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Pourquoi étudier la révolution russe ?

Par David North
28 juillet 2017

Ceci est la première de cinq conférences que présentera le Comité international de la Quatrième Internaitonale pour commémorer le centenaire de la révolution russe de 1917. Cette confrence est intitulée « Pourquoi étudier la révolution russse ? » Je vais sacrifier tout élément de suspens en répondant à cette question non pas à la conclusion mais au début de la présentation (voir video).

Dix raisons pour laquelle il faut étudier la révolution russe

Raison 1 : La révolution russe était l'événement le plus important, le plus conséquent, et le plus progressiste du 20e siècle. Malgré le destin tragique de l'Union soviétique, détruite par les trahisons et les crimes de la bureaucratie stalinienne, aucun événement du siècle dernier n'a eu un effet aussi vaste et profond sur les vies de centaines de millions de personnes dans toutes les parties du monde.

Raison 2 : La révolution russe, qui s'est achevée par la conquête du pouvoir par le Parti bolchévik en octobre 1917, a marqué une nouvelle étape de l'histoire du monde. Le renversement du Gouvernement provisoire bourgeois a démontré qu'une alternative au capitalisme n'était pas un rêve utopique, mais une possibilité réelle à laquelle on pouvait atteindre par une lutte politique consciente de la classe ouvrière.

Raison 3 : La révolution d'octobre a démontré dans la pratique la justesse de la conception matérialiste de l'hisoire formulée par Marx et Engels dans le Manifeste du Parti communiste. L'émergence du pouvoir soviétique sous la direction du Parti bolechévik a confirmé un élément essentiel de la théorie historique de Marx : « que la lutte des classes mène nécessairement à la dictature du prolétariat ». [1]

Raison 4 : Le déroulement objectif de la révolution russe a confirmé la perspective stratégique élaborée d'abord par Léon Trotsky entre 1906 et 1917, la théorie de la révolution permanente. Trotsky avait prédit que victoire de la révolution démocratique en Russie, c'est-à-dire le renversement de l'autocratie tsariste, la destruction des vestiges des relations politiques et économiques semi-féodales, et l'élimination de l'oppression nationale, était impossible sans la conquête du pouvoir étatique par la classe ouvrière. La révolution démocratique, où la classe ouvrière jouait le rôle dirigeant contre la classe capitaliste, se développerait rapidement en révolution socialiste.

Raison 5 : La prise du pouvoir par le Parti bolchévik en octobre 1917 et la fondation du premier Etat ouvrier a provoqué un immense développement de la conscience de classe et de la sensibilité politique des travailleurs et des masses opprimées à travers le monde. La révolution russe a marqué le début de la fin du vieux système colonial établi par l'impérialisme à la fin du 19e et au début du 20e siècles. Elle a radicalisé la classe ouvrière internationale et mis en marche une mouvement révolutionnaire mondial des masses opprimées. Les grands acquis sociaux de la classe ouvrière internationale, dont la formation de syndicats industriels de masse aux Etats-Unis aux années 1930, la défaite de l'Allemagne nazie dans la Deuxième Guerre mondiale, les politiques d'Etat-providence dans les Etats capitaliste après la guerre, et le processus de décolonisation, étaient des produits de la révolution russe.

Raison 6 : Dans sa lutte contre la guerre impérialiste, le Parti bolchévik a démontré, dans la théorie et la pratique, que l'internationalisme socialiste est la fondation essentielle de la stratégie révolutionnaire et de la lutte pratique pour le pouvoir. Le sort de la révolution russe, qui était née des contradictions mondiales du système capitaliste, dépendait du développement de la révolution socialiste mondiale. Comme allait l'expliquer Trotsky :

La révolution socialiste ne peut être achevée dans les limites nationales. Une des causes essentielles de la crise de la société bourgeoise vient de ce que les forces productives qu'elle a créées tendent à sortir du cadre de l'Etat national. D'où les guerres impérialistes d'une part, et l'utopie des Etats-Unis bourgeois d'Europe d'autre part. La révolution socialiste commence sur le terrain national, se développe sur l'arène internationale et s'achève sur l'arène mondiale. Ainsi la révolution socialiste devient permanente au sens nouveau et le plus large du terme: elle ne s'achève que dans le triomphe définitif de la nouvelle société sur toute notre planète. [2]

Il est difficile de croire que Trotsky a écrit ce passage il y a 88 ans. Vu les tensions géopolitiques mondiales et le chaos qui engloutit l'Union européenne, on pourrait s'imaginer que ces références aux « guerres impérialistes » et à « l'utopie des Etats-Unis bourgeois d'Europe » étaient tirées des éditions Web du Monde ou du Financial Times. La pertinence et la fraîcheur durables des remarques de Trotsky soulignent que les problèmes historiques auxquels il était confronté dans les premières décennies du 20e siècles n'ont toujours pas été résolus dans les premières décennies du 21e.

Raison 7 : La révolution russe mérite d'être étudiée en tant qu'étape critique du développement de la pensée sociale scientifique. La victoire historique des Bolchéviks en 1917 a à la fois démontré et réalisé la relation essentielle entre la philosophie matérialiste scientifique et la pratique révolutionnaire.

L'évolution du parti bolchévik a donné raison à l'observation de Lénine dans Que Faire ? : « Sans théorie révolutionnaire, pas de mouvement révolu­tionnaire ». [3] Lénine insistait toujours que le marxisme et la forme la plus développée du matérialisme philosophique, ayant revu et assimilé de manière critique les vrais gains de l'idéalisme allemand classique, surtout celui de Hegel (c'est-à-dire, la logique dialectique et la conscience du rôle actif de la pratique sociale évoluant historiquement dans la connaissance de la réalité objective).

La défense inlassable du matérialisme philosophique et de la conception matérialiste de l'histoire par Lénine, dans une série d'œuvres publiées sur une période de presque 30 ans (de 1895 à 1922), témoigne de sa profonde conviction intellectuelle que « La tâche la plus noble de l'humanité est d'embrasser cette logique objective de l'évolution économique (évolution de l'existence sociale) dans ses traits généraux et essentiels, afin d'y adapter aussi clairement et nettement que possible, avec esprit critique, sa conscience sociale et la conscience des classes avancées de tous les pays capitalistes ». [4] La prise du pouvoir par la classe ouvrière en octobre 1917 est un sommet historique, toujours inégalé, de l'adaptation par l'humanité de sa conscience, exprimée par l'action politique de la classe ouvrière, à la « logique objective de l'évolution économique ».

Raison 8 : Le développement du bolchévisme en tant que tendance politique et son rôle exceptionnel dans les événement tumultueux de 1917 ont confirmé l'importance critique de la lutte menée par les marxistes contre l'opportunisme et son cousin politique, le centrisme. La lutte de Lénine contre l'opportunisme politique des menchéviks en Russie, et sa lutte contre la trahison par la Seconde Internationale de l'internationalisme socialiste, suite à l'éruption de la guerre impérialiste en 1914, ont bâti l'identité du parti qui a dirigé la lutte pour le pouvoir en 1917.

