Soixante-dix ans après l’indépendance du Sri Lanka : le bilan de la décadence capitaliste et la nécessité du socialisme

Par Vijith Samarasinghe et K. Ratnayake
6 février 2018

Le gouvernement sri-lankais a annoncé une cérémonie pompeuse le 4 février pour marquer le 70ᵉ anniversaire de l’indépendance formelle de la domination coloniale britannique en 1948. Sous le choc de la crise économique mondiale, des rivalités géopolitiques croissantes et des tensions sociales explosives le gouvernement exploitera la cérémonie pour intensifier le sentiment nationaliste réactionnaire.

Déjà, le gouvernement a démontré la soumission de la bourgeoisie sri-lankaise à l’impérialisme en invitant le prince Edward à y assister en tant que représentant de la reine Elizabeth d’Angleterre.

Le président Maithripala Sirisena doit s’adresser à la nation depuis Galle Face Green à Colombo. Comme il n’a rien à proposer aux travailleurs, il déclarera sans aucun doute sa détermination à débarrasser le pays de la corruption. C’est maintenant le principal stratagème de chaque faction de l’élite dirigeante pour détourner l’attention de la cause réelle de tous les « maux » du pays – le capitalisme.

Sirisena est arrivé au pouvoir en janvier 2015 pour faire échouer l’opposition amère de masse contre le régime antidémocratique de l’ancien président Mahinda Rajapakse et les attaques contre les conditions de vie. Le « gouvernement d’unité nationale » formé par Sirisena et le Premier ministre Ranil Wickremesinghe pour s’attaquer à la classe ouvrière se déchire maintenant comme ils s’accusent mutuellement d’être responsables de la crise du pays.

Il n’y a pas d’enthousiasme populaire parmi les travailleurs pour ces célébrations de l’indépendance. Les grèves, les manifestations étudiantes et les manifestations paysannes se multiplient depuis des mois. La semaine dernière, le responsable des élections a exhorté les syndicats à ne pas lancer d’action collective avant le 15 février sous prétexte de ne pas déranger les élections locales du 10 février. La véritable crainte dans l’élite dirigeante est la perspective de luttes de masse, partie intégrale de la radicalisation de la classe ouvrière à l’échelle internationale.

Le pays est sous la supervision du Fonds monétaire international (FMI), qui demande des mesures d’austérité profondes, y compris la réduction de moitié du déficit budgétaire de 2015. Les 20 % les plus riches de la population reçoivent 51 % du revenu national, tandis que les 20 % les plus pauvres n’en reçoivent que 5 %.

Plus d’un quart de siècle de guerre communautaire contre la minorité tamoule de l’île s’est terminé dans le sang en 2009 par le régime de Rajapakse avec le soutien de toutes les grandes puissances étrangères. La guerre a laissé près de 200 000 morts. Des dizaines de milliers de personnes vivent encore dans des huttes rudimentaires sans installations essentielles dans le nord et l’est de l’île, qui restent sous occupation militaire.

Ces conditions politiquement explosives sont reproduites dans toute l’Asie du Sud, où la Grande-Bretagne a accordé une indépendance qui ne fut que formelle, en collusion avec les bourgeoisies nationales, pour faire avorter les luttes de masse qui ont éclaté contre la domination coloniale à la fin des années 1940.

L’Inde est devenue l’un des pays les plus inégalitaires du monde, où les 1 pourcent les plus riches prennent 23 pourcent de tous les revenus alors que les 50 pourcent les plus pauvres, soit 600 millions de personnes, n’en reçoivent que 15 pourcent. Le Bharatiya Janatha Party nationaliste hindouiste, qui a accédé au pouvoir en 2014 en capitalisant sur la colère populaire et la répugnance envers le régime du Congrès national indien, continue d’attaquer les conditions sociales et de vie des masses dans le but d’attirer les investissements étrangers.

Un régime soutenu par l’armée gouverne au Pakistan. Au Bangladesh, le gouvernement du Premier ministre Sheik Hasina adopte des mesures de plus en plus autoritaires. Aucun des pays de la région n’a d’autre moyen de soutenir le régime capitaliste contre la montée de l’opposition.

