Le conflit syrien s'intensifie alors que les forces pro-syriennes entrent dans Afrin

Par Halil Celik
23 février 2018

Avec l'entrée mardi d'un convoi de milices qui soutiennent le gouvernement du président Bashar al-Assad dans le canton syrien d'Afrin et la riposte des troupes turques par de lourds tirs d'artillerie, le danger d'une confrontation militaire directe entre les troupes turques et syriennes a augmenté.

Cela ouvre la porte à une nouvelle escalade de la guerre civile en Syrie, où sont en présence les armées turque et syrienne, des milices liées à l'Iran qui soutiennent le gouvernement de Damas, des troupes russes et américaines et plusieurs forces par procuration y compris des nationalistes kurdes et plusieurs groupes islamiques.

Selon Reuters, les forces pro-gouvernementales ont été bien accueillies par les unités de protection des peuples kurdes (YPG), qui ont mis en place trois cantons autonomes dans le nord de la Syrie, y compris Afrin, depuis le début du conflit syrien en 2011. Ankara considère cela comme une menace à cause des liens entre les YPG et le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), qui mène une guerre de guérilla en Turquie depuis trois décennies.

Le 20 janvier, la Turquie a lancé son opération «Branche d'olivier» pour nettoyer les militants des YPG d'Afrin. Selon les autorités turques, cette opération a coûté la vie à 1651 combattants kurdes et à 32 soldats turcs, tandis que 7 civils turcs ont été tués et 125 blessés dans des attaques transfrontalières lancées par les YPG. Avec son opération Bouclier de l'Euphrate, l'armée turque a commencé une intervention directe dans le nord de la Syrie en août 2016 pour empêcher que les YPG ne relient Afrin le long de la frontière turco-syrienne à d'autres territoires peuplés en majorité de Kurdes au nord-est de la Syrie.

S'adressant au groupe parlementaire de son parti au pouvoir, le Parti de la justice et du développement (AKP) mardi, le président turc Recep Tayyip Erdogan a déclaré qu'Ankara avait travaillé avec la Russie pour empêcher tout déploiement par les forces gouvernementales pro-syriennes. «Les préparatifs sur le terrain prennent un certain temps. Dans les prochains jours nous allons faire le siège de la ville d'Afrin. Il est très important que chaque endroit où nous allons reste sécurisé», a-t-il déclaré. «Grâce au siège, les YPG n'auront aucune marge de manœuvre pour négocier avec le régime syrien.»

Dans une tentative de minimiser le danger croissant d'escalade, Erdogan a déclaré plus tard dans la journée que la question de l'entrée des milices pro-Damas à Afrin était «mise de côté pour le moment». Lors d’une conférence de presse avec son homologue macédonien Gjorge Ivanov, il a déclaré: «Hier, nous avons convenu de ces questions dans des discussions avec Poutine et Rouhani. Malheureusement, vous savez, ce type d'organisation terroriste a pris la mauvaise décision.» Lundi, Erdogan avait discuté de la question avec le président russe Vladimir Poutine et le président iranien Hassan Rohani dans des conversations téléphoniques séparées.

Dans une réunion de groupe parlementaire mardi, Devlet Bahceli, le chef du Parti du Mouvement nationaliste (MHP) fascisant, le principal allié d'Erdogan, a mis en garde le président syrien Bachar al-Assad sur les conséquences d'un éventuel soutien aux forces kurdes. Il a dit: «S'il entre dans Afrin et se tient avec le PKK/PYD/YPG, il en subira les conséquences.» Le 6 février, Bahceli a déclaré devant son groupe parlementaire qu'il fallait «détruire Afrin et brûler les terroristes».

