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Merkel et Trump engagent des négociations de crise à Washington

Par Johannes Stern
20 mars 2017

Alors que les tensions entre l’Allemagne et les États-Unis atteignent leur plus haut niveau depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, la première rencontre entre le président Donald Trump et la chancelière allemande Angela Merkel a eu lieu vendredi dernier à Washington.

L’ambiance était tendue et glaciale. Lors d’une séance de photos conjointe dans le bureau ovale, Trump n’a guère porté attention à Merkel et a refusé la poignée de main habituelle demandée par les photographes.

Lors d’une conférence de presse conjointe suite à la réunion de la Maison Blanche entre Trump et Merkel, dans la présence d’autres responsables et chef d’entreprises des deux pays, les deux chefs d’État ont uniquement exprimé un accord sur les questions d’augmentation des dépenses militaires et de la guerre. Merkel a promis à Trump que l’Allemagne augmenterait les dépenses de défense de deux pour cent au-dessus du minimum de l’OTAN. En échange, Trump a affirmé son engagement à conserver l’OTAN. Ils ont convenu « de travailler ensemble main dans la main en Afghanistan et de collaborer sur des solutions en Syrie et en Irak. »

Le conflit entre les deux pays, qui se sont opposés lors des deux guerres mondiales pendant la première moitié du XXᵉ siècle, a émergé le plus vivement au sujet de la question de la politique commerciale. Trump se plaignait du comportement passé des alliés des États-Unis qui auraient souvent été « déloyaux », et il a insisté sur la nécessité d’une « politique commerciale équitable. »

Ce que Trump entend par là est clair. Il a menacé l’Allemagne d’une guerre commerciale lors de l’entretien qu’il avait donné peu avant son entrée en fonction, en particulier son avertissement de vouloir imposer des droits de douanes allant jusqu’à 35 pour cent contre l’importation des automobiles allemandes. Prétendant que le comportement de l’Allemagne envers les États-Unis serait « très déloyal », il a dit qu’il ferait en sorte que cela se termine.

La semaine dernière, le conseiller économique de Trump, Peter Navarro, a encore une fois pointé l’excédent commercial allemand comme étant une « affaire grave » et l’a désigné comme « l’un des problèmes les plus difficiles » pour la politique commerciale américaine. Les États-Unis préparent actuellement une« taxe d’ajustement aux frontières » qui diminuerait considérablement les taxes sur les exportations américaines et constituerait une lourde charge pour les importations allemandes et européennes.

Les conflits transatlantiques croissants étaient aussi présents au sommet des ministres des finances du G20 à Baden-Baden, en Allemagne. La veille, le ministre allemand des Finances, Wolfgang Schäuble, a rencontré pour la première fois son nouvel homologue américain, Steven Mnuchin. L’ancien banquier de Wall Street a insisté pour dire que les États-Unis ne voulaient pas de guerre commerciale, mais a refusé de soutenir l’inclusion dans le communiqué de clôture du G20 d’un énoncé clair en faveur du libre-échange et en opposition au protectionnisme, ce qui était une tradition jusque-là.

Le protectionnisme de Trump est tout particulièrement une catastrophe pour l’économie allemande orientée vers l’exportation. En 2015, l’Allemagne a enregistré un excédent record de 260 milliards d’euros, ce qui correspond à plus de huit pour cent du total de sa production économique. Le commerce avec les États-Unis représentaient 54 milliards d’euros de cet excédent. Dans l’année précédente, également, les États-Unis ont représenté le plus grand marché d’exportation pour les produits allemands, d’une valeur totale de 107 milliards d’euros.

La délégation de Merkel comprenait les principaux représentants de l’économie allemande, qui ont été chargés de convaincre Trump de l’importance du libre-échange. Mais pendant que le gouvernement allemand tente de désamorcer les tensions avec les États-Unis, elle est en train de préparer en même temps des mesures de rétorsion qui ne sont pas pour autant moins agressives.

Le vice-président de la faction parlementaire du Parti social-démocrate (SPD), Carsten Schneider, a menacé des contrôles de capitaux. « En fin de compte, l’Allemagne finance une grande partie du déficit commercial américain avec ses exportations de capitaux », a déclaré Schneider. « Si Trump ne s’infléchit pas, nous devons être prêts à agir. »

Dans un entretien accordé vendredi matin à la station de radio allemande Deutschlandfunk, la ministre allemande de l’économie Brigitte Zypries (SPD) a dit : « L’autre possibilité est simple. Nous allons porter plainte contre lui devant l’Organisation mondiale du commerce. Elle fixe des procédures. À l’OMC, il est clairement spécifié dans les accords que vous êtes autorisés à imposer un maximum de 2,5 pour cent de taxes sur l’importation de voitures. »

« Ce ne serait pas la première fois que M. Trump échouerait devant les tribunaux », a ajouté de manière provocatrice la politicienne SPD.

