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Les médias français saluent la rupture de Macron avec la politique antirusse des USA

Par Alexandre Lantier
31 mai 2017

Hier la presse française a salué la rencontre d'Emmanuel Macron avec Vladimir Poutine lundi à Versailles. Les journaux n'ont pas pris la peine de cacher le fait que Macron se rapproche de Moscou malgré l'hostilité ouverte de Washington envers la Russie.

« Dans le faste du château de Versailles, la France a voulu, lundi 29 mai, donner un cours nouveau et meilleur à ses relations avec la Russie. Elle a bien fait », écrit Le Monde hier dans son éditorial. Le journal s'est réjoui qu'à « l’OTAN, avec Donald Trump et avec le Turc Recep Tayyip Erdogan, comme avec Vladimir Poutine à Versailles, M. Macron a imposé un ton. »

L'éditorial a souligné les liens étroits entre le rapprochement de Macron avec la Russie et la montée des tensions entre Washington et l'Union européenne, et surtout Berlin. Ce week-end, la chancelière allemande Angela Merkel a déclaré qu'après le Brexit et l'élection de Donald Trump, l'Europe doit se battre seule pour son avenir, sans s'appuyer ni sur Washington ni sur Londres.

Le Monde a applaudi chez Macron « la volonté de saisir un 'moment européen' » et ajouté : « Entre le Brexit et l’isolationnisme mercantiliste de Donald Trump, pointé cette semaine par Angela Merkel, l’UE doit resserrer les rangs et renforcer son identité propre sur les grands sujets de l’heure – Ukraine, Syrie, réchauffement climatique ».

Les journaux de tous bords ont partageaient cette analyse, avec des variations mineures. Selon Le Figaro, les deux présidents voulaient « relancer les relations diplomatiques de leurs pays ». Le journal de droite a applaudi le timing de Macron, car « Face à Poutine, il avait toute la place pour s'imposer: le Royaume-Uni est aux abonnés absents depuis le Brexit, les États-Unis sont imprévisibles depuis l'élection de Donald Trump, et l'Allemagne est occupée à préparer ses prochaines élections. »

Libération a pour sa part rappelé les liens étroits entre l'Allemagne et Macron, le candidat préféré de Berlin, et donné un satisfecit au rapprochement de Macron avec Poutine. « Le pas de deux diplomatique qu’il a esquissé avec Angela Merkel montre un indéniable savoir-faire. ... En invitant le président russe sur les traces d’un Pierre le Grand brutal et visionnaire dont il se voit le descendant, Macron lui donne des gages ».

L'émergence d'un consensus pareil dans les médias français témoigne d'un virage profond qui s'opère dans la politique de la classe capitaliste en France et à travers l'Europe. L'Otan, l'alliance militaire entre les Etats-Unis, le Canada, et les puissances de l'Europe de l'Ouest, s'effondre.

A Versailles, Macron a évoqué des politiques qui répudieraient la plupart des initiatives que l'impérialisme français a développé avec Washington depuis une décennie. Après son élection en 2007, Nicolas Sarkozy a réintégré la France dans le commandement militaire unifié de l'Otan afin de réparer les dommages provoqués aux relations avec Washington par l'opposition allemande et française à l'invasion illégale de l'Irak en 2003.

Depuis lors, la France et les autres puissances impérialistes européennes ont travaillé avec Washington pour lancer des guerres à travers le Moyen Orient et l'Europe de l'Est, le plus souvent contre des régimes pro-russes. A présent, Macron signale qu'il envisage une vaste réorientation de la politique extérieure française, de Washington vers Moscou.

En Syrie – où la France avait joué un rôle clé dans la guerre de l'Otan contre le régime prorusse en Syrie, en reconnaissant même l'opposition islamiste en tant que gouvernement – Macron a évoqué la possibilité de rouvrir l'ambassade française à Damas. Il a également proposé une coopération plus étroite avec les services russes contre le terrorisme.

Macron n'a rien dit quand Poutine a dénoncé les sanctions imposées par l'UE à la Russie à la demande de Washington. Sur le conflit qui a fait éruption en Ukraine après que Washington et Berlin ont mené un putsch contre le régime prorusse à Kiev en 2014, Macron a également approuvé les négociations en « format Normandie » entre Berlin, Moscou, Paris, et Kiev. Ce format exclut bien entendu Washington.

Les médias internationaux commencent également à souligner les vastes conséquences de ce virage politique, alors que l'Allemagne, le principal allié de Macron, remilitarise sa politique extérieure.

