Macron s’attaque au statut des fonctionnaires acquis après la Libération

Par Francis Dubois
5 février 2018

Jeudi dernier, le premier ministre Edouard Philippe et le ministre des Comptes publics Gerald Darmanin ont annoncé un vaste plan d‘attaque des travailleurs de la fonction publique qui s‘en prend au statut même des fonctionnaires et à des acquis fondamentaux datant de la Libération.

«Une annonce qui vise à faire voler en éclats les derniers tabous entourant encore la fonction publique et marque aussi la fin du dogme de l'emploi à vie, garanti dès l'embauche à tous les titulaires», écrit le quotidien conservateur Le Figaro. Comme les deux ministres l‘ont précisé, il ne s‘agissait pas de toucher aux forces de l‘ordre, à la défense ou à la haute bureaucratie, mais à la masse des travailleurs de la fonction publique.

Environ 4 millions de salariés qui ont le statut de fonctionnaire en France sont visés directement. Bien qu‘érodé sous les coups de gouvernements social-démocrates comme de droite, le statut de fonctionnaire garantit des droits fondamentaux comme celui à un emploi à vie, à une rémunération de base garantie et à la «carrière» (progression professionnelle, hausse régulière du salaire, etc).

Il donne des congés et une retraite complète ou une pré-retraite sans déductions. Les fonctionnaires partaient, il y a dix ans encore, en moyenne près de trois ans plus tôt que les travailleurs du privé. Le statut de fonctionnaire donne notamment le droit de grève, d‘association politique et syndicale.

Parmi les mesures annoncées par Philippe et Darmanin, il y a l‘emploi massif de «contractuels», des salariés sans les droits de la fonction publique, pour remplacer les fonctionnaires. En même temps un plan de «départs volontaires», sans réelle limitation de nombre, doit se débarrasser de dizaines de milliers de salariés, censés aller trouver un emploi dans le privé. Cette mesure doit permettre 4,5 milliards d'euros d'économies par an à partir de 2020.

Ce plan n’épargne aucun secteur. Il viserait surtout des services devant être «réorganisés», les enseignants, les personnels soignants, et l'administration territoriale. Jusque-là les plans de réduction d‘effectifs ne faisaient que supprimer les postes des fonctionnaires partis en retraite.

Le gouvernement veut aussi introduire la paye «au mérite», une mesure empoisonnée dont le but est de casser le droit à un salaire fixe pour un temps de travail déterminé. Il servira de fouet financier pour les fonctionnaires et à casser la solidarité entre eux. Pour les «administrations qui accueillent du public», entre autres les écoles et les hôpitaux, le gouvernement veut des «indicateurs de résultats» grâce auxquels on pourra mesurer le «rendement» (et finalement la paye) des salariés, soumis à des pressions constantes.

Autre mesure non mentionnée mais à l‘ordre du jour: la privatisation de travail effectué par des fonctionnaires et celle de toutes sortes d‘entreprises ou administrations publiques. Les privatisations se feraient «partout où le privé peut avoir sa place», avait déclaré en mai 2017 Christophe Castaner, l‘ancien porte parole du gouvernement. Jeudi, depuis Tunis, Emmanuel Macron a souligné que la fonction publique devait se «réorganiser plus vite comme le font les entreprises».

Ce n‘est pas seulement le statut des cheminots, par exemple, qu‘on veut supprimer mais aussi leurs retraites. Macron avait dès le mois de septembre insisté sur l‘attaque du statut des salariés de la SNCF en particulier sur la suppression des régimes spéciaux des retraites des cheminots.

Le fait que le gouvernement vise les mesures introduites à la Libération ressort des déclarations mêmes des dirigeants français. Jeudi, depuis Tunis, Macron a expliqué qu‘il fallait en finir parce que «des éléments de la gestion... ne sont plus appliqués à cause des rigidités».

Cela confirme l‘analyse du WSWS au moment de l‘attaque brutale des travailleurs grecs par l‘UE: que l‘aristocratie financière européenne s‘en prenait à des acquis fondamentaux des travailleurs en Europe, obtenus à la suite de la victoire sur le nazisme en 1945 et remontant finalement à la Révolution d‘octobre 1917 en Russie.

L‘attaque de Macron fait partie d‘une confrontation générale des bourgeoisies de l‘Union Européenne (UE) avec la classe ouvrière européenne. En Allemagne, la plus grande économie de l‘UE, le prochain gouvernement de «grande coalition» prépare des attaques massives contre les ouvriers pour financer le militarisme et la nouvelle politique de grande puissance.

Les grèves massivement suivies des métallos allemands ces derniers jours, s‘opposent entre autre à la mise en place d‘une nouvelle coalition SPD-CDU, des partis ayant présidé des années durant à une accumulation inouïe de richesse au sommet de la société aux dépens des travailleurs. Samedi, des dizaines de milliers de personnes ont manifesté à Londres contre la démolition du National Health Service par le gouvernement conservateur pro-Brexit. Le «Service national de santé» est un acquis fondamental obtenu après la guerre par la classe ouvrière britannique.

Mais tout comme les syndicats allemands cherchent surtout à lâcher de la vapeur pour éviter un mouvement de masse contre une coalition CDU-SPD, les syndicats français n‘ont pas l‘intention de faire du tort à Macron en défendant les fonctionnaires. S‘ils sont conscients de l‘ampleur historique des attaques, leurs réactions de surprise et d‘indignation sont hypocrites. Ils ont appelé à voter pour Macron tout en connaissant ses plans anti-fonctionnaires, qu'ils discutent avec lui depuis septembre, de même qu‘ils ont négocié la destruction du Code du travail avec lui.

Leur programme de défense nationaliste de la compétitivité de «leur» bourgeoisie sur le marché mondial, qui sacrifie les travailleurs à cet objectif, est essentiellement le même que celui de Macron. Ils sont organiquement opposés à une lutte unie des travailleurs au plan international.

Le statut des fonctionnaires avait été, avec la sécurité sociale, une réforme majeure de la Libération introduite en octobre 1946 par un PCF stalinien, qui a utilisé ces réformes pour justifier la politique de Staline, qui étranglait la révolution prolétarienne à travers l'Europe. A présent, staliniens, sociaux-démocrates et syndicats tentent, en s'alignant sur une camarilla réactionnaire menée par un président ultra-libéral venu du dernier gouvernement PS, de le démolir définitivement.

La question décisive à présent est la construction des Parti de l'égalité socialiste en France et à travers l'Europe en tant qu'avant-garde révolutionnaire du prolétariat. Les travailleurs savent que les syndicats n'arrêteront pas Macron ou les autres gouvernements réactionnaires à travers l'Europe. Ils veulent défendre leurs acquis, et faire augmenter des salaires qui stagnent depuis longtemps, alors que la haute aristocratie financière s'est gavée de milliards d'euros. Mais ils devront le faire contre les syndicats qui s‘indignent tout en négociant les attaques avec Macron et le Medef.

Une lutte pour défendre ces acquis doit impérativement tirer les leçons de la banqueroute des programmes nationaux, qui signifient tous dans l'analyse finale une collaboration avec la bourgeoisie, et organiser les travailleurs en lutte indépendamment des syndicats à travers l'Europe. La base de cette lutte est un programme véritablement socialiste et internationaliste de prise du pouvoir par la classe ouvrière et la construction des Etats-unis socialistes d'Europe.