Les partis allemands parviennent à un accord sur une grande coalition pour la guerre et l’austérité

Par Johannes Stern
9 février 2018

L'Union chrétienne-démocrate allemande, l'Union chrétienne-sociale (CDU / CSU) et les sociaux-démocrates (SPD) ont annoncé mercredi avoir conclu un accord pour former un nouveau gouvernement de grande coalition.

Une troisième édition de la grande coalition sera le gouvernement allemand le plus à droite depuis la chute du régime nazi. Il cherchera à lancer une vaste remilitarisation et une nouvelle série d'attaques contre les acquis sociaux, et tentera d'adopter la politique de l’Alternative pour l’Allemagne d’extrême droite (AfD) sur les réfugiés et d'établir un État policier pour mener une répression au pays.

Un examen attentif de l'accord de coalition de 177 pages le montre clairement. Les vaines promesses des principaux dirigeants sociaux-démocrates, telles que les prétentions incessantes du chef actuel du SPD Martin Schulz et de son successeur désigné Andrea Nahles, selon lesquelles plus d'argent sera disponible pour l'éducation, le logement et les dépenses sociales, servent à dissimuler les plans réactionnaires qu’ils ont rédigés et qui seront maintenant mis en oeuvre.

Un aperçu des politiques que le nouveau gouvernement va imposer a été démontré à la veille de l'annonce par le syndicat IG Metall, proche collaborateur du SPD, qui a mis fin à la grève des centaines de milliers de travailleurs industriels, entraînant l’imposition d’un gel effectif des salaires et venant radicalement miner les conditions de travail.

L'objectif central de l'accord de coalition est le retour de l'Allemagne à une politique étrangère de «grande puissance», annoncée par la précédente grande coalition lors de la conférence de Munich sur la sécurité en 2014. Le chapitre de 20 pages sur «la responsabilité de l'Allemagne pour la paix, la liberté et la sécurité dans le monde» est le plus long de tout l'accord et doit être lu comme un plan d'expansion massive du militarisme allemand.

Le chapitre identifie les pays, régions et continents entiers de nouveau considérés par l'impérialisme allemand comme ses sphères d'influence: les Balkans occidentaux, la Russie, l'Ukraine, la Turquie, le Moyen-Orient, l'Afrique, l'Amérique latine, l'Asie et l'Afghanistan.

Sous la rubrique «Une armée moderne», le SPD et les partis conservateurs s'engagent à «fournir le meilleur équipement possible» et l'«entraînement» pour que l'armée puisse «accomplir avec compétence les tâches qui lui sont attribuées dans tous leurs aspects».

L'armée achètera «ce dont elle a besoin, pas ce qu'on lui propose». Il est nécessaire d'avoir une machine militaire «efficace». À cette fin, «le renouvellement, la modernisation et l'expansion de l'armée entamés pendant la dernière législature» seront «poursuivies, tandis que l'accélération des processus, notamment d'achat», sera assurée.

En termes monétaires, cela signifie une augmentation annuelle du budget militaire de l'Allemagne d'au moins 35 milliards d'euros dans les années à venir. Avec la formulation «nous voulons atteindre les objectifs de capacité convenus par l’OTAN et combler les lacunes de capacité», les partis conservateurs et le SPD se sont engagés à augmenter le budget de la défense à 2% du PIB d'ici 2024.

Comparés à ces énormes sommes à dépenser dans l'armée, les 46 milliards d'euros qui seraient alloués à des dépenses sociales supplémentaires au cours des quatre prochaines années sont dérisoires. Cependant, il est tout à fait probable que ceci soit sacrifié pour les dépenses militaires, d'autant plus que l'accord de coalition stipule le maintien d’un budget équilibré et évite toute augmentation d’impôts pour les riches ou l'introduction d'un impôt sur la fortune.

Le document appelle également à ce que l'Allemagne planifie le développement d'armes nucléaires. «Tant que les armes nucléaires jouent un rôle d'instrument de dissuasion dans le concept stratégique de l'OTAN, l'Allemagne a intérêt à participer aux discussions stratégiques et aux procédures de planification», indique le document sous la rubrique «Désarmement et la politique restrictive d'exportation d'armes».

Sous la rubrique des «interventions étrangères actuelles de l'armée», les partis de la coalition appellent à au prolongement et à l'expansion des interventions militaires allemandes. Ils veulent «développer davantage [...] le mandat pour la stabilisation mondiale et le combat continu contre le terrorisme de l'État islamique», «augmenter le nombre de soldats» dans le nord de l'Afghanistan, «poursuivre» l'intervention militaire au Mali et «augmenter» le «plafond» du nombre de soldats engagés au combat là-bas.

