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L’alliance corporatiste de l’UAW avec Trump

Par Niles Niemuth
18 mars 2017

Mercredi, le président du syndicat United Auto Workers (UAW – Travailleurs de l’automobile unis), Dennis Williams, s’est joint au président Donald Trump et aux PDG des trois grands constructeurs automobiles américains pour promouvoir un programme réactionnaire de nationalisme économique extrême, de corporatisme et de guerre.

L’événement fut un discours de style campagne électorale de Trump devant les bureaucrates de l’UAW et un groupe de travailleurs transportés par les patrons de l’automobile à l’usine désaffectée de Willow Run à Ypsilanti, en banlieue de Detroit.

Trump a repris les thèmes fascistes de son discours inaugural, en mettant fortement l’accent sur l’unité des travailleurs, des employeurs et de l’État pour défendre « l’intérêt national » et contre les étrangers. « Voilà comment nous réussirons et grandirons ensemble : les travailleurs américains et l’industrie américaine côte à côte », a déclaré le président. « Personne ne peut nous battre, les amis. Personne ne peut nous battre. Que nous soyons riches ou pauvres, jeunes ou vieux, noirs ou bruns ou blancs, nous saignons tous le même sang rouge des patriotes ».

Trump, Dennis Williams et Ford CEO Mark Fields [Credit: Reuters]

En fait, pendant la guerre du Vietnam, Trump a pu profiter des liens politiques de son père millionnaire pour rester hors de l’armée et s’assurer qu’aucune goutte de son « sang rouge » ne soit versé dans une guerre impérialiste qui coûta la vie à 58 000 Américains – la plupart pauvres et de la classe ouvrière – et à plus de 3 millions de Vietnamiens.

Trump a rendu claire l’essence belliqueuse de son idéologie corporatiste, qui prétend frauduleusement que les sociétés, l’État capitaliste et la classe ouvrière ont des intérêts identiques. Il a salué comme modèle pour aujourd’hui l’effort uni des compagnies d’automobile, de l’UAW et de l’État dans la production du bombardier B-24 pendant la deuxième guerre mondiale dans cette usine maintenant fermée.

« Au plus haut de la production », a déclaré Trump, « écoutez bien, ce n’est pas ce qu’on a vu dans ce pays cours des 20 dernières années, ils construisaient un B-24 chaque heure. Nous n’entendons pas parler de cela. On n’en entend plus parler, n’est-ce pas ? »

Faisant allusion inquiétante à ses plans pour un renforcement militaire massif, il a continué, « Nous serons de retour. Nous reviendrons bientôt. »

Le chef de l’UAW a signalé son soutien à cette politique en participant à un panel avec Trump et les patrons de l’automobile avant le discours du président. Est significatif le fait que Williams était assis entre le milliardaire d’extrême droite Trump et le PDG de Ford Mark Fields.

Le président de l’UAW a déclaré son soutien le mois dernier pour le programme de guerre commerciale de Trump contre la Chine et le Mexique et a annoncé que l’UAW allait relancer sa campagne « Achetez américain ». « Il est le premier président qui ait abordé cette question », a déclaré Williams. « Je dois lui faire des félicitations pour ça. »

Le président de la centrale syndicale AFL-CIO, Richard Trumka, qui siège au panel Manufacturing Jobs Initiative de Trump (Initiative pour les emplois dans l’industrie), a promis de s’associer à Trump pour promouvoir le nationalisme économique et pour attaquer les travailleurs immigrés.

La dernière campagne « Achetez américain » de l’UAW dans les années 1980 et 1990 comprenait les actions des dirigeants syndicaux qui interdisaient les voitures construites au Japon et en Europe dans les parcs de stationnement des syndicats, qui ont cassé des pare-brise de voitures fabriquées à l’étranger et qui ont attisé une telle haine que Vincent Chin, un ouvrier sino-américain à Detroit, fut assassiné par un contremaître de Chrysler.

On peut voir les résultats des efforts précédents de l’UAW pour promouvoir le nationalisme américain dans les usines fermées et les anciennes villes automobiles dévastées à travers le Midwest. Sous la bannière corporatiste du « partenariat » syndicats-patronat, le syndicat a collaboré avec les entreprises pour imposer des fermetures d’usines, des licenciements massifs et des réductions de salaires afin de promouvoir la compétitivité des constructeurs automobiles américains contre leurs concurrents étrangers.

L’événement de mercredi a souligné une réalité fondamentale : L’idéologie nationaliste d’ultra-droite de Trump et de son stratège en chef, l’ancien patron de Breitbart News, Stephen Bannon, est l’idéologie de l’UAW, de l’AFL-CIO et des syndicats officiels dans leur ensemble. Ils cherchent tous à détourner la colère sociale des travailleurs contre la désindustrialisation, l’inégalité et la destruction de leur niveau de vie vers la xénophobie et le militarisme.

Les syndicats, main dans la main avec Bannon, insistent sur la nécessité de l’unité nationale, pour que l’entreprise américaine puisse dominer ses rivaux étrangers. Cela exige la suppression de la lutte des classes. Les dirigeants syndicaux désorientent les travailleurs en faisant valoir le mensonge selon lequel leurs problèmes sont causés non pas par le capitalisme, mais par les travailleurs immigrés et le vol de la richesse américaine par les puissances étrangères (et les travailleurs) bénéficiant de politiques commerciales déloyales.

Il n’y a rien de nouveau dans cette adoption du corporatisme par l’UAW. C’est l’aboutissement d’un long processus qui s’étend sur de nombreuses décennies.

