Le Syndicat des Métallos accueille la chef du Bloc québécois pro-patronal sur les lignes de piquetage à l’ABI

Par Laurent Lafrance
5 février 2018

Lundi dernier, la chef du Bloc québécois et ancienne ministre péquiste, Martine Ouellet, s’est présentée sur les lignes de piquetage de l’Aluminerie de Bécancour (ABI) où elle a été chaleureusement accueillie par les dirigeants de la section locale 9700 des Métallos.

Mardi, le porte-parole de Québec solidaire, Gabriel Nadeau-Dubois visitait à son tour les travailleurs de Bécancour. Il a déclaré que le gouvernement libéral de Philippe Couillard devrait retirer le tarif préférentiel sur l’électricité dont bénéficie ABI jusqu’à ce que la compagnie retourne négocier. Le président de la section locale, Clément Masse, a qualifié l’appui de Nadeau-Dubois de «très rafraîchissant». Le chef du Parti québécois, Jean-François Lisée, a également appelé le gouvernement libéral à intervenir dans le conflit de travail et forcer la reprise des négociations.

En accueillant à bras ouverts la chef du BQ, un parti indépendantiste de droite, ainsi que les manœuvres cyniques du PQ et de QS, le Syndicat des Métallos signale qu’il se prépare à trahir les quelque 1000 travailleurs de l’Aluminerie de Bécancour qui sont en lock-out depuis un mois.

Il a été rapporté que le Député de Nicolet-Bécancour, Donald Martel du parti populiste de droite qu’est la Coalition Avenir Québec (CAQ), a fait un travail «de coulisse» pour favoriser le dialogue entre la compagnie et le syndicat. Apparemment, le syndicat s’apprête à faire une contre-offre à la compagnie, qui comprend sans l’ombre d’un doute d’importants reculs.

En semant des illusions dans le Bloc québécois, le parti frère du Parti québécois au niveau fédéral, le syndicat poursuit sa politique de longue date visant à subordonner la classe ouvrière à l’aile souverainiste de la classe dirigeante au Québec. Depuis des décennies, la bureaucratie syndicale tente de présenter le PQ comme plus favorable aux travailleurs que les libéraux, tentant d’effacer de la mémoire collective le fait que ce parti, chaque fois qu’il a été au pouvoir, a imposé des compressions sociales brutales contre la classe ouvrière et adotpé à maintes reprises des lois anti-grève.

La dernière fois que le PQ a été porté au pouvoir, c’était en 2012 lorsque l’élite dirigeante a déclenché des élections pour briser le mouvement de grève étudiante qui secouait la province depuis près de six mois. Le PQ avait pu remporter les élections uniquement grâce à la bureaucratie syndicale et à Québec solidaire, qui avaient accueilli les élections avec enthousiasme et présenté le PQ comme un moindre mal face aux libéraux de Jean Charest.

Mais rapidement, le PQ a montré sa vraie nature de classe lorsqu’il a annoncé d’importantes compressions budgétaires, y compris des coupures dans l’aide sociale, et criminalisé une grève des travailleurs de la construction. Le PQ a ensuite tenté de détourner l’attention de son programme droitiste derrière le chauvinisme anti-immigrant et sa «Charte des valeurs québécoises» et a accueilli dans ses rangs nul autre que Pierre-Karl Péladeau, un magnat de la presse et des communications, multimillionnaire et anti-syndicaliste notoire, qui est devenu le chef du parti peu de temps après. Péladeau est également connu comme le «roi du lock-out», en référence aux nombreux lock-out qu’il a imposés aux employés de son empire médiatique Québecor Inc.

Depuis sa défaite électorale historique seulement 18 mois après avoir été porté au pouvoir, le PQ et tout le mouvement souverainiste se trouvent dans une crise existentielle sans précédent. Selon les récentes projections électorales, le PQ terminerait bon dernier derrière la Coalition Avenir Québec et le Parti libéral. Le Bloc québécois a été pratiquement rayé de la carte lors des élections fédérales de 2011.

Le PQ et le BQ tentent maintenant, de manière désespérée, de redorer leur image en vue des prochaines élections en faisant une feinte totalement hypocrite – et limitée – vers la gauche. C’est dans ce contexte que Martine Ouellet a visité les lignes de piquetage à Bécancour.