Appliquant la conception matérialiste de l'histoire, Lénine s'est attaché à découvrir les intérêts sociaux et économiques qui s'exprimaient à travers la lutte des tendances politiques. Lénine a ainsi identifié l'opportunisme, surtout celui de la Seconde Internationale, en tant qu'expression des intérêts matériels de strates privilégiées de la classe ouvrière et des classes moyennes alliées à l'impérialisme.

Raison 9 : Les bolchéviks ont fourni aux travailleurs l'exemple d'un véritable parti révolutionnaire, et du rôle irremplaceable que joue un tel parti dans la victoire de la révolution socialiste. Une étude rapprochée du processus révolutionnaire de 1917 ne laisse aucun doute que la présence du Parti bolchévik, avec Lénine et Trotsky dans sa direction, a été décisive dans la victoire de la révolution socialiste. Le mouvement de la classe ouvrière russe, qu'appuyait un soulèvement révolutionnaire des paysans, a pris des proportions gigantesques en 1917. Mais aucune lecture réaliste des événements ne permettrait de conclure que la classe ouvrière aurait pris le pouvoir sans la direction du Parti bolchévik. Trotsky a tiré la conclusion essentielle de cette expérience en déclarant plus tard : « Le rôle et la responsabilité de la direction [de la classe ouvrière] dans une époque révolutionnaire sont d’une importance colossale ». [5] Cette conclusion est aussi valide dans la situation politique actuelle qu'elle ne l'était en 1917.

Raison 10 : L'intérêt présenté par le cours des événements entre février/mars et octobre/novembre 1917 n'est pas purement historique. L'expérience de ces mois critiques fournit une compréhension inestimable et durable des problèmes stratégiques et tactiques que rencontrera la classe ouvrière lors de nouvelles poussées inévitables de luttes révolutionnaires. Comme l'écrivait Trotsky en 1924, « Or pour l'étude des lois et des méthodes de la révolution prolétarienne, il n'est pas jusqu'à présent de source plus importante que notre expérience d'Octobre ». [6]

Les crimes du stalinisme, une controffensive réactionnaire, nationaliste et antimarxiste de la bureaucratie contre le programme et les principes du bolchévisme, n'ont pas invalidé la révolution d'octobre ou ses réussites réelles, dont celles de l'Etat soviétique au courant des 74 années de son existence. Dans une nouvelle époque de crise mondiale du système capitaliste, une étude renouvelée de la Révolution russe et l'assimilation de ses leçons est le préalable fondamental à une sortie de l'impasse sociale, économique, et politique actuelle.

La catastrophe de la Première Guerre mondiale

Je prononce la première d'une série de cinq conférences. J'espère qu'au courant des deux mois qui suivent, ces conférences détailleront et valideront les raisons que j'ai données pour étudier la révolution russe.

Il y a cent ans cette semaine, le 8 mars 1917, des réunions et des manifestations se déroulaient à Petrograd, la capitale de la Russie impériale, pour célébrer la Journée internationale des femmes. La Russie utilisait toujours le calendrier julien, qui avait 13 jours de retard sur le calendrier grégorien utilisé dans le reste du monde ; il était donc le 23 février 1917 à Petrograd. (Dans cette conférence, j'utiliserai toujours le calendrier en usage à l'époque pour évoquer des événements en Russie.)

Quand ces manifestations ont commencé, les grandes puissances européennes—l'Allemagne et l'Autriche d'un côté, la France, la Grande-Bretagne et la Russie de l'autre—étaient en guerre depuis 2 ans et 7 mois.

Entre août 1914 et le début de mars 1917, les gouvernements des pays belligérants, qu'ils aient été en régime parlementaire ou monarchique, ont gaspillé des vies humaines avec une indifférence criminelle. En 1916, les champs de bataille d'Europe était couverts de sang. La bataille de Verdun, qui a duré 303 jours du 21 février au 18 décembre 1916, a coûté environ 715.000 pertes françaises et allemandes, soit 70.000 par mois. Le nombre total de morts à Verdun était 300.000.

En même temps, une autre bataille horrible se déroulait en France près de la Somme. Le premier jours de la bataille, le 1er juillet 1916, l'armée britannique a subi plus de 57.000 pertes. A la fin du massacre, le 18 novembre 1916, le nombre de pertes britanniques, françaises, et allemandes était de plus d'une million.

A l'Est, les forces russes combattaient celles de l'Allemagne et de l'Autriche. En juin 1916, le régime tsariste a lancé une offensive dirigée par le général Broussilov. A la conclusion de cette offensive, en septembre, l'armée russe avait subi entre 500.000 et 1 million de pertes. Depuis 1917, d'innombrables historiens ont déploré la violence de la révolution russe et l'inhumanité supposée des Bolchéviks. Les moralistes universitaires traitent à la légère, ou pas du tout, le fait qu'avant que la révolution ne fasse une seule victime, plus de 1.750.000 soldats russes étaient morts dans une guerre lancée par l'autocratie tsariste en 1914 avec le soutien enthousiaste de la bourgeoisie russe.

Personne n'aurait pu prédire que c'était les manifestations prévues pour le 23 février qui lanceraient la révolution. Mais on avait prédit que la guerre produirait une révolution. Dès 1915, Trotsky avait écrit : « Le prolétariat, ayant passé par l'école de la guerre, ressentira au premier heurt la force de parler un langage énergique ». Lénine fondait la politique antiguerre des Bolchéviks sur sa conviction que les contradictions de l'impérialisme en tant que système mondial, qui avaient produit la guerre, produiraient aussi une révolution socialiste.

Lors d'une conférence prononcée à Zurich le 22 janvier 1917—le 12e anniversaire du massacre du Dimanche sanglant qui a provoqué la révolution de 1905—Lénine disait à sa petite assistance : « Le silence de mort qui règne actuellement en Europe ne doit pas nous faire illusion. L'Europe est grosse d'une révolution. Les atrocités monstrueuses de la guerre impérialiste, les tourments de la vie chère engendrent partout un état d'esprit révolutionnaire, et les classes dominantes, la bourgeoisie ainsi que leurs commis, les gouvernements, sont de plus en plus acculés dans une impasse, dont ils ne peuvent se tirer sans de très graves bouleversements ». [7]

Pourtant, comme souvent au début de grands événements historiques, les manifestants anonymes qui se réunissaient ce 23 février n'en prévoyaient pas les conséquences. Comment auraient-ils pu imaginer, ce jeudi matin, qu'ils allaient changer le cours de l'histoire ?