Leon Trotsky a mis en garde contre le risque d’incorporation des syndicats dans l’État dès le début du CIO (Congrès des organisations industrielles) à la fin des années 1930 et au début des années 1940, dans la période où tous les dirigeants bureaucrates anti-socialistes cherchaient à lier les nouveaux syndicats industriels au président Franklin Roosevelt et au Parti démocrate.

« À un certain degré d’intensification des contradictions de classe dans chaque pays et des antagonismes entre les nations, le capitalisme impérialiste ne peut plus tolérer une bureaucratie réformiste (au moins jusqu’à un certain point) que si cette dernière agit directement comme actionnaire, mineur mais actif, des entreprises impérialistes, dans leurs plans et dans leurs programmes, au sein même du pays aussi bien que sur l’arène mondiale », a écrit Trotsky en 1940.

Pendant et après la Seconde Guerre mondiale, le président de l’UAW Walter Reuther a joué un rôle particulièrement réactionnaire dans l’évolution anticommuniste du syndicat. Il préconisa et signa un accord qui promettait qu’il n’y aurait pas de grèves et garantit la collaboration du syndicat avec l’effort de guerre en échange du prélèvement automatique des cotisations syndicales et de l’intégration institutionnelle des syndicats dans l’État. Après la guerre, la bureaucratie syndicale a procédé à une purge brutale des militants syndicaux de gauche tout en soutenant activement la guerre froide de l’impérialisme américain. La fusion du CIO avec l’AFL en 1955 a officiellement établi la défense du capitalisme et de l’impérialisme comme la politique officielle de ce syndicat.

Le développement du corporatisme syndical s’est accéléré avec le déclin de la position économique mondiale du capitalisme américain et la montée des rivaux européens et asiatiques en concurrence avec les trois grandes sociétés automobiles. La mise en place d’une multitude d’organismes paritaires de gestion entre les syndicats et le patronat, ainsi que de diverses caisses noirs, faisait partie d’un effort visant à effacer la conscience de classe et à subordonner totalement les travailleurs aux exigences des sociétés et du gouvernement.

Durant les années 1980, toute forme de résistance a été écrasée avec la collaboration des syndicats. Un tournant majeur a été le licenciement et la mise sur une liste noire des contrôleurs aériens du syndicat PATCO par Ronald Reagan en 1981, dont la grève acharnée fut écrasée avec l’aide des bureaucraties du AFL-CIO et UAW. PATCO a été suivi d’une série de grèves déterminée et souvent violentes, parmi lesquelles figuraient Phelps Dodge, Continental Airlines, Greyhound, Hormel et AT Massey Coal. Toutes ces grèves furent isolées et trahies par les dirigeants syndicaux. Les bureaucrates ont soutenu que les grèves et les mouvements sociaux devaient être supprimés à une époque de mondialisation afin d’assurer la rentabilité des sociétés américaines.

Analysant la convention collective UAW-GM de 1984, qui a jeté les fondements juridiques et techniques de la collaboration directe de la bureaucratie syndicale avec les entreprises et l’État, la Workers League (Ligue des travailleurs), précurseur du Socialist Equality Party (Parti de l’égalité socialiste) aux États-Unis, écrivait : « La pratique de l’anticommunisme est une alliance corporatiste avec les patrons de l’automobile contre les travailleurs de l’automobile, l’abandon de toute défense des acquis réalisés par le syndicat au cours des 50 dernières années, la cession des emplois, des salaires, des prestations et des règles de travail. C’est une capitulation et une trahison des intérêts indépendants de la classe ouvrière, afin de défendre le système capitaliste. »

Les syndicats, gérés par des bureaucrates de droite, sont aujourd’hui une force de police industrielle brutale qui collabore avec le gouvernement et les entreprises pour supprimer la lutte de classe. Ils sont les exécuteurs directs de la réduction des salaires, des retraites et des prestations de santé. Le revenu des leurs hauts fonctionnaires et de leurs adjoints, qui peuvent facilement atteindre six chiffres, dépend entièrement de cet arrangement parasitaire.

L’AFL-CIO n’a lancé aucune grève nationale depuis près de 40 ans. Autrefois considérées comme un fait de la vie quotidienne, les grèves et les débrayages ont presque disparu de la scène. Des grèves limitées et délibérément isolées sont parfois lancées afin de diviser la classe ouvrière et, par la faim et l’épuisement, obliger les travailleurs militants à se soumettre aux exigences de l’entreprise. Il n’est pas étonnant qu’une baisse drastique du taux d’adhésion syndical ait accompagné la collaboration toujours plus directe et ouverte des syndicats avec les entreprises pour réduire le niveau de vie et fermer les usines.

L’apparition de Williams avec Trump n’est que la confirmation la plus récente de l’analyse à long terme des syndicats faite par le Socialist Equality Party.

La réalité est que les travailleurs sont totalement dépourvus de toute sorte de représentation dans leur lutte pour des salaires et des conditions de travail décents. Le rôle des syndicats en tant que force de police industrielle et leur alignement ouvert sur les politiques fascistes de l’administration Trump pose fortement la nécessité de construire dans chaque lieu de travail des comités démocratiques de base qui peuvent ôter des mains des syndicats la lutte pour défendre les emplois et niveaux de vie et remettre l’initiative entre les mains de la classe ouvrière.

Ce combat industriel doit être conjugué à une stratégie politique indépendante basée sur une rupture avec le système bipartite des grandes entreprises américaines et à la construction d’un mouvement socialiste de masse de la classe ouvrière.

(Article paru en anglais le 17 mars 2017)