Home » Nouvelles internationales » France

Macron rencontre Poutine à Versailles

Par Alexandre Lantier
30 mai 2017

Hier après-midi, le président français nouvellement élu, Emmanuel Macron, a accueilli le président russe Vladimir Poutine au château de Versailles. Sur fond de conflits explosifs qui ont entraîné les puissances européennes et Washington vers un affrontement militaire direct avec la Russie en Syrie puis en Ukraine, Macron a esquissé un tournant majeur de la politique extérieure française.

La conférence a Versailles s'est déroulée au lendemain d'une conférence de presse extraordinaire de la chancelière Angela Merkel à Munich, où elle a annoncé que l'Europe ne pouvait plus compter sur Washington, pas plus que sur Londres. « Nous autres Européens devons vraiment prendre notre destin dans nos propres mains », a-t-elle dit. « Bien sûr, il nous faut des relations amicales avec les Etats-Uns et le Royaume-Uni et nos autres voisins, y compris la Russie », a-t-elle ajouté, expliquant que « nous devrons nous battre nous-mêmes pour notre avenir ».

Ceci a provoqué chez Richard Haass, le président du très influent Conseil des relations extérieures aux USA, le commentaire consterné que c'était un « tournant majeur », « que les Etats-Unis ont essayé d'éviter » depuis la Deuxième Guerre mondiale. La conférence hier a Versailles a confirmé que, dans ses très grandes lignes, la politique extérieure française sous Macron suit le chemin plus indépendant mais néanmoins très belliqueux tracé par Berlin, la puissance hégémonique au sein de l'Union européenne (UE).

Tout en prônant une politique impérialiste agressive sur les dossiers syrien et ukrainien, Macron a pris ses distances vis-à-vis des politiques voulues par Washington. Alors que Washington a risqué un conflit militaire ouvert avec la Russie à plusieurs reprises tant en Ukraine qu'en Syrie, Macron a insisté qu'il fallait « renforcer le partenariat avec la Russie ».

Sur la Syrie, Macron a insisté sur la nécessité d'une intervention agressive pour renverser le président Bachar al-Assad, qu'il a traitée de « transition démocratique en Syrie ».

Il a expliqué les conditions sous lesquelles la France pourrait participer à une agression semblable à celle menée par Donald Trump le 7 avril, quand Washington a lancé des missiles contre une base aérienne en Syrie abritant des troupes russes et syriennes. « Deux lignes rouges très claires existent de notre côté : l’utilisation d’armes chimiques qui fera l’objet d’une riposte immédiate par les Français et la préservation de couloirs humanitaires », a dit Macron.

Macron ne faisait que recycler les mensonges politiques qui ont servi à justifier la guerre par procuration par laquelle les puissances de l'Otan ont essayé de détruire le dernier régime arabe prorusse, et cela dans une ancienne colonie française. L'Otan s'est servie des réseaux islamistes pour acheminer des combattants vers la Syrie ; certains d'entre eux ont ensuite mené des attentats terroristes en Europe même, et notamment à Paris. Et les attentats à l'arme chimique en Syrie, notamment à Houla en 2012 et à Gouta en 2013, étaient le fait des rebelles armés par l'Otan.

Quant aux « couloirs humanitaires » vantés par Macron, ceux-ci ont servi surtout à enfermer plus de dix millions de Syriens dans des camps de réfugiés au Moyen-Orient afin de les empêcher de se réfugier en Europe. Pour mener cette politique froide et inique, l'UE a également permis à des milliers de réfugiés de se noyer en Méditerranée, dans l'espoir de terrifier les réfugiés restés au Moyen Orient et ainsi les encourager à rester là où ils sont.

En même temps, Macron a laissé entendre qur la France pourrait rouvrir son ambassade à Damas, ce qui romprait avec la politique de Washington ainsi que de son prédécesseur, François Hollande, qui a reconnu l'opposition islamiste comme étant le gouvernement légitime de la Syrie. Macron a aussi proposé d'intensifier la collaboration avec les services russes contre les réseaux islamistes.

