le porte-parole traditionnel de l'élite financière canadienne.

Le gouvernement Trudeau a conclu que l'atteinte aux droits de Khadr a été tellement grossière et de longue durée qu'elle discréditait l'État canadien et son système judiciaire. De plus, «corriger» le mal infligé à Khadr procurera aux libéraux une couverture politique «progressiste» alors qu'ils mettent en oeuvre de nouvelles attaques contre les droits démocratiques et des préparatifs de guerre.

Khadr, né au Canada, a été détenu par des forces américaines en 2002 en Afghanistan, où son père, un agent haut gradé d'Al-Qaïda l'avait emmené. Bien qu'âgé de seulement 15 ans et que sous le droit international il aurait dû être traité comme un enfant soldat, c'est-à-dire une victime, l'armée américaine l'a qualifié vindicativement de «combattant ennemi» – privé des droits garantis par les Conventions de Genève – et de «terroriste». Malgré des témoignages divergents provenant de ses propres rangs, le Pentagone a affirmé que Khadr avait tué Speer dans un assaut du militaire américain contre une base d'Al-Qaïda où lui et son père étaient terrés.

Khadr fut d'abord détenu dans des conditions brutales dans une prison secrète à la base aérienne de Bagram en Afghanistan. Ensuite, avec l'approbation du gouvernement libéral, ses ravisseurs américains l'ont transféré à Guantanamo Bay. C'est là qu'il a été menacé de viol, utilisé comme serpillière humaine pour éponger de l'urine et suspendu dans des positions douloureuses pendant de longues périodes, tout en souffrant des effets physiques de blessures au dos et à l'épaule subies lors de la fusillade en Afghanistan.

Sous le gouvernement libéral de Paul Martin, des agents du Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS) ont interrogé Khadr, malgré leur connaissance du fait qu'il avait été «amadoué» avant leur rencontre par le traitement cruel de ses tortionnaires américains. Khadr avait entre autres dû subir le procédé du «voyageur fréquent» qui consistait a déplacer les prisonniers vers des cellules différentes toutes les trois heures pour les priver de sommeil – une forme de torture.

En janvier 2010, la Cour suprême du Canada a jugé que le gouvernement canadien avait enfreint les droits constitutionnels de Khadr. Mais, notoirement, elle a également affirmé que deux tribunaux inférieurs avaient enfreint leur autorité en ordonnant au gouvernement de rapatrier Khadr. Se pliant aux arguments du gouvernement Harper, le plus haut tribunal du Canada a affirmé que le système judiciaire devrait faire attention d'empiéter sur la prérogative de l'exécutif en matière de politique étrangère et, conséquemment, a déclaré qu'il n'allait rien suggérer pour remédier à la violation des droits de Khadr.

C'est dans ces conditions et la menace d'un possible emprisonnement à vie que, plus tard en 2010, Khadr a accepté une entente devant une commission militaire créée par l'administration Obama afin de juger les détenus de Guantanamo.

Le gouvernement Harper avait appuyé la comparution de Khadr devant la commission militaire et proclamé sa condamnation comme étant légalement de bonne foi. Aujourd'hui les conservateurs continuent à dénoncer Khadr comme un «terroriste reconnu coupable». Pourtant, même la Cour suprême a trouvé que les commissions étaient constitutionnellement déficientes et parmi huit des condamnations de détenus de Guantanamo obtenues par les autorités américaines à travers les commissions, quatre ont déjà été renversées. La condamnation de Khadr est actuellement en appel.

La campagne des conservateurs contre l'entente avec Khadr est basée sur une déformation intentionnelle des faits de l'affaire et doit être considérée comme une indication de la volonté de la classe dirigeante de rompre avec les normes traditionnelles démocratiques bourgeoises.

Même avant que le ministre de la Sécurité publique Ralph Goodale et la ministre de la Justice Jody Wilson-Raybould annoncent officiellement les excuses du gouvernement, des conservateurs de premier plan la dénonçaient déjà dans les médias traditionnels et sociaux. «Ce terroriste avoué devrait être en prison afin de payer pour ses crimes, au lieu d'en profiter aux dépens des contribuables canadiens», a écrit l'ancien ministre de l'Immigration Jason Kenney dans un tweet.