Après plus de deux années de guerre, la crise sociale en Russie était si intense que les grèves et autres manifestations ouvrières n'étaient pas rares. Une grève massive de 140.000 ouvriers sur plus de 100 usines avait secoué Petrograd le 9 janvier, puis le 14 février autre grève majeure de 84.000 ouvriers. Mais il était encore difficile de sentir l'éruption d'une véritable révolution qui venait. Nicolas Soukhanov, un menchévik de gauche qui a écrit de précieuses mémoires sur les événements de 1917, décrit une discussion sur ces troubles entre deux jeunes dactylos sur son lieu de travail, le 21 février. Il a été abasourdi quand une des jeunes femmes a dit à l'autre : « Tu sais, à mon avis, c'est le début de la révolution ». Que savent ces sottes filles d'une révolution, s'est demandé Soukhanov : « Révolution—très improbable ! Révolution ! Tous savaient que ce n'était qu'un rêve, un rêve de générations et de longues décennies laborieuses. Sans croire à ce que disaient les filles, je répétai leurs paroles machinalement, 'Oui, le début de la révolution'. » [8]

La révolution de février commence

En fait, ces jeunes femmes sans formation politique avaient un meilleur sens de la réalité que le menchévik expérimenté mais profondément sceptique. Le 22 février, la direction à l'usine massive de Poutilov a lockouté 30.000 travailleurs. Le lendemain, dans une ville où grondait la lutte des classes, sur fond d'une guerre horrible, les manifestations de la Journée des femmes ont commencé.

Ces manifestations ne représentaient pas les « 99 pour cent », terme qu'utilise la pseudo gauche tirée de la petite bourgeoisie aisée pour tenter de définir sa base sociale, qui réunirait les misérables et en même temps ceux dont les richesses sont comptées en millions d'euros.

Les manifestants à Petrograd de février 1917 provenaient de la classe ouvrière de la capitale impériale et représentaient ses intérêts. Ils ne se concentraient pas sur des questions de mode de vie, mais de classe sociale. Ils criaient, « A bas la guerre ! A bas le coût elevé de la vie ! A bas la faim ! Du pain pour les travailleurs » ! Les femmes ont marché sur les usines et fait appel aux travailleurs. Avant la fin de la journée, plus de 100.000 travailleurs faisaient grève.

Les jours d'après, alors que les manifestations grossissaient, peu à peu on s'est aperçu que le destin du régime était en jeu. La montée de la violence policière n'avait pu mettre fin aux manifestations. La classe ouvrière a remarqué que les soldats sommés de rétablir l'ordre démontraient de plus en plus de sympathie pour les manifestants et rechignaient à exécuter les ordres de leurs commandants. Au quatrième jour, la classe ouvrière avait décidé de tenter le renversement du régime. La violence meurtrière de la police, qui a braqué des mitrailleuses sur la foule et a massacré des centaines de gens, provoquait une résistance implacable.

L'issue de la lutte dépendait des régiments en poste à Petrograd. Les historiens contemporains ont confirmé la description par Trotsky de la montée de la fraternisation entre les travailleurs et les soldats. Le professeur Rex Wade écrit dans sa narration de la révolution de février :

Les soldats de 1917 n'étaient pas ceux qui avaient écrasé la révolution de 1905. La plupart étaient de nouvelles recrues, à peine rompues à la discipline militaire. Beaucoup venaient de la région de Petrograd ... Du 23 au 26 février, il y avait eu des centaines de discussions entre ces soldats entre ces soldats et les foules, qui leur rappelaient les intérêts communs qui les unissaient, l'injustice généralisée et les épreuves du peuple (y compris les familles des soldats), et le désir de mettre fin à la guerre. L'expérience de tirer sur la foule les avait sérieusement choqués. Des discussions houleuses sur les événements se déroulaient dans de nombreuses unités. [10]

Ce processus de fraternisation a montré son impact sur la discipline. Pour citer la narration brillante du documentaire Du tsar à Lénine par Marx Eastman, « Pour la première fois dans l'histoire, les soldats du tsar l'ont déçu. Au lieu d'utiliser leurs fusils pour rétablir l'ordre, ils ont complété le désordre en rejoignant le peuple dans la rue ».

La spontanéité, le marxisme, et la conscience de classe

En racontant la révolution après-coup, les écrivains, les journalistes et les historiens ont comparé le soulèvement de masse de février à l'insurrection dirigée par les bolchéviks en octobre. Trop souvent le but de cette comparaison était de rabaisser le rôle d'une direction consciente, en affirmant ou en laissant entendre que la présence d'une direction politiquement consciente nuit à la pureté morale de l'action révolutionnaire. La présence d'une direction était identifiée à une conspiration politique qui aurait interrompu le cours normal et légitime des événements.

Le mot « spontané » est censé désigner une absence bienheureuse de toute conscience politique, où les masses agissent en fonction de vagues instincts démocratiques. Mais du point de vue historique, cette conception d'une « spontanéité » insconsciente mystifie et falsifie la révolution de février. Il est vrai que les travailleurs russes et les masses de soldats, dont beaucoup étaient d'origine paysanne, ne prévoyaient pas clairement les conséquences de leurs actions, et que leurs actions n'étaient pas guidées par une stratégie révolutionnaire achevée.

Toutefois, les masses ouvrières possédaient un niveau suffisant de conscience sociale et politique, formée sur de nombreuses décennies d'expérience directe et héritée, qui leur a permis de peser les événements de février, de tirer des conclusions et d'agir.

Leur pensée était profondément influencée par une culture qui s'était développée sous le poids d'une oppression terrible, marquée par des tragédies sociales et personnelles, et qui était inspirée par des exemples étonnants de sacrifices de soi héroïques.

En 1920, passant en revue les origines du bolchévisme, Lénine a rendu hommage à la longue lutte pour développer une culture et un mouvement socialistes profondément enracinées dans la classe ouvrière et capables d'influencer les larges masses de la population opprimée.

Pendant près d'un demi-siècle, de 1840-1890, en Russie, la pensée d'avant-garde, soumise au joug d'un tsarisme sauvage et réactionnaire sans nom, chercha avidement une théorie révolutionnaire juste, en suivant avec un zèle et un soin étonnant chaque "dernier mot" de l'Europe et de l'Amérique en la matière. En vérité, le marxisme, seule théorie révolutionnaire juste, la Russie l'a payé d'un demi-siècle de souffrances et de sacrifices inouïs, d'héroïsme révolutionnaire sans exemple, d'énergie incroyable, d'abnégation dans la recherche et l'étude, d'expériences pratiques, de déceptions, de vérification, de confrontation avec l'expérience de l'Europe. Du fait de l'émigration imposée par le tsarisme, la Russie révolutionnaire s'est trouvée être dans la seconde moitié du XIX° siècle infiniment plus riche en relations internationales, infiniment mieux renseignée qu'aucun autre pays sur les formes de théories du mouvement révolutionnaire dans le monde entier. [11]

Pendant 35 ans avant la révolution de février, le mouvement ouvrier en Russie s'est développé étroitement et continuellement en lien avec les organisations socialistes. Ces organisations, avec leurs tracts, leurs journaux, leurs conférences, les écoles, et leurs activités légales et illégales, ont joué un rôle immense dans la vie sociale, culturelle, et intellectuelle de la classe ouvrière.