Le président de la Fédération de l’Industrie allemande (BDI), Dieter Kempf, a demandé à Merkel avant son voyage à présenter « le point de vue d’une économie allemande, européenne, […] avec l’assurance appropriée », à Trump. Le point de vue de Trump sur la politique économique n’allait « pas fonctionner » tout court, a-t-il insisté.

Afin de contrer Trump de la manière la plus efficace, Berlin poursuit une stratégie de préparation pour la guerre commerciale entre les États-Unis et l’ensemble de l’Union européenne. Le journal Handelsblatt a cite l’ancien économiste en chef du ministère de l’économie, Jeromin Zettelmeyer, qui disait que l’Allemagne a besoin du « soutien du reste de l’Europe. » Il a poursuivi en déclarant : « Ils devront mener une guerre commerciale contre nous, si possible ».

Selon un reportage publié dans Der Spiegel, l’objectif du gouvernement allemand est d'« isoler les Américains ». À cette fin, le commissaire européen au commerce Cecilia Malmstörm a été chargé de négocier des accords commerciaux « avec d’autres pays et régions du monde ». Au sommet européen de la semaine précédente, les États de l’UE ont dénoncé « les tendances protectionnistes » dans le commerce mondial et ont positionné l’économie européenne contre les États-Unis, a rapporté Der Spiegel.

L’UE « continuera à collaborer activement avec les partenaires commerciaux internationaux », a déclaré la résolution finale du sommet de l’UE. À cette fin, « des progrès seront réalisés avec fermeté dans toutes les négociations en cours concernant les accords de libre-échange ambitieux et équilibrés, y compris avec le Mercosur [un bloc comprenant la Bolivie, l’Argentine, le Brésil, le Paraguay, l’Uruguay et le Venezuela], ainsi que le Mexique. » Les négociations avec le Japon sont « proches d’un accord bientôt » et « les relations commerciales avec la Chine devraient être renforcées sur la base d’une entente commune sur les avantages mutuels et réciproques. »

Berlin et Bruxelles développent leurs relations économiques avec précisément ces pays qui sont dans le collimateur du gouvernement américain. Trump menace le Mexique de résilier l’Accord de libre-échange nord-américain (NAFTA), et Washington poursuit une voie vers une guerre contre la Chine de manière de plus en plus évidente. Les conflits entre l’Allemagne et les États-Unis vont continuer à être exacerbés en conséquence.

Dans un geste remarquable, Merkel a parlé au téléphone avec le président chinois Xi Jinping immédiatement avant de se rendre à Washington. Elle a saisi cette occasion pour exprimer son opposition au protectionnisme. Selon le porte-parole du gouvernement de Merkel, Steffen Seibert, Merkel et Xi ont affirmé qu’ils allaient « promouvoir le libre-échange et les marchés ouverts ensemble. » En outre, les deux dirigeants ont convenu de « poursuivre leur collaboration confiante, en particulier dans le cadre de la présidence allemande du G20. »

Entre-temps, les médias allemands réclament « une déclaration encore plus claire contre le nouveau protectionnisme des États-Unis » et exhortent que « la majorité des autres pays se mobilisent contre Trump. » Ce sera “nécessaire” à l’avenir, a déclaré un commentaire dans le Reinische Post. L’Allemagne et l’UE doivent « s’opposer avec confiance » à Trump avec « leurs propres objectifs contraires, au lieu de se laisser être intimidées par Washington. » Les conditions pour y arriver sont favorables, selon le journal.

Il a poursuivi en déclarant qu’il était devenu clair à Baden Baden que l’Allemagne a « non seulement les autres États de l’UE, mais presque le reste du monde entier, surtout la Chine, le Brésil et le Japon, de son côté en ce qui concerne la politique commerciale. »

Les raisons fondamentales pour le comportement agressif de Trump à l’égard de Berlin, ainsi que les efforts de l’Allemagne pour construire une coalition contre les États-Unis, proviennent des contradictions insolubles du système capitaliste lui-même. Le capitalisme est incapable de surmonter la contradiction entre le caractère international de la production et l’État national. Comme à la veille de la Première et de la Seconde Guerre mondiale, les conflits entre les puissances impérialistes sur les matières premières, les marchés d’exportation, les zones d’influence et de la main-d’œuvre pas chère mènent une fois de plus à la guerre commerciale et au conflit militaire.

(Article paru en anglais le 18 mars 2017)