Porto Rico, plus de cent jours après l’ouragan Maria: les questions de classe

Par Genevieve Leigh
17 janvier 2018

Plus de cent jours ont passé depuis que Porto Rico a été frappé par l’ouragan Maria, la plus puissante tempête à toucher terre sur l’île en près d’un siècle. La dévastation sur tout le territoire colonial américain est une sinistre illustration de l’attitude de la classe dirigeante, non seulement envers les travailleurs et les jeunes de Porto Rico, mais également envers ceux qui vivent sur le continent américain: une attitude de complète indifférence et de mépris.

Tous les aspects de la vie sont touchés pour les Portoricains. La panne électrique en cours, désignée sur l’île comme l’«apagón» est la panne de courant la plus longue et la plus étendue dans l’histoire moderne américaine. Les lignes électriques jonchent encore les rues d’Aguadilla à San Juan et que des tas de fils et de détritus longent les trottoirs. Seulement 55% de l’île ont retrouvé l’électricité et même ces zones où le courant a été «rétabli» subissent de fréquentes pannes d’électricité en raison du réseau électrique hautement instable.

Le manque de courant signifie que des centaines de millions de gens peinent à survivre sans les nécessités de base, incluant l’eau courante, la réfrigération, les machines à laver, les fours et l’internet. En 2018, dans un territoire du pays capitaliste «le plus avancé» dans le monde, de vieilles planches à laver sont vendues dans chaque marché de quartier.

Des milliers de commerces restent fermés, et beaucoup d'entre eux ne rouvriront jamais. Avec un taux de chômage officiel de 10,8%, près de 118.000 personnes sont sans travail – un nombre qui selon plusieurs va monter en flèche avec les fermetures des petites entreprises et alors que les ramifications de la dernière loi fiscale commencent à se faire sentir.

Les zones à l’extérieur des destinations touristiques riches croulent sous les ordures. Les dégâts causés par l’ouragan ont généré 4,7 millions de mètres cubes de déchets et de débris – assez de détritus pour remplir environ 43 stades de football avec des piles de déchets de huit étages de haut – faisant déborder les décharges qui étaient déjà bien au-delà de leur capacité avant que la tempête frappe.

Plus de 250.000 maisons ont été détruites par la tempête. Une vague sans précédent de saisies est attendue dans les mois à venir. Des milliers de maisons et de voitures ont été laissées abandonnées par les 200.000 personnes qui ont émigré de l’île vers le continent, beaucoup d'entre eux n'apportant que ce qu’ils pouvaient transporter.

On prévoit jusqu’à 300.000 personnes de plus qui les suivront. Les conséquences de cette émigration de masse seront immenses sur l’île comme sur le continent. Déjà, il y a eu des rapports de pénurie de docteurs en soins de maternité pour les mères sur le point d'accoucher à Porto Rico; et sur le continent, les systèmes d’éducation dans les zones avec des nombres élevés de réfugiés portoricains manquent de ressources pour répondre à l’afflux de nouveaux étudiants.

Comme cela a été le cas avec chaque catastrophe naturelle aux États-Unis de Katrina en 2005, à la chaîne d’ouragans en 2017, l’Agence fédérale des situations d’urgence (FEMA) s’est avérée totalement incapable de fournir même un semblant d’aide adéquat.

Après que la nourriture et l’eau de FEMA soient finalement arrivées après des semaines de retard dû aux restrictions juridiques liées au statut colonial de l’île, le processus de distribution a été complètement bâclé. Une équipe de journalistes du WSWS a découvert que presque tout le monde sur l’île avait quelque chose à raconter sur l'intervention ratée de FEMA: un travailleur de Bayamón a dit que cela a pris plus de 30 jours pour que son village reçoive des trousses de premiers soins. Une serveuse à San Juan a raconté à nos reporters qu’elle a fait la queue la nuit dans des files de 500 personnes pour recevoir de petites boîtes de nourriture, qui s’écoulent souvent avant que tous ceux qui en ont besoin soient servis.

Au beau milieu de la catastrophe en cours, FEMA a octroyé à une entreprise floridienne nouvellement créée un contrat de plus de 30 millions de dollars pour fournir des bâches d’urgence aux résidents, lesquelles sont rapidement devenues l’une des ressources les plus convoitées sur l’île, fournissant la seule protection contre les éléments pour des centaines de milliers de résidents qui ont perdu leur toit dans la tempête.