Le socialisme et le marxisme étaient de plus en plus omniprésents dans la vie et les expériences de la classe ouvrière russe à partir du début des années 1880, avec ensuite le soulèvement de 1905, et finalement l'éruption de la révolution de février. Le travail de pionnier de Plekhanov, d'Axelrod, et de Potresov vivait toujours. Cette interaction extraordinaire, sur de nombreuses décennies, de la théorie marxiste et de l'expérience sociale des travailleurs, a formé et nourri le niveau intellectuel et politique considérable de la conscience soi-disant « spontanée » des masses en février 1917.

Des recherches historiques sérieuses ont démontré le rôle direct et critique de travailleurs hautement conscients dans l'organisation et la direction du mouvement de février vers le renversement du tsarisme. La réponse de Trotsky à la question, « Qui donc a dirigé la révolution de février ? » est entièrement correcte : « des ouvriers conscients et bien trempés qui, surtout, avaient été formés à l'école du parti de Lénine ». [12] Mais, comme il a tout de suite ajouté : « cette direction, si elle était suffisante pour assurer la victoire de l'insurrection, n'était pas en mesure de mettre, dès le début, la conduite de la révolution entre les mains de l'avant-garde prolétarienne ». [13]

L'émergence de la « dualité des pouvoirs »

L'après-midi du lundi 27 février, le régime dynastique des Romanovs, qui avait dirigé la Russie depuis 1613, s'était effondré face au mouvement de masse des travailleurs et des soldats. Suite à la destruction de l'ancien régime, la question politique de ce qui remplacerait l'autocratie a vite surgi. Les représentants politiques confus et apeurés de la bourgeoisie russe se sont assemblés au Palais de Tauride. Ils ont établi un Comité temporaire de la Douma d'Etat qui, peu après, a établi le Gouvernement provisoire. Les principales inquiétudes de la bourgeoisie, terrifiée du mouvement de masse, étaient de prendre contrôle de la révolution aussi vite que possible, de limiter autant que possible tout dommage aux intérêts matériels des riches et des détenteurs de propriété privée, et de continuer la participation de la Russie à la guerre impérialiste.

En même temps, dans le même bâtiment, les représentants élus par le peuple se réunissaient en Soviet de députés des ouvriers et des soldats, pour défendre et avancer les intérêts des masses révolutionnaires. En formant cet instrument d'un pouvoir ouvrier réel et potentiel, la classe ouvrière russe faisait appel à l'expérience de la révolution de 1905. Mais alors qu'en 1905 le Soviet de St Pétersbourg, dirigé par Léon Trotsky, s'était formé pendant les dernières semaines culminantes du mouvement de masse des travailleurs, le Soviet de Petrograd s'est formé dès la première semaine de la révolution de 1917.

Les divisions de classe de la société russe, non résolues par le renversement de l'autocratie tsariste, se sont exprimé par ce régime de dualité des pouvoirs. L'existence de deux autorités étatiques rivales, qui représentaient des forces de classe irrémédiablement hostiles, était intrinsèquement instable. Pour expliquer le sens politique de ce phénomène particulier, Trotsky a écrit : « Le morcellement du pouvoir n'annonce pas autre chose que la guerre civile.». [14]

Pendant huit mois, la révolution s'est développée par le biais de conflits entre le Gouvernement Provisoire bourgeois et de Soviet des députés des ouvriers et des soldats. S'il avait été possible de prédire l'issue de la lutte par une sorte de calcul mathématique de la force des parties opposées, il n'aurait pas fallu huit mois pour décider de l'affaire.

Dès le départ, le Gouvernement provisoire bourgeois était essentiellement impuissant. Son autorité dépendait presque entièrement du soutien qu'il recevait des dirigeants politiques du Soviet, tirés surtout des Partis menchévik et socialiste-révolutionnaire. Ces derniers insistaient que la révolution russe avaient un caractère exclusivement démocratique et bourgeois, que le renversement socialiste du capitalisme n'était pas à l'ordre du jour, et donc que le Soviet — en tant que représentant de la clase ouvrière et des masses de paysans miséreux — ne pouvait prendre le pouvoir entre ses mains.

Pendant les premières semaines après la révolution de février, personne n'a mis en cause cette attitude du Comité exécutif du Soviet. Même le Parti bolchévik – dont la direction était aux mains de Kamenev et de Staline, Lénine étant toujours en exil – s'inclinait devant le soutien du Comité exécutif pour le Gouvernement Provisoire et, donc, la continuation de la participation de la Russie à la guerre. Cette adaptation politique allait perdurer jusqu'au retour de Lénine en Russie, le 4 avril.

Le retour de Lénine à Petrograd

Le retour de Lénine en Russie et son arrivée à la Gare de Finlande à Petrograd, est une des épisodes les plus dramatiques de l'histoire mondiale. Au début de la révolution, il était en Suisse, dans un petit apartement au 1er étage sur la Spiegelgasse dans la vieille ville de Zurich. Les circonstances de son voyage de la Hauptbahnhof (Gare centrale) de Zurich à Petrograd deviendraient une question politique majeure pendant la révolution. A cause de la guerre, un retour rapide en Russie à partir de la Suisse enclavée nécessitait un passage par l'Allemagne. Lénine savait très bien que des chauvins réactionnaires provoqueraient une tempête à propos de son passage par un pays en guerre contre la Russie. Mais le temps pressait. Dans son absence, le Parti bolchévik se laissait entraîner dans l'orbite des dirigeants menchéviks du Soviet, dont la ligne était de chercher des compromis avec le Gouvernement Provisoire. Lénine a négocié les conditions de sa traversée de l'Allemagne, exigeant un « wagon plombé » qui empêcherait tout contact entre lui et des représentants de l'Etat allemand.

Dès qu'il a pris conscience de l'éruption de la révolution en Russie, Lénine a commencé à formuler une politique d'opposition révolutionnaire irréconciliable au Gouvernement provisoire. Sa première réaction à la révolution nous est connue d'une séries de commentaires détaillés, les Lettres de loin.

Les politiques que Lénine avançait dans les premiers jours de la révolution étaient fondées sur son analyse de la guerre impérialiste et prolongeait le programme révolutionnaire antiguerre pour lequel il s'était battu à la Conférence de Zimmerwald en septembre 1915. Lénine y avait insisté que la guerre impérialiste provoquerait une révolution socialiste. Le slogan qu'il prônait, « Transformer la guerre impérialiste en guerre civile », était la concrétisation programmatique de cette perspective. Lénine a pris le renversement de l'autocratie tsariste pour une confirmation de son analyse. Le soulèvement russe n'était pas un événement national autonome, mais la première étape d'une lutte de la classe ouvrière européenne contre la guerre impérialiste et, donc, le début de la révolution socialiste mondiale.