Harper a fait une rare déclaration publique sur cette affaire, condamnant la présentation d'excuses comme étant «une erreur pure et simple» et s'est joint à son épouse et son fils pour faire un don à un site web mis en place pour appuyer la famille de Speer par le blogueur et provocateur d'extrême droite Ezra Levant.

Le chef conservateur Scheer a promis qu'il utiliserait le premier jour d'opposition au parlement en automne pour forcer un vote sur l'affaire Khadr. «Ce sera simple», a-t-il déclaré. «Appuyez-vous le paiement de 10 millions $ pour un terroriste avoué ou vous rangez-vous du bord du bon sens de millions de Canadiens? Justin Trudeau devra se lever et le défendre.»

Alors que l'État canadien, les deux partis traditionnels du gouvernement de l'élite dirigeante et la Cour suprême sont tous complices dans l'atteinte aux droits de Khadr, le gouvernement Harper, pendant sa décennie au pouvoir, a tout fait pour calomnier et diaboliser Khadr.

Cela faisait partie de sa guerre mensongère «contre le terrorisme», qui servait de justification pour des guerres agressives à l'étranger, un assaut sur toute la ligne contre les droits démocratiques des Canadiens et l'attisement de la xénophobie antimusulmane.

Les autorités américaines ont dit à Khadr que son arrangement faciliterait son rapatriement au Canada, mais par la suite, le gouvernement Harper a longtemps repoussé son transfert vers des établissements pénitenciers canadiens.

En 2015, quand, après plusieurs années d'incarcération dans une prison de sécurité maximale fédérale canadienne, Khadr a été libéré sous une sévère caution, le gouvernement Harper a tout fait en son pouvoir pour empêcher sa libération. Ceci incluait la demande d'un sursis d'urgence avant que la cour donne son avis sous prétexte que Khadr représentait une menace à la sûreté publique, en dépit du fait que même le Service correctionnel du Canada se sentait obligé d'avouer que Khadr était un prisonnier modèle.

L'entente légale avec Khadr longtemps repoussée ne peut pas obscurcir le fait que ce furent les gouvernements Chrétien et Martin libéraux qui ont déclenché la «guerre contre le terrorisme» et collaboré avec Washington dans les mauvais traitements les plus horrifiants de Khadr.

Il n'a pas non plus été le seul Canadien victime de torture et de connivence des institutions de la sécurité nationale canadienne. À la suite des attaques terroristes de 2001, le Canada a développé sa propre forme d'extraditions spéciales où le SCRS et la GRC ont contourné la prohibition de la tortue en indiquant à d'autres gouvernements des gens «soupçonnés» de terrorisme lorsque ceux-ci se rendaient à l'étranger.

Maher Arar, un Canadien d'origine syrienne, est la victime la plus connue de cette pratique. Sur la base d'informations erronées fournies par le gouvernement Chrétien, les autorités américaines l'ont rendu à la Syrie, où il a été détenu sans accusation ni procès pendant un an. Pendant ce temps, des représentants canadiens ont fourni aux autorités syriennes des informations à utiliser pendant son interrogation et sa torture. En 2007, le gouvernement Harper a été forcé de conclure un accord juridique de 10 millions $ avec Arar.

L'annonce de l'entente des libéraux avec Khadr fait suite à un virage à droite marqué du gouvernement Trudeau. Le mois dernier, il a publié une nouvelle politique de défense agressive, incluant une augmentation des dépenses de 70 pour cent, et a promis que le Canada utiliserait la «force dure» c'est-à-dire, la guerre, comme un outil essentiel de sa politique étrangère. Deux semaines plus tard, il a présenté le projet de loi C-59, visant à consolider toutes les attaques essentielles contenues dans la loi C-51 du gouvernement Harper, incluant de nouveaux pouvoirs pour les agences de renseignement leur permettant de contrecarrer des «menaces» et de partager de vastes quantités d'informations entre agences gouvernementales, tout en ajoutant de nouvelles capacités offensives de cyberguerre.

Malgré la sympathie de la population pour Khadr, les libéraux se préparent à intensifier les mêmes politiques agressives de guerre à l'étranger et d'attaques contre les droits démocratiques qui ont entraîné la violation de ses droits fondamentaux, incluant la torture, la détention illégale et l'absence de procès équitable.

(Article paru en anglais le 13 juillet 2017)