Lundi, le ministre turc des Affaires étrangères, Mevlut Cavusoglu, a déclaré dans un entretien avec le radiodiffuseur privé Kanal 24: «Il est évident qu'ils [le régime] n'ont pas encore rejoint [Afrin], mais de plus en plus de terroristes arrivent dans la région surtout à partir de l’Est». Soulignant que «cela ne pas un problème à la Turquie si les forces du régime syrien entrent en Afrin pour combattre le groupe terroriste», il a ajouté: «Mais si le régime y entre pour soutenir et protéger YPG/PKK-Daesh, personne ne peut arrêter l'armée turque.»

Cavusoglu répondait à une question sur un reportage de l'agence de presse syrienne SANA, selon lequel les milices pro-gouvernementales «Forces populaires» entreraient bientôt dans Afrin. Le reportage de SANA, cependant, ne laissait aucun doute sur le fait que «les forces populaires arriveront bientôt dans la région d'Afrin pour soutenir les populations locales contre l'agression lancée par le régime turc dans la région depuis le 20 janvier».

Selon SANA, «Le régime turc mène une agression barbare sur la région d'Afrin depuis près d'un mois, utilisant divers types d'armes et d'obus incluant le gaz de chlore interdit internationalement, tuant et blessant des centaines de civils et détruisant des infrastructures, des repères historiques.»

Pendant ce temps, le vice-Premier ministre et porte-parole du gouvernement turc, Bekir Bozdag, a qualifié le reportage de SANA d'irréaliste: «Bien que certaines forces liées au régime syrien entrent dans l'Afrin, cette information n'a pas été confirmée par les autorités officielles. C'est irréaliste, ce n’est pas basé sur des faits».

Le porte-parole de la présidence turque Ibrahim Kalin a rejeté sur son compte Twitter officiel un accord entre les YPG et le gouvernement syrien comme étant de la propagande. Il a écrit: «Il est clair que les reportages sur un accord entre le régime et le PYD/YPG ont un but de propagande. Mais cela ne signifie pas qu'il n'y ait pas eu un ensemble de négociations sales et secrètes.»

Ces commentaires interviennent après que Badran Jia Kurd, un conseiller de l'administration autonome kurde du nord de la Syrie, a déclaré à Reuters dimanche qu'un accord avait été conclu pour que l'armée syrienne se rende bientôt à Afrin pour combattre l'assaut turc.

Mais le porte-parole de YPG, Nouri Mahmoud, a nié lundi qu'un tel accord avec le gouvernement de Damas avait été conclu, ajoutant que la pression de la Russie avait empêché l'accord d'aller de l'avant jusqu'à présent. Mahmoud a déclaré qu'il n'y avait «qu'un appel de notre part pour que l'armée syrienne entre et protège les frontières».

Selon un communiqué de presse du Kremlin sur la conversation téléphonique entre Poutine et Erdogan, «Lors de la discussion sur la situation en Syrie, une attention particulière a été accordée aux moyens de renforcer la coopération dans le format Astana [une référence à l'accord conclu en Kazakhstan l'année dernière]. Leur volonté a été confirmée par une coordination étroite des efforts de la Russie, de la Turquie et de l'Iran pour parvenir à un fonctionnement efficace des zones de désescalade et pour faire avancer le processus politique conformément aux accords conclus par le Congrès du dialogue national à Sotchi.»

S'exprimant lundi à l'ouverture de la conférence du club de discussion de Valdaï, qui est connu sous la désignation ironique «Russie au Moyen-Orient: Jouer sur tous les terrains», le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov a exprimé ses inquiétudes sur la souveraineté et l'intégrité territoriale de la Syrie faisant appel à Washington à «ne pas jouer avec le feu en Syrie».

«Nous sommes obligés d'observer avec inquiétude les tentatives de faire désintégrer la Syrie. De telles préoccupations surgissent après avoir étudié les plans que les États-Unis commencent à mettre en œuvre sur le sol, principalement à l'est de l'Euphrate [la zone à majorité kurde contrôlée par les YPG] … J'invite encore une fois nos collègues américains à ne pas jouer avec le feu et à mesurer leurs pas et de ne pas procéder sur des besoins immédiats de l'environnement politique actuel, mais plutôt sur les intérêts à long terme du peuple syrien et de tous les peuples de la région, y compris les Kurdes, bien sûr, que ce soit la Syrie ou l'Irak ou d'autres pays de la région», a déclaré M. Lavrov.