Cette analyse des événements russes par Lénine dans le contexte international de la guerre mondiale mettait Lénine en conflit non seulement avec les dirigeants menchéviks du Soviet, mais aussi avec de larges parts de la direction bolchévique à Petrograd. Selon les dirigeants menchéviks, le renversement du tsar avait transformé le caractère politique de la participation de la Russie à la guerre. C'était devenu une guerre démocratique légitime d'autodéfense nationale.

La première réaction du Parti bolchévik, formulée par des dirigeants subalternes à Petrograd, était de réaffirmer la position antiguerre intransigeante pour laquelle Lénine avait lutté à Zimmerwald, et d'exiger la transformation de la guerre impérialiste en guerre civile. Mais quand des dirigeants plus hauts placés sont rentrés à Petrograd de leur exil sibérien, la ligne politique du parti a changé.

L'arrivée de Kamenev et de Staline à Petrograd à la mi-mars produit presque immédiatement un revirement drastique de la ligne. Énonçant une position de défense nationale qui justifiait la continuation de la guerre, Kamenev, avec le soutien de Staline, a déclaré le 15 mars dans le journal bolchévik, Pravda : « Quand une armée s'oppose à l'autre, ce serait la politique la plus aveugle que de dire à l'une d'elles de déposer ses armes et de rentrer chez elle. ... Un peuple libre restera fermement à son poste, ripostant à chaque balle par une balle ».

Les « Thèses d'avril »

Soukhanov nous a laissé une description vivante du retour de Lénine en Russie. Le Parti bolchévik a organisé une grande fête pour le retour de son dirigeant. Les dirigeants soviétiques, conscients de l'immense autorité dont jouissait Lénine auprès les travailleurs avancés de Pétrograd du fait de ses longues années d'activité révolutionnaire, se sont sentis obligés d'y participer. A sa descente du train, Lénine s'est vu offrir un bouquet magnifique de roses rouges, qui contrastaient avec ses vêtements ordinaires. Visiblement ravi d'être arrivé dans la capitale de la révolution, Lénine s'est vite dirigé vers le hall de la Gare de Finlande. Là il a rencontré une délégation maussade de chefs du Soviet, dirigée par son président, le menchévik géorgien Nikolai Tchkheidze. Un sourire vissé sur son visage, Tchkheidze s'est borné à faire appel à Lénine, en guise d'accueil officiel, pour ne pas casser l'unité de la gauche. Lénine, selon Soukhanov, semblait faire peu de cas du discours du président du Soviet, comme si Tchkheidze parlait à quelqu'un d'autre. Il regardait le plafond, cherchait des visages familiers dans la foule, et ajustait les fleurs du bouquet qu'il avait encore sur les bras. Dès que Tchkheidze avait conclu son discours sombre, Lénine a commencé à jeter ses coups de foudre.

Chers camarades, soldats, marins, et travailleurs ! Je suis ravi de saluer en vous la révolution russe victorieuse et de reconnaître en vous l'avant-garde de l'armée prolétarienne mondiale. ... La sanglante guerre impérialiste marque le début d'une guerre civile à travers l'Europe. ... Bientôt, à l'appel de notre camarade Karl Liebknecht, les peuples retourneront leurs armes contre leurs propres exploiteurs capitalistes ... La révolution socialiste mondiale a déjà commencé ... L'Allemagne bouillonne ... D'un jour à l'autre l'ensemble du capitalisme européen peut s'effondrer. La révolution russe menée par vous a préparé la voie et inauguré une nouvelle époque. Vive la révolution socialiste mondiale ! [16]

Soukhanov raconte ainsi l'impact décapant du discours de Lénine :

C'était tout très intéressant ! Soudain, devant les yeux de nous tous, complètement dominés par la routine fatigante de la révolution, on voyait un phare lumineux, aveuglant, et exotique qui anéantissait tout par quoi nous avions vécu. La voix de Lénine, directement sortie du train, était une « voix du dehors ». Ce qui avait percé devant nous dans la révolution était une note qui n'était pas, bien sûr, une contradiction, mais nouvelle, rude, et un peu assourdissante. [17]

Rappelant sa propre réaction aux paroles de Lénine, Soukhanov a avoué qu'il trouvait que « Lénine avait mille fois raison ... de reconnaître le début de la révolution socialiste mondiale et d'établir un lien indissoluble entre la guerre mondiale et l'effondrement du système impérialiste ». [18] Mais Soukhanov, qui personnifiait l'ambivalence politique qui caractérisait même les éléments menchéviks les plus à gauche, ne voyait aucune possibilité de traduire la perspective de Lénine, tout correcte qu'elle était, en une quelconque pratique révolutionnaire.

Lénine est allé de la réception organisée à la Gare de Finlande à un bref dîner avec ses camarades, puis à une réunion où, lors d'un rapport informel qui a duré environ deux heures, il a présenté les grandes lignes de ce que l'histoire connaît sous le nom des Thèses d'avril. Lénine a expliqué que la seule façon de défendre et de compléter la révolution démocratique était par la révolution socialiste, avec la répudiation de la guerre impérialiste, le renversement du Gouvernement provisoire bourgeois, et le transfert du pouvoir étatique aux Soviets.

Soukhanov, qui s'était fait admettre à la réunion malgré le fait qu'il n'était pas membre du parti, a décrit ce rapport :

Je ne crois pas que Lénine, à peine sorti du wagon plombé, s'attendait à exposer dans sa réponse son crédo, son programme et sa tactique pour la révolution socialiste mondiale en entier. Ce discours était vraisemblablement en grande partie une improvisation, sans densité spéciale ni schéma préparé d'avance. Mais chaque partie individuelle du discours, chaque élément, chaque idée se développait de manière excellente ; ces idées l'avaient manifestement occupé profondément, et il les avait défendues plus d'une fois. On le voyait à la richesse extraordinaire du vocabulaire, toute la cascade éblouissante de définitions, de nuances, de l'idées parallèles (explicatives), à laquelle on n'atteint que par un travail de cerveau fondamental.