Sur le dossier ukrainien, les deux présidents ont annoncé leur intention d'organiser « dans les meilleurs délais » une réunion avec Kiev et Berlin pour arranger une « désescalade » du conflit. Ils ont ainsi apporté leur soutien aux pourparlers au format dit « de Normandie », qui regroupent l'Allemagne, la Russie, la France, et l'Ukraine. Ce format, qui exclut Washington, a vu le jour en 2015, après l'organisation par Washington et Berlin d'un coup mené par des milices d'extrême-droite en Ukraine pour renverser un gouvernement prorusse.

En 2015, Washington avait menacé d'armer ces milices pour faire la guerre dans les zones russophones de l'Est de l'Ukraine. Ceci a provoqué un revirement soudain à Berlin et à Paris, qui ont rapidement négocié les accords de Minsk avec Moscou et Kiev, pour mettre fin à une escalade militaire qui aurait pu aboutir à des combats terrestres à large échelle entre les troupes russes et ukrainiennes, et l'embrasement de toute Europe.

Hollande a brièvement adressé un parterre de journalistes assemblés rapidement à l'Elysée, qu'il a surpris en annonçant qu'une guerre « totale » avec la Russie était possible, avant de s'envoler pour des négotiations avec Merkel, Poutine, et la président ukrainien, Petro Porochenko.

A présent, Macron développe clairement ces tentatives de l'UE de limiter les conflits avec la Russie provoqués par des fractions de l'élite dirigeante à Washington, notamment au Parti démocrate. Sans provoquer d'opposition visible de la part de Macron, Poutine a appelé à la levée des sanctions européennes contre la Russie, une politique soutenue par Washington et par Berlin, mais que Poutine a déclarée sans utilité aucune dans la résolution du conflit ukrainien.

Macron a laissé entendre qu'il avait abordé de nombreux sujets internationaux avec Poutine, dont les armes nucléaires et la crise en Corée du nord. Il a toutefois déclaré qu'il ne mentionnerait pas toutes les choses que les deux président s'étaient dits, car ceci serait contraire à la bonne diplomatie.

S'il avait pu parler franchement, Macron aurait avoué que la politique téméraire des puissances de l'Otan a provoqué une crise internationale pour laquelle la classe dirigeante en France et à travers l'Europe n'a aucune solution. Les tensions de plus en plus visibles entre Washington et les capitales européennes, alors que Trump menace l'Allemagne et la France de guerre commerciale, sont un avertissement que les conflits au sein de l'Otan ont acquis des dimensions énormes.

En un quart de siècle depuis la dissolution stalinienne de l'Union soviétique en 1991, les guerres impérialistes de l'Otan se sont propagées dans les Balkans et l'Europe de l'Est, au Moyen Orient et en Afrique. Ces guerres – en Afghanistan, en Yougoslavie, en Irak, en Syrie, en Libye, etc – ont fait des millions de morts et crée la plus grande crise de réfugiés depuis la Deuxième Guerre mondiale. A présent, les contradictions croissantes du capitalisme mondial font peser sur les travailleurs et les jeunes de tous les pays le danger d'une guerre mondiale.

Le fait que la conférence s'est déroulée parmi les dorures de Versailles, le palais d'une monarchie absolue historiquement condamnée, exprimait un élément de vérité sur la situation politique. Aucun des journalistes ou des personnalités politiques ne pouvait donner une explication de comment aborder les conséquences de plus en plus dévastatrices de leurs propres politiques.

Personne n'a demandé à Macron ou à Poutine ce qu'ils s'étaient dits sur les armes nucléaires, ou ce que serait l'impact d'une guerre nucléaire entre l'Otan et la Russie sur la survie de la population européenne ou mondiale.

Quant à Macron, sa politique n'est pas d'empêcher une guerre majeure, mais de s'y préparer. Malgré les sondages qui indiquent une opposition massive de deux tiers des jeunes Français à la ré-introduction du service militaire, Macron propose d'y revenir et de l'étendre aux jeunes femmes, ainsi que d'augmenter les budgets militaires annuels de plusieurs milliards d'euros.