La compagnie, Bronze Star LLC, n’a jamais délivré ces provisions gravement nécessaires qui restent à ce jour en demande par les victimes de l’ouragan sur l’île.

L’absence complète de planification pour l’ouragan et le manque significatif de réponse à la dévastation par le gouvernement local et fédéral a eu des conséquences mortelles. Des centaines, sinon des milliers, de gens sont morts inutilement dans les semaines et les mois suivant l’ouragan, dans des pièces d’hôpitaux sans éclairage et dans des maisons sans courant, incapable de recevoir les soins médicaux de base.

La dernière annonce du gouverneur de Porto Rico Ricardo Rosselló que son administration investiguera désormais tous les décès survenus après l'ouragan est une reconnaissance de ce qui ne peut plus être caché et que tout le monde sur l’île sait déjà, que l’ampleur des décès était au moins 10 fois les chiffres annoncés officiellement.

Le nombre exact de vies qui ont été perdues en conséquence de l’incompétence et de l'indifférence criminelle de l’administration Trump et des deux partis ne sera probablement jamais connu.

Bien que la cause immédiate de la crise soit un phénomène naturel, la destruction semée par María durant les 72 heures où l'ouragan s'est abattu sur l'île n’aurait pas été imaginable sans le siècle de destruction semé par la classe dirigeante américaine depuis sa saisie de l’île, à l’Espagne, en 1898.

Les catastrophes naturelles révèlent l’inégalité sociale et mettent à nu le caractère de classe de la société. Dans le cas de Porto Rico, l’ouragan Maria a exposé au monde entier la pauvreté extrême et la détérioration sociale prédominante dans ce qui a été décrit comme la «colonie parfumée» de Washington.

Le statut semi-colonial de Porto Rico a permis à la classe dirigeante de mener un assaut à grande échelle sur les travailleurs portoricains, laissant la vaste majorité de l’île vivre dans une pauvreté désespérée. En plus de servir comme base importante des opérations pour l’armée américaine, l’économie de l’île a été saccagée afin de fournir de la main-d’œuvre bon marché et un paradis fiscal pour les multinationales basées aux États-Unis. Les résidents de l’île ne peuvent pas voter pour le président, envoient seulement un délégué sans droit de vote au Congrès et reçoivent de l’aide sociale et d’autres prestations fédérales réduites.

La vie politique sur l’île est dominée par des sections de la classe dirigeante locale qui tente de canaliser la colère de masse légitime des travailleurs derrière trois enjeux: argumenter pour le maintien du statu quo de «l’État librement associé», l'incorporation de Porto Rico comme un État américain ou la lutte pour l’indépendance nationale.

La question fondamentale du statut de Porto Rico, comme celle des États-Unis et de tous les autres pays, sera décidée non dans un concours à trois voies entre ces factions de l’élite dirigeante locale, mais plutôt dans une lutte pour déterminer quelle classe va dominer l’île; soit son économie sera développée pour servir les intérêts d’une mince couche d’hommes d’affaires privilégiés et d’une classe moyenne confortable, ou ceux des masses de travailleurs et de pauvres.

La lutte des travailleurs et des opprimés portoricains a éclaté à plusieurs reprises en opposition à l’exploitation de classe et à l’oppression semi-coloniale, avec des grèves de masse et des manifestations contre les privatisations, les mises à pied et les mesures d’austérité, les luttes des étudiants contre l’éviscération de l’éducation publique et des manifestations militantes qui ont forcé la Marine américaine à suspendre l'utilisation de l’île de Vieques comme champ de bombardement.

L’effort par le gouvernement local et la classe dirigeante à Porto Rico de camoufler cette réalité d’inégalité sociale et de lutte de classe est exprimé le mieux dans leur slogan avancé après l’ouragan Maria «Puerto Rico se levanta» (Porto Rico se lève), lequel est placardé sur les panneaux publicitaires et les entreprises dans chaque ville et village. Leur but est d’obscurcir les divisions de classe sur l’île en promouvant une identité portoricaine unifiée.

Toutefois, contrairement à leurs affirmations, il n’y a, en fait, pas un «Porto Rico» unique. Comme avec les États-Unis et tous les autres pays dans le monde, il y a un Porto Rico des riches qui vivent dans des gratte-ciel climatisés, épargnés par la dévastation de la tempête, et un Porto Rico de la classe ouvrière qui lutte au bord de la subsistance, sans courant, sans eau potable et qui croule sous les débris et les ordures.