Lénine a commencé, bien sûr, par la révolution socialiste mondiale qui était prête à exploser à cause de la guerre mondiale. Seul le socialisme pouvait résoudre la crise de l'impérialisme qu'exprimait la guerre. La guerre impérialiste ... ne pouvait finir que par tourner en guerre civile, en fait on ne pouvait y mettre fin que par une guerre civile, par une révolution socialiste mondiale. [19]

Le programme politique de Lénine – et ceci signalait son ralliement à la théorie de la révolution permanente articulée par Trotsky – ne se fondait pas principalement sur une estimation des circonstances et des opportunités nationales en Russie. La question essentielle pour la classe ouvrière n'était pas de savoir si la Russie, en tant qu'Etat national, avait atteint un niveau de développement capitaliste suffisant pour permettre la transition vers le socialisme. Mais la classe ouvrière russe confrontait une situation historique où son propre destin était enchêvetré avec la lutte de la classe ouvrière européenne contre la guerre impérialiste et le capitalisme dont elle procédait. Trotsky retourne en Russie

Une fois que Lénine avait triomphé de la résistance au sein de son propre parti, les Bolchéviks ont pu lancer la lutte contre l'influence politique des Menchéviks et des Social-révolutionnaires. Le retour de Trotsky en mai a largement renforcé cette lutte. Son arrivée à Petrograd avait été repoussée car les autorités britanniques à Halifax au Canada avaient arrêté Trotsky à bord du navire qui le ramenait de New York vers la Russie et l'avaient emprisonné dans un camp de prisonniers de guerre pendant un mois. Les manifestations en Russie contre cette action illégale ont forcé le Gouvernement provisoire à exiger que les autorités britanniques le relachent.

Toutefois, ni le Gouvernement provisoire ni les dirigeants du Soviet n'étaient contents de l'arrivée de Trotsky. Ils n'avaient pas d'illusion qu'il servirait à retenir la radicalisation croissante des travailleurs. Selon Soukhanov, « Des rumeurs obscures circulaient sur lui, quand il était toujours à l'extérieur du Parti bolchévik, selon lesquelles il était 'pire que Lénine' » [20].

A présent que les différends antérieurs avec Lénine était résolus, Trotsky est entré au Parti bolchévik, où il a tout de suite pris une position dirigeante, juste en-dessous de Lénine. Nombre de ses alliés politiques, membres du Groupe Inter-district de Petrograd (mezhrayontsi), l'y ont suivi et ont ensuite joué des rôles majeurs dans la révolution d'octobre, la Guerre civile, et le gouvernement soviétique. Bien sûr, Staline a assassiné la plupart de ces représentants remarquables des mezhrayontsi qui ont survécu jusqu'aux années 1930.

Le Gouvernement provisoire décevait tous les espoirs nés de la révolution de février. Refusant de sacrifier ses propres ambitions impérialistes, dépendant encore du soutien de l'impérialisme britannique, français, et américain, il ne voulait pas mettre fin à la guerre. Foulant aux pieds la volonté des masses, le gouvernement Kérensky a lancé une offensive en juin qui s'est soldée par un désastre. L'agitation du Parti bolchévik, qui exigeait que les dirigeants des Soviets rompent avec le Gouvernement provisoire et prennent eux-mêmes le pouvoir, trouvait un echo de plus en plus large. A mesure que grandissait le prestige du Parti bolchévik, les tentatives du Gouvernement provisoire, de la presse capitaliste, et des dirigeants menchéviks et socialiste-révolutionnaires de calomnier et de discréditer Lénine prenaient un caractère toujours plus hystérique.

Après la répression de manifestations antigouvernementales de masse, les « journées de juillet », une campagne féroce s'est déclenchée contre le Parti bolchévik et, surtout, contre Lénine. On s'est saisi du fait qu'il avait traversé l'Allemagne pour revenir en Russie afin de nourrir une campagne de calomnies contre lui afin de créer les conditions politiques nécessaires pour l'assassiner.

L'Etat et la révolution

Le Gouvernement provisoire a ordonné l'arrestation de Lénine le 7 juillet. Sachant très bien que ses ravisseurs l'assassineraient avant même qu'il n'arrive en prison, Lénine s'est caché. Sur deux mois, pendant son absence forcée de Petrograd, il a écrit L'Etat et la révolution. Au début du livre, il expliquait :

La question de l'Etat revêt de nos jours une importance particulière au point de vue théorique comme au point de vue politique pratique. La guerre impérialiste a considérablement accéléré et accentué le processus de transformation du capitalisme monopoliste en capitalisme monopoliste d'Etat. ... Les horreurs et les calamités sans nom de la guerre qui se prolonge rendent la situation des masses intolérable et accroissent leur indignation. La révolution prolétarienne internationale mûrit manifestement. La question de son attitude envers l'Etat acquiert une importance pratique. [21]

Dans cette œuvre remarquable, Lénine a dit qu'il entreprenait une « excavation historique », pour rétablir les théories de Marx et d'Engels sur la nature de l'Etat en tant qu'instrument de la domination de classe, pour la défense du pouvoir et de l'hégémonie d'une classe sur l'autre. L'existence même de l'Etat surgit de l'existence et du caractère irréconciliable des antagonismes de classe. Lénine attaquait les idéologues bourgeois et petit-bourgeois qui « "corrigent" Marx de telle sorte que l'Etat apparaît comme un organe de conciliation des classes. » [22]

Lénine considérait que L'Etat et la révolution avait la plus grande importance et a souligné que, dans l'éventualité de sa mort, il faudrait accorder une attention particulière à sa publication.

Mais Lénine a survécu. En septembre, la situation politique a commencé a évoluer radicalement vers la gauche. Face à la menace d'un coup contrerévolutionnaire du Général Kornilov, les dirigeants du Soviet ont dû mobiliser et armer les masses. On libéra Trotsky, qui était en prison depuis le mois de juillet. Face à une résistance ouvrière de masse, dont l'organisation de laquelle les Bolchéviks ont joué un rôle central, les soldats de Kornilov ont déserté le général et la tentative de coup s'est effondrée.

« Tout le pouvoir aux Soviets »

Cette expérience a politiquement discrédité Kérensky, qui avait agi avec Kornilov en coulisse avant le coup. Lénine était toujours caché, mais le Parti bolchévik, qui avançait le mot d'ordre « Tout le pouvoir aux Soviets », a bénéficié d'un élan formidable de soutien auprès des masses. De larges sections de la classe ouvrière ont déserté les menchéviks, qui refusaient toujours de rompre avec le Gouvernement provisoire et d'approuver le transfert du pouvoir aux Soviets.

En septembre, avec l'intensification de la crise politique et économique, alors qu'un soulèvement paysan généralisé balayait la Russie, Lénine a demandé au Comité central du Parti bolchévik de commencer les préparatifs concrets pour l'organisation d'une insurrection pour prendre le pouvoir. Le 10 octobre, Lénine s'est glissé à l'intérieur de Petrograd pour participer à une réunion du Comité central, qui a voté une résolution en faveur d'une insurrection. Cependant, il y a avait toujours au sein du parti une opposition considérable à une tentative de renverser le Gouvernement provisoire, ainsi qu'un désaccord sur la formulation d'un projet stratégique pour l'insurrection.

Il est impossible de tenter ici une reconstruction détaillée de l'insurrection bolchévique. Ceci nécessiterait un examen approfondi des différends importants qui ont ressurgi au sein de la direction des Bolchéviks dans les jours avant la prise du pouvoir. Les écrits de Trotsky, notamment Les leçons d'Octobre et L'Histoire de la révolution russe, fournissent une analyse les conflits au sein du Parti bolchévik et leur importance politique et historique toujours inégalée par leur compréhension de l'interaction des processus objectifs et subjectifs du processus révolutionnaire.