Se référant au soutien des États-Unis au Parti de l'Union démocratique du Kurdistan (PYD) et à ses milices YPG, Lavrov a également accusé les États-Unis de prendre des mesures provocatrices en Syrie, «ce qui a conduit à une escalade des tensions avec la Turquie», et il a ajouté: «vous savez ce qui se passe maintenant à Afrin».

Auparavant, Lavrov a accusé Washington de «vouloir isoler une grande partie du territoire syrien du reste du pays en violation de la souveraineté et de l'intégrité territoriale de la Syrie». Dans une interview accordée à la chaîne de télévision Euronews le vendredi 16 février, le ministre des Affaires étrangères a déclaré: «Une force d'intervention américaine et d'autres unités séjournent illégalement en Syrie, sans aucune invitation de Damas (le gouvernement légitime) ou un mandat du Conseil de sécurité des Nations Unies. ... De toute évidence, les États-Unis ont une stratégie qui, je pense, vise à maintenir leur présence militaire en Syrie pour toujours. ... Ils cherchent à faire de même en Irak et en Afghanistan, malgré toutes leurs promesses précédentes.»

Moscou et aussi Téhéran ont réaffirmé la nécessité de respecter la souveraineté et l'intégrité territoriale de la Syrie. Le président iranien Hassan Rouhani a déclaré lundi dans un entretien téléphonique avec le président turc que «combattre le terrorisme, expulser les terroristes de Syrie et contrer les mouvements séparatistes dans la région font partie des objectifs communs de l'Iran et de la Turquie». Comme l'agence de presse Fars News a rapporté, Rouhani a ajouté, «l'Iran et la Turquie poursuivent des objectifs communs dans les développements régionaux et internationaux».

En septembre de l'année dernière, Ankara et Téhéran ont appliqué des mesures punitives contre le gouvernement régional kurde (GRK) en Irak et lancé des exercices militaires à leurs frontières en soutien au gouvernement central irakien, alors que le GRK procédait à un référendum sur l'indépendance. Confronté à des sanctions imminentes et à la perspective d’une intervention militaire, le GRK a dû reculer.

La Russie, la Turquie et l'Iran sont actuellement dans une alliance tacite qui a marginalisé les États-Unis dans la plupart des négociations diplomatiques sur l'avenir de la Syrie, mais ils ont des intérêts distincts et pas nécessairement compatibles dans la région.

Ayant donné son approbation à la poussée de la Turquie dans le nord de la Syrie, à condition que l'opération reste dans certaines limites et ne confronte pas les forces d'Assad, Moscou jouait sur les divisions entre les deux alliés de l'OTAN, Ankara et Washington pour renforcer sa position en Syrie contre les États-Unis.

Le régime de Poutine, cependant, a également pour but d'éloigner les nationalistes kurdes syriens du Pentagone et donc maintient des liens étroits avec eux, contrairement à Ankara et à Téhéran. Ainsi, la «question kurde» est redevenue un facteur de rapprochement entre l'Iran, la Turquie et l'Irak, non seulement en tant que problème commun historiquement non résolu, mais aussi en raison de l'implication américaine qui accroît leur peur de la séparation kurde. Il se peut également que cela inclue le gouvernement syrien.

Cette évolution a révélé le caractère réactionnaire de l'invasion d'Afrin par Ankara comme un geste imprudent qui va exacerber les conflits qui font rage au Moyen-Orient et intensifier le danger de guerre entre les grandes puissances, qu’on ne peut éviter qu’en bâtissant dans la classe ouvrière un mouvement socialiste anti-guerre à l'échelle internationale.

(Article paru en anglais le 22 février 2018)