Aux USA, le magazine Forbes a souligné le lien entre la conférence à Versailles et les rivalités au sein de l'Otan. Il s'est moqué des analyses dans les médias américains, qui « disent tous la même chose : Macron a attaqué Poutine sur les fake news, Syrie, les droits des homosexuels. Rien à voir. Le gentil progressiste a fessé le méchant soutien des dictateurs, Poutine ».

Après le voyage de Trump au Moyen Orient et en Europe, pendant lequel Trump a avancé une politique pro-saoudienne et anti-iranienne, le magazine a souligné les rivalités stratégiques et énergétiques entre Washington et ses « alliés » impérialistes européens.

« Macron », écrit Forbes, « a plus besoin de Poutine que de Donald Trump. Les deux s'entenderont sans doute, du moins en privé, et voici pourquoi. D'abord, en France il y a grande lassitude face aux sanctions [contre la Russie] ... Ensuite, et c'est plus important, il y a ce petit deal : Total SA va développer le champ gazier Pars du sud en Iran. Le géant pétrolier français Total joue un des principaux rôles européens dans les hydrocarbures iraniennes. La Russie est le meilleur ami de l'Iran. ... France et Total ne peuvent faire confiance aux Américains en Iran, mais aux Russes, si ».

Alors que Forbes voyait en une alliance franco-russe potentielle une menace pour ses intérêts, Die Zeit en Allemagne par contre était agréablement surpris :

« D'un point de vue allemand, on se demande toujours, quand les gros voisins français et russe se rencontrent, s'ils cachent derrière leurs boucliers un projet contre l'Allemagne. Et Paris et Moscou jouent souvent sur ces peurs allemandes. Il est donc remarquable que les observateurs français mettent presque unanimement les premières excursions internationales de Macron dans le contexte d'une alliance franco-allemande renouvelée ».

Les revirements soudains et rapides dans la politique extérieure des puissances impérialistes ne sont pas des événements passagers ou des coincidences, mais des symptômes d'une crise plus large du système capitaliste, après une décennie de crise économique intense.

En 1991, la dissolution stalinienne de l'Union soviétique avait privé l'Otan de l'ennemi commun qui l'unissait. Plus d'un quart de siècle plus tard, l'effondrement interne de l'Otan a progressé très loin. Les guerres lancées par l'Otan en Irak et en Yougoslavie dans les années 1990 ont embrasé tout le Moyen Orient, et une vaste confrontation américaine avec la Russie et la Chine s'est déclarée, avec la militarisation de l'Europe de l'Est et le « pivot vers l'Asie » de Washington.

Le virage lancé par Macron est en préparation depuis un certain temps : les capitales européennes sont mécontentes de l'impact des guerres américaines sur leurs intérêts stratégiques. Macron lui-même a voyagé en Russie l'année dernière, en tant que ministre de l'Economie, afin de rencontrer son homologue russe Alexi Ulyukayev et d'annoncer que malgré les sanctions contre Moscou, il voulait développer les liens économiques franco-russes. Sous l'impact des sanctions, le volume des échanges franco-russes a chuté de 50 pour cent, pour s'établir à 11,6 milliards de dollars.

Le premier ministre de Macron, Edouard Philippe, a été le maire du principal port de conteneurs en France, Le Havre, qui a plusieurs fois accueilli l'influent sommet China-Europa.

Les rivalités croissantes au sein de l'Otan constituent un avertissement pour les travailleurs. Après un quart de siècle de guerres, avec la remilitarisation de la politique allemande et l'appel de Macron au rétablissement du service militaire, les élites dirigeantes européennes se préparent à une eruption du militarisme impérialiste, dans l'intérêts des banques, des actionnaires, et du patronat.

Les travailleurs ne peuvent accorder aucun soutien aux différents rivaux impérialistes ; tous sont dirigés par des classes capitalistes violemment hostiles envers les travailleurs, et qui préparent des guerres horribles. Ce qui émerge n'est pas la faillite d'une ou autre puissance impérialiste, mais de l'impérialisme mondial, et un retour du capitalisme international vers les conflits qui, deux fois au siècle dernier, ont plongé l'humanité dans des guerres mondiales.

Le caractère réactionnaire des intérêts impérialistes franco-allemands se voit clairement dans la nature du gouvernement Macron. Ayant prolongé l'état d'urgence, qui suspend des droits démocratiques fondamentaux, il se prépare à sabrer dans les acquis sociaux et l'emploi de manière autoritaire, par ordonnances. Tout en préparant la guerre à l'extérieur, il déverse des fonds sur la police et les prisons, par anticipation d'une confrontation avec les travailleurs.