Pourquoi Mélenchon veut-il expulser Syriza du Parti de la gauche européenne?

Par Alexandre Lantier
7 février 2018

La semaine passée, le Parti de gauche (PG), le petit parti fondé par Jean-Luc Mélenchon au sein de La France insoumise, a demandé aux partis nationaux membres du Parti de la gauche européenne (PGE) d'exclure Syriza (la «Coalition de la gauche radicale»), le parti au pouvoir en Grèce.

Depuis juillet 2015, Syriza foule aux pieds très ouvertement ses promesses électorales de mettre fin à l'austérité et méprise le «non» massif des travailleurs grecs à son propre referendum sur l'austérité. Et, tout en attaquant violemment les travailleurs et en imposant des milliards d'euros en mesures d'austérité, il fonctionnait tranquillement et cordialement au sein du PGE, où Mélenchon avait traité l'élection de Syriza en janvier 2015 d'avancée «historique». Depuis l'organisation de grèves de masse contre la dernère loi réactionnaire adoptée par Syriza, toutefois, le PG a changé de ligne.

Le Secrétariat Exécutif National du PG, après sa réunion du 28 janvier, s'est fendu d'une déclaration qui propose au PGE «que celui-ci mette à l’ordre du jour le plus rapidement possible l’exclusion de Syriza.» Il a pointé les mesures dans la dernière loi votée par Syriza, qui vise à éliminer le droit de grève inscrit dans la constitution grecque de 1975.

«Il est en effet devenu impossible de côtoyer ... Syriza d’Alexis Tsipras. Ce dernier vient de pousser sa logique austeritaire jusqu’à limiter le droit de grève,» poursuit le PG. «L’heure est à la clarté face à la camisole libérale qui étrangle les peuples et alors que a quasi totalité des partis du PGE luttent chacun dans leur pays contre de telles politiques. Le drame imposé au peuple grec, et ailleurs, ne pourra cesser que dans une construction européenne débarrassée des actuels traités. Le PGE ne peut regrouper en son sein à la fois les opposants et les partisans de cette Europe-là.»

L'attaque menée par Syriza contre le droit de grève démontre sans ambiguïté le caractère autoritaire de ce parti et son hostilité fondamentale envers les travailleurs. Mais ce n'est qu'un exemple particulièrement frappant et incontestable de la politique réactionnaire, nationaliste et antiouvrière de tous les partis du PGE. En critiquant Syriza sur fond de radicalisation croissante des travailleurs à travers l'Europe, le PG vise à masquer les liens du PGE avec Syriza et à les préserver en tant que ramparts à une lutte révolutionnaire des travailleurs en Europe.

Le PG n'a pas critiqué Syriza au début de janvier, quand l'attaque contre le droit de grève contenue dans le dernier texte de Syriza a fuité dans les médias, mais seulement après la grève contre Syriza. Sa critique de Syriza pour son atteinte au droit de grève est hypocrite et fausse. Les députés du Front de gauche ont voté l'état d'urgence à l'Assemblée nationale en novembre 2015. Ceci a permis à l'Etat français de suspendre les droits démocratiques et de réprimer brutalement les travailleurs qui tentaient d'exercer leur droit de grève contre la loi travail du PS en 2016.

L'entrée en lutte de la classe ouvrière à travers l'Europe a démontré la faillite de la perspective contrerévolutionnaire, nationaliste et procapitaliste des partis du PGE. L'augmentation de 20 pour cent accordée aux métallos grévistes en Turquie, la grève du rail britannique, et avant tout l'entrée en lutte des métallos en Allemagne – qui avait dirigé la charge contre la Grèce – souligne la combativité ouvrière, ainsi que la viabilité de la perspective révolutionnaire internationaliste formulée par le Comité international de la Quatrième Internationale (CIQI) contre Syriza.

Le CIQI a insisté que seule la mobilisation de toute la classe ouvrière européenne en une lutte révolutionnaire solidaire avec la Grèce contre l'UE permettrait de mettre fin à l'austérité. Il est clair qu'après 25 ans de guerres impérialistes et d'austérité depuis la dissolution stalinienne de l'Union soviétique, une colère explosive couve dans la classe ouvrière européenne. Hostile envers les travailleurs et une perspective de mobiliser l'opposition ouvrière à travers l'Europe, Syriza a refusé d'y faire appel, pour se murer dans des négociations futiles avec l'UE. Ceci a produit un désastre.

Mélenchon et le PG interviennent pour tenter d'empêcher le discrédit des partis du PGE, et ainsi de bloquer une réorientation politique des travailleurs et l'unification internationale des luttes sur la perspective révolutionnaire et socialiste avancée par le CIQI. Le PG craint en particulier la montée de la colère en France contre les mesures réactionnaires de Macron: la casse du Code du Travail, les suppressions d'emplois, et la fin de la garantie d'emploi à vie pour les fonctionnaires.

La manœuvre du PG est politiquement malhonnête, car le PGE soutient en fait dans son ensemble la ligne antiouvrière de Syriza et l'imposition de mesures dictatoriales. De nombreux dirigeants du PGE sont intervenus pour se solidariser avec Syriza et insister qu'ils développeraient leur collaboration avec Syriza sur la base de sa tentative de supprimer le droit de grève.

