«Notre métier se résume à un abattage»

Les aide-soignants des Ehpad se mobilisent pour défendre les personnes âgées et les conditions de travail

Par Anthony Torres
2 février 2018

Mardi, une grève inédite des aide-soignants des établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad) et dans des services d’aide et de soins à domicile a été suivie largement à l'appel d’une intersyndicale, avec le soutien de l’association des directeurs au service des personnes âgées et d’associations de retraités.

Les personnels des Ehpad sont soumis au service minimum, mais la colère du personnel a été largement relayée dans la presse. Des rassemblements se sont organisés sur tout le territoire, par exemple à Nantes et Lyon (environ 600 participants dans chacune de ces villes selon la police), à Strasbourg (près de 500), à Limoges (200 à 300), à Marseille (entre 100 et 200), à Nice (une centaine) ou encore à Lille. A Paris, plusieurs centaines de personnes étaient rassemblées mardi à la mi-journée à proximité du ministère des Solidarités et de la Santé.

La médias ont suivi la grève des aide-soignants avec anxiété, car elle s'inscrit dans une lutte plus large de la classe ouvrière européenne contre l'austérité, notamment en Allemagne. Paris voit d'un mauvais œil les manifestations de centaines de milliers de métallos allemands. Celle-ci risque non seulement de faire capoter les négociations pour installer un gouvernement SPD-CDU avec lequel Macron veut mettre un place une politique militariste et austéritaire, mais de provoquer un mouvement de fond dans la classe ouvrière à travers l'Europe, y compris en France.

Le WSWS a interviewé Vincent, qui travaille dans un Ehpad et qui a dit: «Il faut bien comprendre qu'il y a une sorte de 'culture' du 'don de soi' dans la santé et chez les soignants en particulier. De plus, il faut un service minimum obligatoire, et comme il manque déjà du personnel tous les grévistes sont assignés (réquisitionnés). Perso, j'étais en grève mais j'étais assigné. J'avais donc obligation de travailler, mais dans mon Ehpad 100 pour cent des aide-soignants était en grève! ... C'est certainement le secteur professionnel le plus explosif.»

Interrogé sur pourquoi il faisait grève, Vincent a répondu: «Nous faisons grève pour obtenir les moyens financiers, humains, personnels, et matériels nécessaires afin de réaliser une prise en charge humaine, un soutien bienfaisant et bienveillant des personnes âgées. Actuellement ce n’est aucunement le cas. Nous en sommes de plus en plus loin. Nous sommes maltraitants du soir au matin, par l’unique faute de tous les gouvernements qui se sont succédés et qui n’ont comme boussole que les restrictions budgétaires.»

Interrogé sur ce qu'il entendait par maltraitance envers les personnes âgées, Vincent a répondu: «Concrètement, nous disposons au mieux de 20 minutes pour effectuer une toilette à une personne de 92 ans (moyenne d’âge je crois dans mon Ehpad) qui souffre de multiples 'pathologies' liées à son grand âge, d’handicaps, de démences séniles, etc. Il en faudrait le double en moyenne pour une prise en charge correcte.»

Il a ajouté, «Les rapports humains devraient être la valeur première, mais notre métier se résume à un 'abattage'... Aussi, en temps normal, nous devrions réaliser une douche par résident tous les 15 jours. Ce sont les protocoles décidés dans l’Ehpad. Mais depuis plusieurs mois, nous en sommes très loin, et certains résidents n’ont pas été douchés durant plus d’un mois. Et cet état de fait se pérennise…

«Près de 730 000 personnes âgées sont actuellement placées dans ce type d’établissement. Un Français de plus de 90 ans sur trois est concerné. Un tiers des résidents est atteint d’une maladie neurodégénérative. Pour s’en occuper, on ne compte que six salariés pour dix vieillards, contre un pour un dans les pays scandinaves. Ce déséquilibre conduit les personnels à accomplir les tâches quotidiennes de base à la chaîne, reléguant le lien humain à l’accessoire. La dégradation des conditions de travail génère des taux d’accidents du travail et d’absentéisme importants ....»

Les cadences infernales demandées aux travailleurs des Ehpad et le traitement infligé aux patients provoque d'importantes dégradations physiques et psychiques parmi les aide-soignants. Selon Vincent, «Dans mon Ehpad, je dirais que 85 pour cent des collègues qui ont plus de 45 ans ont de graves problèmes musculo-squelettiques qui entrainent des arrêts de travail à répétitions, l’augmentation d’instauration de mi-temps thérapeuthiques, etc… Bien entendu, je ne parle même pas des burn-out, des dépressions, des 'pétages de plombs'».

La politique de Macron, qui a traité tous les opposants de sa politique d'austérité de «fainéants», témoigne de l'arrogance de l'aristocratie financière, insensible aux besoins des masses.

Il fait des cadeaux de milliards d'euros aux riches en éliminant l'ISF et qu'il annonce des nouvelles dépenses de milliards d'euros sur les forces armées. Mais il n'offre rien à la santé, alors que les enfants nés du baby boom d'après-guerre vont bientôt commencer à rentrer dans les Ehpad. Les 50 millions d'euros rajouté par la ministre de la santé, Agnès Buzyn, au budget 2018 ne sont que des miettes. En plus, pendant l'élection présidentielle en 2017, Macron a annoncé sa volonté de mener de larges attaques contre la Sécurité sociale vers la fin de son mandat.

De plus, les crédits fournis aux Ehpad sont régulièrement pillés par l'Etat, comme l'avoue Le Monde: «L’essentiel des moyens provient aujourd’hui des cotisations salariales prélevées au titre de la journée de solidarité, créée en 2004, et de la contribution additionnelle de solidarité pour l’autonomie, ponctionnée depuis 2013 sur les retraites imposables. Mais, comme pour l’ex-'vignette auto', les gouvernements ne résistent pas à la tentation de détourner ces recettes au gré des urgences budgétaires.»

La maltraitance et la dégradation des conditions de travail dans les Ehpad et plus largement dans le milieu de la santé est le résultat de décennies d'austérité budgétaire en France et à travers l'Europe. Après avoir donné des centaines de milliards aux banques lors du krach de 2008, les gouvernements européens ont mené une politique d'austérité visant à détruire tous les acquis sociaux obtenus par les travailleurs après la révolution d'octobre en 1917 et la défaite du fascisme en 1945.

Au nom de la baisse des déficits publics, les gouvernements ont laissé se détériorer les services et imposé des augmentations drastiques de productivité aux travailleurs dans la santé. Ceci produit une montée de la colère et de la méfiance des travailleurs vis-à-vis les Etats et les appareils syndicaux à travers l'Europe, et une prise de conscience grandissante que seule des luttes révolutionnaires seront à même de faire avancer les intérêts des travailleurs.

Vincent a affirmé ne rien attendre d'éventuelles annonces du gouvernement: «Il a pour mission de continuer l’oeuvre de destruction de toutes les conquêtes ouvrières. Sauf si la colère prenait de l’ampleur...»

Faisant observer que « la démolition méthodique de toutes les conquêtes passées des travailleurs est patiemment mise en oeuvre par tous les gouvernements successifs», Vincent a souligné la nécessité de mener la lutte indépendamment des appareils syndicaux: «il faudrait que les soignants, les résidents et les familles des résidents des Ehpad se regroupent en comité pour exiger par exemple le principe au minimum 1 agent par résident. Le gouvernement ruse comme à chaque explosion sociale dans un secteur. Il suffit de faire un bilan depuis des dernières décennies. Quelles ont été les nouvelles grandes conquêtes ouvrières depuis 30-40 ans ? Il n’y en a aucune.»