Sur fond d’antagonismes géopolitiques croissants, le danger d’une guerre mondiale catastrophique entre puissances nucléaires augmente. Tous les pays d’Asie du Sud sont entraînés dans le maelström alors que les États-Unis cherchent à utiliser leur puissance militaire pour maintenir leur domination mondiale, en particulier contre la Chine. L’Inde est devenue un « État de la ligne de front » dans la poussée guerrière menée par Washington contre Pékin, tandis que le Pakistan subit de plus en plus la pression des États-Unis pour se distancer de la Chine.

Au Sri Lanka, les États-Unis ont orchestré l’opération de changement de régime qui a installé Sirisena parce qu’ils considéraient Rajapakse comme trop proche de la Chine. Derrière le dos des travailleurs, le gouvernement de « l’unité nationale » intègre le pays dans les plans militaires américains contre la Chine.

Dans tout le sous-continent indien, et même dans tous les pays dits post-coloniaux du monde entier, les classes capitalistes et leurs serviteurs politiques démontrent qu’il n’y a pas de véritable indépendance vis-à-vis de l’impérialisme. De plus, elles ont été totalement incapables de tenir leurs promesses de mettre en place de véritables droits démocratiques et un niveau de vie décent pour tous.

Il y a soixante-dix ans, le Parti bolchevik-léniniste de l’Inde (BLPI) et la Quatrième Internationale, fondée en 1938 par Léon Trotsky, étaient seuls à dénoncer la « fausse indépendance » accordée. Le leader du BLPI, Colvin R. de Silva, expliqua que « l’indépendance » était simplement une transition de « méthodes de domination directe à des méthodes de domination indirecte ».

Face à une recrudescence révolutionnaire de travailleurs et de pauvres en Inde, l’impérialisme britannique conspira avec les dirigeants du Congrès national indien et de la Ligue musulmane pour diviser le sous-continent en une Inde hindoue et un Pakistan musulman en 1947. Le Parti communiste stalinien soutint le découpage, qui a conduit directement à la violence communautaire sanglante dans laquelle des millions de personnes ont été tuées.

Le BLPI s’opposa à la partition. De Silva expliqua que : « D’un côté la partition s’est avérée être l’un des moyens pour reforger des chaînes d’asservissement impérialiste des masses […] De l’autre côté, elle s’est avérée être un moyen d’induire deux états à adopter des pensées de guerre mutuelle comme le seul moyen d’empêcher la transformation des sentiments communautaires internes en des convulsions civiles. »

Bien que le BLPI ensuite se soit adapté aux arrangements de l’après-guerre, faisant une déviation politique en entrant dans le Parti Lanka Sama Samaja (LSSP), son pronostic clairvoyant s’est avéré juste. L’Inde et le Pakistan ont mené trois guerres à grande échelle depuis l’indépendance et leurs élites dirigeantes ont utilisé le communautarisme comme principale arme politique pour diviser les travailleurs et étouffer la lutte des classes.

Au Sri Lanka, le premier acte du gouvernement du Parti national uni (UNP) après l’indépendance a été de dépouiller plus d’un million de travailleurs tamouls d’origine indienne des plantations de tous leurs droits liés à la citoyenneté. L’establishment politique de Colombo a eu recours à plusieurs reprises à attiser le chauvinisme anti-tamoul afin de diviser la classe ouvrière selon des critères ethniques pour consolider sa domination.

La dégénérescence politique du LSSP a abouti à son rejet ouvert des principes fondamentaux de l’internationalisme socialiste en entrant en 1964 au gouvernement capitaliste du Premier ministre Sirima Bandaranaike du Sri Lanka Freedom Party SLFP (SLFP). Cette trahison a été aidée et encouragée à chaque pas par le pablisme, une faction opportuniste de la Quatrième Internationale dirigée à l’époque par Michel Pablo et Ernest Mandel qui avait rompu avec le trotskysme en 1953.

En entrant dans le gouvernement de Bandaranaike, le LSSP saborda un mouvement de masse de la classe ouvrière et embrassa l’idéologie suprémaciste cinghalaise de l’élite dirigeante. En 1972, le gouvernement de coalition SLFP-LSSP, avec le Parti communiste, stalinien, a imposé une nouvelle constitution qui a fait du bouddhisme la religion d’État et le cingalais la seule langue officielle.