Toutefois, il faut soulever une question critique sur la révolution d'octobre. L'idée que le renversement du Gouvernement provisoire en Octobre était un putsch conspirationniste, mené sans soutien populaire réel, a été répétée et recylée dans diverses variantes par des opposants des Bolchéviks et par des historiens réactionnaires depuis au moins un siècle. C'était Kérensky, qui a vécu jusqu'en 1970 et qui, pour ainsi dire, s'est survécu à soi-même pendant un demi-siècle, a continué à insister jusqu'à sa mort à l'âge de 89 ans que son gouvernement avait été victime d'une conspiration néfaste et criminelle.

Pourquoi les Bolchéviks ont-ils triomphé ?

Le dénigrement de la révolution d'octobre, traitée de coup sans soutien populaire, a été l'objet de nombreuses réfutations par des études scientifiques, dont celles de l'historien Alexander Rabinowitsch sont sans doutes les plus exhaustives et impressionnantes. Dans sa préface à Les Bolchéviks au pouvoir, publié en 2007 en tant que troisième volume de sa longue étude de la révolution russe, le professeur Rabinowitsch a écrit :

Les Bolchéviks au pouvoir, avec Prélude à la révolution, met en cause la conception dominante à l'Ouest, selon laquelle la révolution d'octobre n'était qu'un coup militaire par un petit group uni et dirigé brillamment par Lénine. J'ai découvert qu'en 1917, le Parti bolchévik s'est transformé à Petrograd en parti de masse qui, loin d'être un mouvement monolithique marchant au pas derrière Lénine, avait une direction scindée entre des ailes gauche, centriste, et de droite modérée, qui ont toutes joué un rôle dans la formulation de la stratégie et de la tactique révolutionnaire. J'ai aussi découvert que sa victoire dans la lutte pour le pouvoir après le renversement du tsar en février 1917 était liée, d'une manière critique, à sa flexibilité d'organisation, à son ouverture, et à sa réactivité envers les aspirations populaires, ainsi qu'à des liens considérables, soigneusement entretenus, aux travailleurs d'usine, aux soldats de la garnison de Petrograd, et aux marins de la Flotte balte. J'ai conclu que la révolution d'octobre n'était pas tellement une opération militaire, mais plutôt un processus évolutif, ancré dans la culture politique populaire, dans la large désillusion avec les résultats de la révolution de février et, dans ce contexte, dans l'attrait magnétique des promesses des bolchéviks : une paix immédiate, le pain, la terre aux paysans, et une démocratie populaire exercée via des soviets multi-partis. [23]

Le professeur Rabinowitsch a grandi dans une famille ayant des liens personnels très proches avec la direction menchévique. Il connaissait personnellement Irakli Tsereteli, le chef de la fraction menchévique du soviet de Petrograd. Il connaissait bien le discours menchévik sur la révolution d'octobre. Mais ses propres recherches scientifiques l'ont amené à des conclusions qui contredisaient les explications fournies par les Menchéviks de leur défaite en 1917.

La réponse capitaliste et impérialiste à la révolution d'octobre

Immédiatement après la révolution d'octobre, ni la bourgeoisie russe ni la bourgeoisie mondiale n'a bien compris l'énormité politique de ce qui s'était passé à Petrograd. Les élites dirigeantes ont réagi comme si la victoire bolchévique n'était qu'un cauchemar passager dont elles se réveilleraient bientôt. Le 9 novembre (date de Washington), moins de 48 heures après le renversement du Gouvernement provisoire, le New York Times a rapporté que « Washington et les responsables de l'embassade ne s'attendent pas à ce que le pouvoir bolchévik ne dure ». Le Times assurait que

La situation russe n'est pas aussi noire que ce que laissent entendre les reportages depuis Petrograd. Les responsables du département d'Etat et de l'ambassade russe sont tous d'accord que le contrôle actuel du gouvernement de Petrograd par le Comité militaire révolutionnaire des Bolcheviki ne pourra durer. Un haut responsable a dit aujourd'hui qu'il pensait que le résultat serait plutôt positif que l'inverse, car la situation permettrait à un homme fort d'émerger et de prendre le contrôle de la situation.

Mais l'homme fort auquel s'attendait le gouvernement du Président Woodrow Wilson n'a pas fait son apparition ; une semaine après, cette confiance qu'il serait possible de vite noyer la révolution dans le sang avait fait place à la rage. Dans un éditorial du 16 novembre, intitulé « Les Bolcheviki », le Times a dénoncé Kérensky pour avoir marchandé avec les révolutionnaires, et d'avoir abandonné le coup de Kornilov. Fou de colère, l'éditorial déclarait :

Même si Kérensky a failli, une autre personnalité pourra émerger qui s'avérera assez forte pour ôter le gouvernement des mains destructrices des Bolcheviki. Car ils ne peuvent le contrôler durablement, ce sont des hommes superficiels, d'une ignorance lamentable, des enfants politiques, sans la moindre compréhension des vastes forces avec lesquelles ils jouent, des hommes sans qualification aucune pour jouer un rôle de premier plan à part leur papotage ; si on pouvait les laisser à eux-mêmes, leur seule incompétence les détruirait, mais peut-être seulement pour les remplacer avec des autres aussi mauvais qu'eux. C'était l'histoire de la Révolution française, un kaléidoscope d'un gouvernement après l'autre d'incompétents mielleux et d'ignorants, chacun pire que le précédent, qui finalement se sont tous détruits par leur incompétence et leur ignorance.

Qu'est-ce que les Bolchéviks avaient fait dans leurs heures et les journées après le renversement du Gouvernement provisoire pour mériter la colère du New York Times et des forces de l'impérialisme capitaliste international que représentait le Times ? D'abord, ils avaient publié un décret sur la paix, proposant à toutes les puissances en guerre de lancer des négociations pour terminer la guerre sans annexations ou indemnisations aucunes. Ensuite, le nouveau gouvernement soviétique avait publié un décret sur la terre, déclarant que « La propriété privée de la terre sera abolie à jamais, la terre ne sera pas achetée, vendue, louée, hypothéquée ou aliénée en aucune façon ».

La place de la révolution russe dans l'histoire mondiale

Ainsi commença la plus grande révolution de l'Histoire. Il y avait eu d'autres révolutions : la Révolution anglaise de 1640-49, la Révolution américaine de 1776-83, la Révolution française de 1789-94, et la Seconde Révolution américaine de 1861-1865. Le fait qu'aucune de ces révolutions n'a réalisé les idéaux qu'elle proclamait, et qu'elles ne se sont même pas approchées de leur réalisation, n'enlève rien au fait que c'étaient des jalons du développement historique de l'humanité. Il n'y a rien de plus répugnant que les tentatives des postmodernistes de discréditer les sacrifices des générations passées dans la lutte pour un monde meilleur. Les socialistes marxistes n'ont aucune sympathie pour ce type de cynisme petit-bourgeois. Tout en reconnaissant les limites imposées par l'Histoire aux efforts des révolutionnaires des époques précédentes, nous leur rendons l'hommage qui leur est dû.