Pour faire progresser les ambitions de grande puissance de l'impérialisme allemand sur la scène mondiale, les partis conservateurs et le SPD appellent à une politique militaire européenne commune et de grande puissance en coopération avec la France.

Le premier chapitre de l'accord, intitulé «Un nouveau départ pour l'Europe», déclare: «L'équilibre mondial des forces a fondamentalement changé au cours des dernières années – politiquement, économiquement et militairement. De nouveaux domaines d'intérêt pour les États-Unis et le renforcement de la politique de la Chine et de la Russie montrent clairement que l'Europe doit prendre son destin en main plus que par le passé. Ce n'est qu'ensemble que l'UE a l'occasion de s'affirmer dans le monde et de faire respecter ses intérêts communs.»

Les objectifs déclarés de la coalition comprennent le développement d'une «coopération permanente en matière de sécurité dans le domaine militaire», l'utilisation du «fonds de défense européen» et la mise en place d'un «quartier général de l’UE adéquatement équipé pour mener les missions civiles et militaires». En outre, d'autres mesures seront prises pour développer une «armée d'Européens».

L'autre facette de ce «nouveau départ pour l'Europe» est l'intensification des politiques d'austérité qui ont déjà plongé des millions de travailleurs et de jeunes dans la pauvreté et le chômage. L'objectif du gouvernement est de «renforcer la compétitivité et le potentiel de croissance de l'UE dans le contexte de la mondialisation» et de «réformer durablement l'UE en partenariat avec la France».

Sur le plan intérieur, la CDU / CSU et le SPD prévoient établir un État policier pour réprimer l'opposition croissante à la guerre et aux coupes des dépenses sociales. «Nous renforçons la sécurité en Allemagne», écrivent-ils, avant de lancer un appel à un soi-disant «pacte pour l’État de droit», dont «15.000 nouveaux postes pour les forces de sécurité au niveau fédéral et des Länders (régions)».

En outre, il existe des plans pour «mieux équiper la police», «l'expansion des analyses ADN», l'utilisation des images de surveillance dans les zones de conflit social et la centralisation des agences de sécurité et de renseignement. «En outre, nous voulons centraliser les pouvoirs des agences de renseignement fédérales et des Länders, en particulier en ce qui concerne la collecte et le stockage des données», déclare le document.

Cela inclut également une expansion du contrôle de l'Internet. «Les forces de sécurité ont besoin des mêmes pouvoirs en ligne que hors ligne.» Le document appelle à l'expansion de la loi sur l’Internet, qui vise à censurer l'opinion politique de gauche et socialiste.

Sur la politique des réfugiés, les partis conservateurs et le SPD ont essentiellement adopté les positions de l'AfD d'extrême droite. «Une répétition de la situation en 2015» doit être «évitée», et il est donc nécessaire de «s'efforcer de gérer et restreindre de manière appropriée les mouvements de migrants», indique le document.

Il est également prévu de «créer des centres de rétention, de décision et de rapatriement pour accélérer les procédures d'asile» – en réalité des camps de concentration pour les migrants – la «déportation rigoureuse des personnes ayant l'obligation avérée de partir», la «protection efficace des frontières extérieures». Et «l'expansion de la garde côtière et de la patrouille frontalière (Frontex) européennes pour qu'elles deviennent une véritable police des frontières européenne».

Alors que la direction du SPD exhorte ses membres à voter pour l'accord de coalition de droite, le Sozialistische Gleichheitspartei (Parti de l'égalité socialiste, SGP) exige qu'il soit rejeté lors du prochain vote des membres. Il n'y a pas de mandat populaire pour l'installation de ce gouvernement d'extrême droite. C'est une conspiration pure et simple contre la population, élaborée à son insu.

Lors des élections fédérales de septembre dernier, la CDU / CSU et le SPD ont connu leurs plus mauvais résultats dans l'histoire de la République fédérale. Selon les derniers sondages, seulement 32 % de la population appuient un gouvernement de grande coalition.

Le SGP appelle à de nouvelles élections. Ce faisant, il se base sur la montée mondiale de l'opposition aux attaques sociales, au militarisme et à la dictature. Au bout du compte, les politiques réactionnaires des partis conservateurs et du SPD, soutenues par tous les partis parlementaires et de larges fractions de la bourgeoisie européenne, ne peuvent être stoppées que par un mouvement indépendant de la classe ouvrière basé sur un programme socialiste.

(Article paru en anglais le 8 février 2018)