Mais Ouellet n’a su que démontrer son hypocrisie. «Je pense que ce lock-out-là, je ne le comprends pas. C'est vraiment un coup de force qui a été fait. C'est une mesure complètement disproportionnée», a-t-elle déclaré à Bécancour.

Le lock-out à l’ABI est loin d’être incompréhensible. Il fait partie de l’assaut mené par les grandes compagnies à l’échelle mondiale contre les travailleurs. Dans tous les pays, la classe dirigeante cherche à faire payer la classe ouvrière pour la crise économique capitaliste, à travers l’élimination des emplois, la réduction des salaires, et les compressions sociales. Ouellet et cie cherchent à dissimuler le rôle que le PQ, le parti d’alternance de la grande entreprise au Québec, a joué pour imposer l’austérité aux travailleurs.

En fait, le «soutien» de Ouellet, Lisée et Nadeau-Dubois aux travailleurs en lock-out est complètement bidon. Ils ont simplement adopté la ligne du syndicat, qui appelle la compagnie à «revenir à la table» pour négocier «de bonne foi» les reculs à imposer aux travailleurs.

Leur intervention démontre que, tout comme les gens d’affaires de la région, ils craignent que le lock-out ne donne une mauvaise image aux investisseurs. Mais ce qui les effraie encore plus est que le conflit déclenche un plus vaste mouvement d’opposition à travers la province, lequel pourrait rapidement sortir de leur contrôle et de celui du syndicat.

En effet, malgré la tentative des médias de présenter les lock-outés comme des «gras durs», ces derniers reçoivent un important appui dans la population. À seulement quelques kilomètres, à Trois-Rivières, des infirmières ont fait des «sit-ins» sans approbation syndicale la semaine dernière pour protester contre la surcharge de travail dans les hôpitaux.

Les travailleurs d’ABI ont été mis à la rue le 11 janvier dernier après avoir rejeté massivement l’offre «finale» de la compagnie en vue du renouvellement des conventions collectives. La multinationale, possédée à 75% par Alcoa et 25% par Rio Tinto, exige des changements majeurs dans le respect des listes l’ancienneté ainsi que dans les retraites.

Avec un déficit de 157 millions $ à sa charge dans la caisse du régime de retraite, ABI est déterminée à éliminer le régime de prestations déterminées et instaurer un nouveau régime de retraite à financement salarial (RRFS) où tous les risques financiers sont assumés par les employés. Dans un tel système, s’il y a un déficit, il est possible de le réduire en suspendant, par exemple, l’indexation des prestations.

En entrevue avec L’aut’journal, un mensuel lié à la bureaucratie syndicale et aux milieux souverainistes, Clément Masse a souligné à quel point les dirigeants syndicaux étaient prêts à accepter de faire des concessions. «Sur les deux points en litige dans la négociation de la convention collective, le régime de retraite et les mouvements de main-d’œuvre, il y avait des progrès», a-t-il affirmé. Dans le cas du nouveau régime RRFS, qui serait géré par des bureaucrates syndicaux, Masse confie que «les négociations allaient bon train là-dessus».

Bien qu’il affirme ne pas vouloir céder sur la question de l’ancienneté, il a également admis que le syndicat était ouvert à l’idée d’une certaine flexibilité quant aux mouvements de main-d’œuvre dans l’usine.

Les travailleurs ne peuvent pas faire confiance au Syndicat des Métallos, lequel a une longue histoire de trahison des luttes ouvrières au Canada et aux États-Unis. Lors de chacune des dernières «négociations», que ce soit en 2004, 2009 ou 2013, le syndicat a courbé l’échine, offrant ses services à l’employeur pour imposer ses diktats.

Depuis le début du conflit, le Syndicat des Métallos canalise la colère des travailleurs vers des appels futiles aux représentants de l’establishment politique. Comme en 2012, le syndicat cherche à utiliser le mouvement d’opposition pour faire la promotion de leurs alliés péquistes et bloquer le développement d’un mouvement indépendant de la classe ouvrière.

Les travailleurs d’ABI doivent s’opposer à ces manœuvres et bâtir dès maintenant des comités de la base, indépendants de la bureaucratie syndicale pro-capitaliste. Ces comités devraient lutter pour transformer le présent conflit en un vaste mouvement d'opposition de toute la classe ouvrière contre l’assaut patronal sur les emplois et les retraites, dans le cadre d’une lutte politique contre le système de profit.