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Le ministère de la justice nomme un procureur spécial pour enquêter sur les accusations de liens entre Trump et la Russie

Par Andre Damon
19 mai 2017

La bataille de factions qui fait rage à Washington est entrée dans une nouvelle étape mercredi soir avec la désignation de l’ancien directeur du FBI Robert Mueller en tant que procureur spécial pour enquêter sur les liens allégués entre la campagne présidentielle de Trump et les responsables russes. Mueller, qui a dirigé le FBI sous George W. Bush et pendant les deux premières années de l’administration Obama, était le plus ancien directeur du FBI après J. Edgar Hoover.

La démarche suit toute une série rapide de développements à Washington, y compris le licenciement mardi dernier du chef du FBI James Comey, des allégations cette semaine selon lesquelles Trump a donné aux responsables russes des informations hautement confidentielles sur une attaque préparée par l’État islamique (ÉI) lors d’une réunion de la Maison Blanche le lendemain du limogeage Comey, et des reportages indiquant que Trump avait demandé à Comey de laisser tomber l’enquête du FBI sur son ancien conseiller à la sécurité nationale, Michael Flynn. Le Comité de surveillance du gouvernement de la Chambre de députés, le Comité du renseignement du Sénat et le Comité judiciaire du Sénat ont tous invité Comey à témoigner avant la désignation de Mueller.

Les dirigeants de la Chambre et les comités de renseignement du Sénat ont également requis tous les dossiers de communications entre Trump et Comey.

En annonçant la nomination de Mueller en tant que procureur spécial, le procureur général adjoint Rod Rosenstein a prévenu : « Ma décision n’est pas de constater que des crimes ont été commis ou qu’une poursuite est justifiée. Je n’ai pas fait une telle détermination. »

L’ordre de Rosenstein a chargé Mueller d’examiner « les liens et / ou la coordination entre le gouvernement russe et les individus associés à la campagne du président Donald Trump », ainsi que « toute question qui a surgi ou qui pourrait découler directement de l’enquête. »

Fonctionnaire établi de l’appareil de sécurité nationale, Mueller a occupé le poste de chef du FBI de 2001 à 2013, nommé par George W. Bush, et a poursuivi sa carrière sous la présidence de Barack Obama, qui lui a demandé de rester pendant deux ans supplémentaires au-delà de la durée de10 ans prescrite par la loi introduite pour empêcher un autre J. Edgar Hoover, lequel avait occupé le poste pendant un demi-siècle. Mueller, selon les mots du New York Times, est « connu pour avoir construit le FBI moderne ».

Trump, qui n’aurait été informé du rendez-vous qu’après qu’il avait été rendu public, a publié une déclaration hâtive qui ne mentionnait pas le nom de Mueller. « Comme je l’ai dit à de nombreuses reprises », a écrit Trump, « une enquête complète confirmera ce que nous savons déjà : il n’y a eu aucune collusion entre mon équipe de campagne et une entité étrangère. Je suis impatient que cette affaire se conclue rapidement. En attendant, je n’arrêterai jamais de me battre pour le peuple et les problèmes qui comptent le plus pour l’avenir de notre pays. »

L’annonce a été faite seulement six heures après que Trump a prononcé un discours d’ouverture belliqueux à l’Académie de la Garde côtière du Connecticut. S’attaquant surtout aux médias, il a dit : « Aucun homme de politique de l’histoire, et je le dit en pesant mes mots, n’a été plus mal traité ou plus injustement ». En plein milieu de cette lutte grandissante entre les factions, il a fait un appel à peine voilé aux militaires, en disant à la foule de cadets et d’officiers de la Garde côtière : « Ne vous rendez pas, ne reculez pas », et a ajouté : « plus votre combat est juste, plus vous devrez faire face à de l’opposition. »

L’annonce de la nomination de Mueller a eu lieu juste deux heures après la fermeture des marchés financiers américains dans le pire jour de la bourse depuis que Trump a pris ses fonctions. Les trois indices boursiers américains ont clôturé à la baisse. Le Dow Jones Industrial Average a perdu 372 points, la plus forte chute des huit derniers mois. Les bons du Trésor américains, considérés par les investisseurs comme une valeur sûre, ont vu leur plus forte augmentation depuis le référendum du Brexit du 23 juin 2016.