Pendant que la classe ouvrière de Porto Rico vivait à travers cette catastrophe avec peu ou aucune assistance, le Congrès américain était préoccupé à passer une loi fiscale historique qui canalisera des billions de dollars vers les couches les plus riches de la société.

Et qu’en est-il du Parti démocrate? Aucune manifestation n’a été appelée, aucun nouveau fonds d'urgence n’a été proposé, aucune demande n’a été faite pour annuler ou répudier la dette. Le sénateur du Vermont Bernie Sanders a été envoyé pour une brève visite durant laquelle il a dissimulé le fait que les mesures d’austérité brutales mises en oeuvre lors des deux dernières années étaient, en fait, un produit direct des politiques du Parti démocrate.

Le Conseil de supervision financière d'Obama, une dictature des banques créée en 2016 pour extraire la dette de 70 milliards $ de l’île de ses travailleurs pauvres, a fait des coupes draconiennes à l’éducation, aux pensions et aux services sociaux. Avant la tempête, le taux de pauvreté s’élevait à plus de 40% (deux fois plus élevé que l’État américain le plus pauvre), le réseau électrique fonctionnait à peine et le chômage était à 10%.

La crise actuelle à Porto Rico est loin d’être unique. Elle reflète tous les autres crimes commis contre la classe ouvrière à travers le monde: Katrina en Louisiane, l'incendie de Grenfell à Londres, l’empoisonnement de l’eau à Flint au Michigan, la faillite de Detroit. Dans chaque cas, la réponse est la même. Une bagatelle est accordée aux travailleurs, qui sont abandonnés à leur sort, pendant que des milliards en dollars et en ressources sont accumulés par une minorité encore plus petite. Les entreprises et les politiciens profitent des catastrophes «naturelles» comme des occasions pour imposer de nouveaux plans financiers lucratifs et des ententes en catimini.

Les questions amenées au premier plan par l’ouragan María à Porto Rico sont des questions de classe. Le sort de la classe ouvrière de Porto Rico est le sort de la classe ouvrière entière, aux États-Unis et internationalement. Dans un pays où trois milliardaires possèdent plus de richesse que la moitié de la population, avec un budget militaire annuel de 700 milliards $ utilisé pour la destruction des gens autour du monde, il est absurde de croire les mensonges que «rien de plus ne peut être fait», pour venir en aide à une île pas plus grande que l’État du Connecticut.

Le Parti de l’égalité socialiste appelle à la mise en oeuvre immédiate d’un immense programme de travaux publics pour reconstruire l’île; pour garantir que chaque personne ait un foyer confortable et sécuritaire; l’accès aux soins de santé, à l’eau potable et à de l’éducation gratuite. Nous appelons à l’abolition immédiate de la dette de Porto Rico accumulée à travers des décennies d'oppression coloniale et de programmes financiers corrompus et parasitaires. Nous appelons à l’expropriation immédiate des richesses de l’aristocratie financière pour financer ces demandes. Les forces productives monopolisées par l’élite dirigeante autour du monde doivent être mobilisées et organisées pour satisfaire les besoins sociaux partout, en les transformant en services publics.

Les plus grands alliés des travailleurs et des jeunes portoricains sont leurs collègues à Flint au Michigan qui se sont également vu refuser l’accès à de l’eau potable et ceux à Londres qui sont devenus réfugiés dans «leur propre» pays après l'incendie de Grenfell et à Detroit, où la classe ouvrière a souffert des mêmes conséquences de la crise de la dette dont ils ne sont aucunement responsables. La solution à tous ces problèmes que confrontent les travailleurs ne peut être atteinte qu'à travers une lutte politique consciente et unifiée de la classe ouvrière internationale contre le système capitaliste et pour le socialisme.

Le combat pour une solution socialiste à la crise que le capitalisme a créé à Porto Rico et pour l’unification des luttes des travailleurs et des jeunes portoricains avec celles des travailleurs partout sur la planète nécessite surtout la construction d’une nouvelle direction révolutionnaire. Cela signifie d'adhérer au Parti de l’égalité socialiste et l’ÉJIES (Étudiants et jeunes internationalistes pour l’égalité sociale) et d'aider à bâtir ces organisations à Porto Rico.

(Article paru en anglais le 8 janvier 2018)