Le doute plane sur les allégations britanniques sur le poison «Novitchok» dans l'affaire Skripal

Par Alexandre Lantier
20 mars 2018

Alors que Londres intensifie les tensions avec la Russie en accusant Moscou d’empoisonner l’ancien espion britannique Sergei Skripal avec du «Novitchok» à Salisbury le 4 mars, les milieux diplomatiques et scientifiques s’interrogent de plus en plus sur les allégations britanniques. Il n’est même pas clair si l’arme chimique «Novitchok» existe. Londres n’ayant toujours fourni aucune preuve tangible pour étayer ses accusations, on peu légitimement se demander si toute l’affaire contre la Russie est fondée sur des mensonges.

La semaine dernière, l'ancien ambassadeur britannique en Ouzbékistan, Craig Murray, a écrit une note brève mais dévastatrice sur le «Novitchok». Son article, intitulé «L'histoire de Novitchok est une arnaque comme les ‘ADM’ irakiennes», compare l'affirmation que la Russie a du «Novitchok» aux mensonges américano-britanniques selons lesquels l'Irak possédait des armes de destruction massive (ADM), qu'ils ont utilisé pour justifier une invasion de l'Irak en 2003.

Les allégations que Moscou a utilisé du «Novitchok» proviennent de l'Etat britannique et de son installation de guerre biochimique à Porton Down, tout près de Salisbury. Cependant, comme le souligne Murray, le Dr Robin Black, chef du Laboratoire de détection à Porton Down, avait émis des doutes quant à l’existence d’agents neurotoxiques «Novitchok» tout récemment, en 2016.

Dans une contribution à l’ouvrage scientifique «Chemical Warfare Toxicology», que l'on peut consulter en ligne sur le site de Google Books, Black a écrit:

Ces dernières années, on a beaucoup spéculé sur le développement d’une 4e génération d’agents neurotoxiques, «Novitchoks» (nouveaux venus), en Russie à partir des années 1970 dans le cadre du programme « Foliant », pour créer des agents qui compromettraient les contre-mesures défensives. Les informations dans le domaine public sur ces composés sont rares et proviennent principalement d’un chimiste militaire russe dissident, Vil Mirzayanov. Aucune confirmation indépendante des structures ou des propriétés de ces composés n’a été publiée.

Dans un article de 1995, Mirzayanov a dit avoir travaillé sur des composés «Novitchok» sans préciser si l'on avait réussi à développer ces composés en un agent neurotoxique viable. Il a écrit: «Il faut se rappeler que les composants chimiques ou précurseurs de A-232 ou sa version binaire Novichok-5 sont des organophosphates ordinaires que peuvent fabriquer des entreprises chimiques commerciales qui fabriquent des produits tels que des engrais et des pesticides».

Mirzayanov a publié un livre en 2008 intitulé «Secrets d’État: un compte rendu d'initié du programme russe de guerre chimique.» Dans le livre, disponible à la vente sur Amazon, il publia ce qu’il prétendait être les formules chimiques des composés «Novitchok» sur lesquels travaillaient les chimistes militaires soviétiques. Cela signifie que n'importe qui ayant accès à des installations chimiques de moyenne technologie pourrait fabriquer les composés «Novitchok» que Mirzayanov aurait contribué à développer.

Ceci n'a pas suffi à convaincre la communauté scientifique de l’existence d’armes chimiques «Novitchok». L’installation de Porton Down n’était pas la seule à exprimer ses doutes. En 2013, comme observe Murray, le Conseil consultatif scientifique (CCS) de l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques (OIAC) a également précisé qu’il n’avait aucune preuve que les composés «Novitchok» avaient été transformés en agents neurotoxiques.

Dans ce rapport, toujours disponible en anglais sur le site Web de l’OIAC, le CCS a expliqué qu’il n’incluait pas les «Novitchoks» dans sa liste d’armes chimiques, car il n’avait pas trouvé de preuve que ces composés pouvaient servir à fabriquer des armes chimiques:

(La) définition des produits toxiques figurant dans la Convention couvrirait tous les produits susceptibles de servir d'arme chimique. Sur les nouveaux produits toxiques non énumérés dans l’Annexe sur les produits chimiques, mais qui pourraient mettre la Convention en danger, le CCS évoque les «Novitchoks». Le nom «Novitchok» apparaît dans une publication d’un ex-scientifique soviétique qui dit avoir étudié une nouvelle classe d’agents neurotoxiques pouvant servir d'arme chimique binaire. Le CCS ne dispose pas d’informations suffisantes pour émettre un jugement sur l’existence ou les propriétés des «Novitchoks».

Après que Londres ait aidé Washington à lancer une guerre basée en mentant sur les ADM en 2003, il n'y a pas de raison de croire les allégations de Londres concernant l'utilisation par la Russie de «Novitchok», sur lesquelles Londres fonde ses arguments contre la Russie. Il faut plutôt poser plusieurs questions.

Si quelqu'un a secrètement développé une arme «Novichok» à partir de composés décrits par Mirzayanov, et les responsables britanniques en ont trouvé après l'empoisonnement des Skripal:

*Pourquoi ont-ils refusé de remettre un échantillon de ce composé inconnu et dangereux à l’OIAC pour analyse, afin de mieux traiter les futures attaques au «Novitchok»?

*Comment savent-ils que cette arme vient de Russie, alors que n'importe qui peut en acheter la formule sur Amazon (pour 7,25 dollars dans l'édition Kindle)?

*En particulier, comment les responsables britanniques savent-ils qu'à la différence des attaques à la bacille du charbaon de 2001 aux États-Unis, cette attaque ne provient pas de leur propre appareil de guerre biochimique?

Si par contre, comme la communauté scientifique semble le croire, l'arme «Novitchok» n’existe pas, et Londres ne l’a donc pas trouvée à Salisbury, alors pourquoi le Royaume-Uni attise-t-il à nouveau une fièvre de guerre fondée sur des mensonges sur les ADM — visant cette fois-ci la Russie, une puissance nucléaire?