La campagne sur « l’inaptitude » de Donald Trump

Par Patrick Martin
9 janvier 2018

La publication de Fire and Fury (Le feu et la fureur), le récit vu de l’intérieur de Michael Wolff sur les premiers mois du gouvernement Trump, est devenue l’occasion d’une tempête médiatique alimentée par des allégations selon lesquelles Trump est mentalement inapte à être président. Les commentateurs médiatiques et les politiciens démocrates ont cité la description de Trump dans le livre pour prétendre que le président devrait être déclaré incompétent. La conséquence d’une telle manœuvre, qui aurait peu de chance d’aboutir, serait une présidence de Mike Pence.

À sa manière habituelle, Trump a jeté de l’huile sur le feu. D’abord ses menaces brutales contre l’auteur et l’éditeur, cherchant à faire interdire le livre, et ses imprécations contre l’ancien directeur de campagne et conseiller de la Maison-Blanche Stephen Bannon, maintenant à la tête du site Web fasciste Breitbart News, qui a servi de source principale pour Wolff. Cela a été suivi par des tweets imbéciles dans lesquels Trump a célébré sa propre intelligence, en se décrivant comme un « génie stable ».

Le Fire and Fury de Wolff est typique des ragots colportés par ce chroniqueur de longue date des faiblesses (et des fables) de la classe supérieure de Manhattan. Rien dans son récit sur la Maison Blanche de Trump ne surprends. Que l’escroc de l’immobilier et l’animateur d’émissions de télé-réalité soit un vantard égocentrique avec une capacité de concentration limitée et une aversion pour la lecture n’est ni surprenant ni remarquable. Cela ne distingue pas Trump de milliers d’autres PDG américains.

Le tollé à l’égard du livre de Wolff est une continuation et une extension des efforts du Parti démocrate, soutenu par une grande partie des médias, pour orchestrer le départ de Trump à travers les méthodes de l’intrigue et du scandale de Washington. Les accusations d’inaptitude mentale complètent la campagne en cours autour de l’enquête dirigée par le procureur spécial Robert Mueller sur des allégations de collusion entre la campagne Trump et la Russie lors des élections de 2016.

Compte tenu de la configuration politique à la Chambre et au Sénat, les adversaires démocrates de Trump pensent qu’il est peu probable qu’ils puissent le destituer. Ils ont de plus en plus porté leur attention sur une voie alternative, celle du 25ᵉ amendement à la Constitution, qui permet au vice-président et à la majorité du cabinet ministériel d’écarter un président jugé incapable de s’acquitter de ses fonctions pour des raisons de santé, y compris la santé mentale.

Dans une apparition dimanche sur le programme Meet the Press de NBC News, Wolff a clarifié le but politique de son livre, affirmant que le 25ᵉ amendement à la Constitution était le sujet de discussions quotidiennes au sein de la Maison Blanche de Trump, donnant lieu à des commentaires de hauts conseillers ; à savoir si telle ou telle déclaration ou action particulière du président les mettrait sur « le terrain du 25ᵉ amendement ».

Il n’y a pas le moindre contenu progressiste ou démocratique à cette campagne pour écarter Donald Trump de la présidence en raison d’une incapacité mentale supposée. Ce n’est que la dernière tentative des opposants à Trump au sein de l’élite dirigeante de détourner l’opposition populaire grandissante à la politique de droite de son gouvernement et de la canaliser vers des voies sûres.

Les démocrates évitent de soulever des questions qui auraient une résonance populaire et un appel de quelque façon que ce soit à la croissance de l’opposition à la guerre, à la répression intérieure et à l’inégalité sociale. Ils voudraient orchestrer le départ de Trump par les méthodes d’un coup d’état de palais, sans l’intervention des travailleurs américains.

Il existe une différence de classe fondamentale entre l’opposition à Trump parmi les travailleurs et l’opposition à Trump des politiciens démocrates, des sections des médias contrôlés par la grande entreprise et des éléments au sein de l’appareil du renseignement et de l’armée.

L’opposition de la classe dirigeante à Trump se concentre sur les questions de politique étrangère, en particulier les objections à toute diminution de la position farouchement anti-russe adoptée sous Clinton et Obama. Ceci est accompagné d’une inquiétude plus profonde, à savoir que le comportement erratique et provocateur du président sape le statut mondial de l’impérialisme américain et pourrait rendre sa tâche de mobiliser le soutien populaire dans l’éventualité d’une guerre ou d’une crise sociale majeure dans le pays plus difficile.

D’où le caractère des critiques adressées à Trump par les démocrates, allant de la campagne anti-Russie, aux allégations de harcèlement sexuel, en passant par le tollé actuel quant à l’incapacité mentale alléguée de Trump. Tout ceci vise à saper le soutien de Trump au sein de l’État, de l’establishment politique et de Wall Street. Aucun ne vise à solliciter le soutien des travailleurs.

Les démocrates ont fait des préparatifs pour appeler aux manifestations à travers le pays dans le cas où Trump devait renvoyer le procureur spécial Mueller chargé de l’enquête sur la Russie. Ils n’ont pas fait de tels appels pour des mobilisations contre le passage en droit de la manne fiscale massivement impopulaire de Trump accordée aux sociétés et aux riches. Ils n’ont pas non plus fait appel à l’opposition populaire contre son interdiction de voyager visant les musulmans et les réfugiés, sa persécution des immigrés, son rapprochement avec l’alt-right fasciste ou ses menaces de guerre nucléaire en Corée.

Alors que Trump est décrit comme un intrus maléfique, sa politique de militarisme, ses réductions fiscales pour les riches et son austérité pour les travailleurs ne font que continuer et intensifier le programme de l’aristocratie financière américaine poursuivi par les présidents démocrates et républicains au cours des quatre dernières décennies.

L’aggravation de la crise politique aux États-Unis – qui a atteint une intensité qui éclipse le Watergate, l’affaire Iran-Contras et la destitution de Clinton – a un caractère social objectif. C’est le produit non pas de l’incapacité de Trump ou des sentiments aigris des démocrates qu’il a vaincus à l’élection présidentielle, mais des contradictions sociales au sein du capitalisme américain.

L’inégalité économique a atteint un degré où trois milliardaires américains possèdent plus de richesse que les 60 pourcents les plus pauvres de la population américaine. Le niveau de vie de la grande majorité des travailleurs stagne ou diminue depuis plus de 40 ans. La jeunesse américaine a grandi dans des conditions de guerres impérialistes sans fin à l’étranger et de détérioration des conditions sociales dans le pays. Il y a une désaffection de masse avec les deux partis capitalistes, et aucun d’entre eux n’offre la moindre perspective de changement progressiste.

Le caractère frénétique du conflit au sein de l’élite dirigeante n’est qu’un des nombreux signes d’une explosion sociale et politique imminente aux États-Unis. Mais faire partir Trump par le scandale et la conspiration ne contribuerait en rien à l’éducation politique et à la mobilisation de la classe ouvrière. Au contraire, les efforts des démocrates et de leurs partisans dans les médias visent à bloquer tout mouvement indépendant d’en bas qui menacerait non seulement le gouvernement Trump, mais la structure bipartite contrôlée par le grand patronat et le système capitaliste dans son ensemble.

(Article paru en anglais le 8 janvier 2018)