Selon les rapports dans la presse financière, la principale force motrice de la vente a été les craintes des grands investisseurs que l’aggravation des turbulences à Washington risque d’entraver le programme législatif de Trump de réductions d’impôts des entreprises, de déréglementation des entreprises et de coupes massives dans les soins de santé et autres programmes sociaux.

Mercredi matin, le Wall Street Journal a publié un article à la une avec le titre « La tourmente de la Maison-Blanche met en danger le programme du GOP [Parti républicain] ». L’article prévoyait : « La série de controverses impliquant le président menace de submerger son programme législatif sur Capitol Hill, avec d’éventuelles audiences et des enquêtes élargies qui siphonnent le temps et l’énergie des plans visant à réviser le système de soins de santé et le code des impôts. »

Après le plongeon du marché, un trader a déclaré au Wall Street Journal : « Ce sont les gens qui jettent l’éponge sur la réforme fiscale », tandis qu’un autre a déclaré que les luttes intestines à Washington « affaiblissent encore la probabilité d’obtenir une majorité du Congrès pour faire passer l’ordre du jour de Trump. »

Les républicains et les démocrates du Congrès ont les uns et les autres exprimés leur soutien à Mueller. La nomination d’un procureur spécial était une demande principale des démocrates depuis l’investiture de Trump et sera considérée comme un feu vert pour escalader leur campagne de droite contre Trump, sur la base d’un programme pour une politique encore plus militariste et agressive au Moyen-Orient et en Europe de l’Est, ciblant centralement la Russie.

« Ce sont des nouvelles très encourageantes et sa nomination devrait contribuer largement à dépolitiser l’enquête sur l’ingérence sans précédent de la Russie dans nos élections », a déclaré la sénatrice démocrate Jeanne Shaheen, du New Hampshire.

La chef de la minorité de la Chambre Nancy Pelosi a déclaré que Mueller était « un fonctionnaire public respecté de la plus haute intégrité », mais a ajouté : « Un procureur spécial est la première étape, mais ce ne peut être la dernière. »

« Le directeur Mueller sera toujours dans la chaîne de commandement sous la direction nommée par Trump du ministère de la Justice », a poursuivi Pelosi. « Il ne peut pas prendre la place d’une commission véritablement indépendante qui soit complètement exempte de l’ingérence de l’administration Trump. »

Alors que Mueller, en tant que conseiller spécial, sera responsable devant le Procureur général adjoint Rosenstein (le Procureur général Jeff Sessions ayant refusé l’enquête), il aura un pouvoir discrétionnaire sur les informations qu’il transmettra au ministère de la Justice sur l’avancée de son enquête.

On a laissé expirer en 1999 la législation datant de l’époque du Watergate qui prévoyait la désignation d’un procureur indépendant complètement extérieur au ministère de la Justice après la débâcle de l’enquête de Kenneth Starr et la mise en accusation du président Bill Clinton.

À la place, le ministère de la Justice a la possibilité de désigner des procureurs spéciaux, qui opèrent avec plus d’indépendance qu’un procureur général des États-Unis, mais qui peuvent encore être retirés par un président disposé à en payer le prix politique. La sélection de Mueller rend plus difficile pour Trump de prendre de telles mesures.

De plus, n’intervenant qu’une semaine après que Trump a licencié Comey parce qu’il ne fermerait pas l’enquête sur la Russie, la sélection du prédécesseur de Comey au FBI est clairement un camouflet à la Maison blanche.

Les événements de mercredi soulignent la profondeur de la crise qui saisit les milieux politiques officiels aux États-Unis, le cœur du capitalisme mondial. Les conflits amers qui ont éclaté à la surface expriment les intérêts des factions rivales de l’oligarchie financière américaine qui sont à la fois totalement corrompus et réactionnaires.

L’intensité du conflit est finalement l’expression du fait qu’aucune des factions n’a de solution pour les crises économiques et géopolitiques auxquelles est confronté le capitalisme américain, exprimé le plus directement dans la croissance incroyable et sans fin de l’inégalité sociale.

La force qui n’a pas encore été entendue est la classe ouvrière, qui doit intervenir dans l’aggravation de la crise politique sur la base de son propre programme socialiste et politique.

(Article paru en anglais le 18 mai 2017)