Gregor Gysi, dirigeant du PGE et de Die Linke – la coalition entre les staliniens qui ont restauré le capitalisme en Allemagne de l'Est en 1989 et la «gauche radicale» et sociale-démocrate ouest-allemande, qui a voté les mesures d'austérité contre la Grèce au parlement allemand – a défendu Syriza: «La politique de gouvernement de Syriza est en grande partie marquée par la pression de la troïka et du gouvernement allemand. C'est la source des mesures dont la restriction du droit de grève, dont je suis aussi trés critique.»

Ce n'est qu'une rodomontade cynique visant à dissimuler la politique antiouvrière du PGE et de Die Linke. Tout en se disant «très critique» de mesures pseudo-légales attaquant des droits essentiels de la classe ouvrière, Gysi indique qu'il veut continuer à collaborer avec le parti, Syriza, qui applique ces mesures en Grèce. Et de nombreuses forces au sein du PGE ont repris même plus agressivement son soutien pour la politique antiouvrière et essentiellement anticonstitutionnelle de Syriza.

Anne Sabourin, responsable des questions européennes au PCF et membre du secrétariat PGE, a dénoncé la demande d’exclusion de Syriza formulée par le PG, qu'elle a traitée de «ridicule sur la forme et sur le fond. ... On est à un moment où face au macronisme européen et à la montée des extrêmes droites, il faut unir des forces de gauche radicale qui sont différentes, ont des politiques nationales et des cultures différentes».

Ce qu'il faut faire, face à l'offensive internationale du capital financier, est avant tout mettre fin à la sombre mascarade qui consiste à faire passer des briseurs de grève pour une «gauche radicale.» La mondialisation du capitalisme depuis les années 1980 les a transformés, comme l'a expliqué le CIQI, en une pseudo-gauche. Les couches petite-bourgeoises qui géraient les coquilles vides des appareils sociale-démocrates, staliniens ou de la «gauche radicale» – désertées par les travailleurs après des trahisons à répétition – sont en fait des forces antiouvrières de droite.

Le soutien du PGE pour la politique anti-grève de Syriza confirme cette analyse de manière éclatante et souligne l'actualité brûlante du travail politique de Léon Trotsky, continué aujourd'hui seulement par le CIQI.

Les social-démocrates et les staliniens ont applaudi l'inscription de nombreux droits sociaux, dont celui de grève, dans les constitutions française ou italienne d'après la Deuxième Guerre mondiale, pour justifier leur étranglement de luttes révolutionnaires ouvrières contre les bourgeoisies fascistes. Ils ont applaudi l'alignement les constitutions en Grèce ou en Espagne, après la chute de la junte des colonels en 1974 et du régime franquiste en 1978, sur ces «normes» européennes.

Ils promettaient qu'ainsi, même sous le capitalisme, les travailleurs pourraient lutter et faire valoir leurs droits. Et sur la base de ces illusions, de nombreuses tendances petite-bourgeoises – dont l'Organisation communiste internationaliste de Pierre Lambert, où Mélenchon a fait ses premiers pas en politique – ont rompu avec le trotskysme et le CIQI, pour s'accommoder du capitalisme.

L'Histoire donne à nouveau raison au CIQI, qui a insisté que leur politique petite-bourgeoise, nationaliste et contre-révolutionnaire était un leurre dangereux. Un quart de siècle après la restauration par les staliniens du capitalisme en Union soviétique et en Europe de l'Est, contre laquelle Trotsky avait mis en garde les travailleurs, les droits sociaux et démocratiques fondamentaux sont menacés à travers l'Europe.

Alors qu'elles entrent à nouveau en lutte, les masses voient à leur dépens que ces droits sont incompatibles avec le capitalisme. En Grèce, l'UE a imposé une réduction d'environ 40 pour cent en moyenne des revenus ouvriers, tout en mettant fin au droit à une couverture médicale universelle. En France, Macron répudie le droit des fonctionnaires à l'emploi à vie et promet de saccager les retraites et la Sécurité sociale. Et en Allemagne, la bourgeoisie prépare un gouvernement de Grande Coalition qui collaborerait avec Macron afin d'accélérer les attaques contre les travailleurs.

Et alors que la bourgeoisie militarise la société, mettant en place de vastes appareils sécuritaires et de surveillance braqué sur les masses dans tous les pays, elle vise également à grignoter de plus en plus, voire éliminer carrément, le droit de mener la lutte des classes. Et, même si l'intervention cynique de Mélenchon tente de le masquer, elle dispose là-dessus du soutien du PGE, qui tente de livrer les masses pieds et poings liés aux banques.

C'est une nouvelle confirmation que la force qui va donner une direction révolutionnaire et socialiste à la classe ouvrière européenne et internationale sera le CIQI, la seule tendance à avoir mis en garde les travailleurs sur le rôle réactionnaire de Syriza avant son élection.

A lire également:

Les leçons politiques de la trahison de Syriza en Grèce

[5 décembre 2015]