La confusion créée par la trahison du LSSP a été exploitée par le Janatha Vimukthi Peramuna (JVP) pour gagner une audience parmi la jeunesse rurale cinghalaise basée sur un mélange éclectique de castrisme, maoïsme et populisme cinghalais. Parmi les jeunes tamouls, les Tigres de libération de l’Eelam tamoul (LTTE) ont eu une réponse positive à leurs appels au séparatisme tamoul et à la lutte armée.

La trahison du LSSP a ouvert la voie au retour de l’UNP discrédité au pouvoir en 1977 et l’imposition de son programme pro-marché contre la classe ouvrière. Lorsque les travailleurs du secteur public ont résisté à ces attaques, le président JR Jayawardene a licencié 100 000 employés et a utilisé une série de provocations communautaristes pour diviser la classe ouvrière. En 1983, il lança la guerre de grande ampleur qui a dévasté l’île.

La Ligue Communiste Révolutionnaire (LCR), précurseur du Parti de l’Egalité Socialiste (PES au Sri Lanka), a été créée en 1968 en tant que section sri-lankaise du Comité international de la Quatrième Internationale (CIQI) pour combattre la trahison du LSSP sur la base du socialisme internationaliste. Lui seul s’est opposé à toutes les formes de nationalisme et de chauvinisme, et a cherché à unir les travailleurs – cinghalais, tamouls et musulmans – contre la guerre et les attaques contre les droits sociaux et démocratiques fondamentaux.

La lutte de la LCR et du PES est enracinée dans la théorie de la révolution permanente de Trotsky, qui a démontre l’incapacité inhérente de la soi-disant bourgeoisie nationale dans les pays arriérés comme le Sri Lanka à répondre aux aspirations sociales et démocratiques des masses. Ce programme et cette perspective ont été puissamment confirmés par la révolution socialiste en Russie en 1917, dirigée par Lénine et Trotsky, qui a créé le premier, et à ce jour le seul, État ouvrier.

Chaque faction de la bourgeoisie sri lankaise a démontré son caractère régressif et anti-ouvrier. Le JVP a depuis longtemps échangé ses treillis militaires contre des sièges parlementaires et est complètement intégré à l’establishment de Colombo. Les LTTE, qui représentaient toujours les intérêts de la bourgeoisie tamoule, cherchaient à créer un État capitaliste séparé avec le soutien de l’impérialisme. La défaite des LTTE en 2009, après que les grandes puissances se sont retournées résolument contre lui, prouve une fois de plus la banqueroute du nationalisme.

Les diverses organisations de pseudo-gauche – le parti Nava Sama Samaja, l’USP (Parti socialiste unifié) et le Front socialiste, une ramification du JVP – ne sont rien d’autre que des appendices et des apologistes des grands partis bourgeois. Tous se sont alignés sur l’opération soutenue par les États-Unis en 2015 pour installer Sirisena.

Le Parti de l’égalité socialiste (PES) est le seul parti qui fait avancer le programme du socialisme international au Sri Lanka. Nous luttons pour l’indépendance politique de la classe ouvrière de toutes les factions de la bourgeoisie et pour qu’un gouvernement ouvrier et paysan mette en œuvre des politiques socialistes pour répondre aux besoins pressants des travailleurs, non pas pour grossir les profits des quelques riches.

Le PES appelle à la création d’une République socialiste du Sri Lanka et de l’Eelam dans le cadre d’une fédération de républiques socialistes d’Asie du Sud. Ce n’est que par la lutte pour l’internationalisme socialiste et l’unité de la classe ouvrière que les droits démocratiques peuvent être défendus et que la menace de guerre peut être arrêtée. L’arme politique essentielle dans cette lutte internationale est le World Socialist Web Site (wsws.org), l’organe du CIQI.

À travers ses célébrations du Jour de l’Indépendance, la classe dirigeante sri-lankaise tente désespérément de blanchir son histoire déplorable de soixante-dix ans de règne antidémocratique et de déclin social. Nous exhortons les travailleurs, les paysans, les jeunes, les étudiants et les intellectuels à rejeter ce simulacre réactionnaire, à étudier le programme et la perspective du PES et du CIQI et à rejoindre la lutte révolutionnaire pour abolir le capitalisme et créer un avenir socialiste pour l’humanité.

(Article paru en anglais le 3 février 2018)