En tant qu'événement de l'histoire mondiale, la révolution russe est la tentative la plus avancée, toujours inégalée de l'humanité d'identifier les causes de l'injustice et de la souffrance humaine, et d'y mettre fin. La révolution d'octobre a réalisé un alignement sans précédent de la conscience humaine sur la nécessité objective. Celle-ci ne s'exprimait pas seulement par les décisions et les actions de ses dirigeants politiques. Voir les événements d'Octobre seulement par le biais des actions des dirigeants, même des plus grands, est mal comprendre l'importance de la révolution. Dans une révolution, ce sont les masses qui font l'histoire.

En renversant le Gouvernement provisoire, la classe ouvrière a agi avec une conscience profonde des lois du développement socio-économique. « Le caractère scientifique de la pensée », a écrit Trotsky, « se manifeste en sa correspondance au processus objectif et en son aptitude à influer sur ce processus et à le régler ».[25] Dans ce sens fondamental, les pensées et la pratique de millions de gens se sont élevées au niveau de la science. La théorie scientifique s'est emparée des masses et a été transformée en force matérielle. La classe ouvrière a agi pour abolir un système archaïque de relations socio-économiques, mettre fin à l'anarchie du marché capitaliste, et introduire une planification consciente dans l'organisation de la vie économique. Dans les années 1920 et 1930, quand il existait toujours une intelligentsia américaine qui défendait les principes démocratiques et qui adoptait une attitude critique envers la société capitaliste, l'importance historique de ce que l'on appelait à l'époque « l'expérimentation soviétique » était largement reconnue.

En 1931, le philosophe libéral américain John Dewey a écrit un compte-rendu pour The New Republic (La nouvelle république) de plusieurs livres nouveaux sur l'Union soviétique. Il a écrit que « La Russie pose un défi à l'Amérique, non pas à cause d'une ou autre caractéristique, mais parce que nous n'avons aucun mécanisme social pour contrôler les mécanismes technologiques auxquels nous nous sommes confiés ». Il a exprimé sa solidarité avec la conception marxiste selon laquelle « il est possible de contrôler les phénomènes sociaux pour assujetir le développement de la société humaine à la volonté humaine ». Il s'est ensuite solidarisé avec la critique suivante du capitalisme formulée par un libéral en vue à l'époque, George S. Counts, dans son livre Le défi soviétique posé à l'Amérique :

La société industrielle dans sa forme actuelle est un monstre sans âme ni signification intrinsèque. Elle a pu détruire les cultures plus simples du passé, mais sans produire sa propre culture digne du nom. Une des questions les plus critiques de notre temps dest de savoir si cet état de chaos moral n'est une inadaptation temporaire d'une époque de transition, ou le produit inévitable d'une sociéte fondé sur le gain privé. [26]

Le destin de la révolution russe, de la Révolution d'octobre de 1917 à la dissolution de l'Union soviétique, est une des expériences historiques les plus importantes et les plus complexes du 20e siècle. Les problèmes qu'elle s'est posée non seulement durent toujours, mais sont d'une intensité sans précédent. Cent ans après la révolution russe de 1917, l'engrenage capitaliste mène au désastre. La crise de la société capitaliste n'est pas simplement, comme l'écrivait le professeur Counts, « une inadaptation temporaire d'une époque de transition ». L'existence de cette forme d'organisation économique historiquement obsolète, fondée sur la propriété privée des ressources naturelles et des forces productives de l'humanité et sur l'exploitation brutale de la large masse de l'humanité dans l'intérêt de la bourse et des fortunes privées, ne constitue pas seulement le principal frein au progrès humain. Son existence devient rapidement incompatible avec la survie de l'humanité. Il est impossible de résoudre un seul problème social important dans un contexte capitaliste. La logique du capitalisme et du système d'Etats-nation, qui forme la base de la géopolitique impérialiste, mène inexorablement à une autre guerre mondiale, où les grandes puissances feraient usage d'armes nucléaires. Rien n'arrêtera cette descente aux enfers à part le renouveau d'une lutte consciente pour le socialisme mondial. C'est avant tout pour cela qu'il faut étudier la révolution russe.

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Notes

[1] Œuvres complètes de Marx-Engels, Volume 39 (New York : 1983), pp. 62-65.

[2] La révolution permanente (Londres : 1971), p. 155.

[3] Œuvres complètes de Lénine, Volume 5 (Moscou : 1961), p. 169.

[4] Œuvres complètes de Lénine, Volume 14 (Moscou : 1961), p. 325.

[5] « Classe, parti, et direction », dans La révolution espagnole 1931-1939 (New York : 1973) p. 360

[6] Les leçons d'Octobre dans The Challenge of the Left Opposition (Le défi de l'Opposition de gauche, New York : 1975), p. 227.

[7] Œuvres complètes de Lénine, Volume 23, p. 253.

[8] La révolution russe 1917 de N. N. Soukhanov, édité, abrégé, et traduit par Joel Carmichael (New York : 1962), Volume 1, p. 5.

[9] La révolution russe, 1917 par Rex A. Wade (Cambridge : 2000), p. 31.

[10] Ibid, p. 39.

[11] Œuvres complètes de Lénine, Volume 23, pp. 25-26.

[12] L'Histoire de la révolution russe (Ann Arbor : 1961), p. 152.

[13] Ibid.

[14] L'Histoire de la révolution russe (Ann Arbor : 1961), p. 208.

[15] War Against War (Faire la guerre à la guerre, Durham and London : 1989), p. 175.

[16] Soukhanov, Volume I, p. 273

[17] Ibid, pp. 273-274.

[18] Ibid, p. 274.

[19] Ibid, p. 281.

[20] Soukhanov, Volume II, p. 360

[21] Œuvres complètes de Lénine, Volume 25 (Moscou : 1977), p. 388.

[22] Ibid, p. 392.

[23] The Bolsheviks in Power : The First Year of Soviet Rule in Petrograd, (Les Bolchéviks au pouvoir : la première année du pouvoir soviétique à Petrograd) par Alexander Rabinowitsch (Bloomington and Indianapolis : 2007), pp. ix-x.

[24] Cité dans La révolution russe en 1917, p. 243.

[25] L'Histoire de la révolution russe, p. 151.

[26] Cité dans John Dewey, Volume 6 : 1931-1932, Essays, Reviews, and Miscellany (Essais, Comptes-rendus et Divers, Carbondale and Edwardsville, 1989) p. 266.