L’Otan intensifie ses menaces contre la Russie dans l'affaire Skripal

Par Alexandre Lantier
20 mars 2018

Les autorités britanniques intensifient leurs accusations selon lesquelles Moscou a empoisonné l’espion britannique Sergei Skripal et sa fille, Julia. Avec des dirigeants de l’Otan, ils lancent un barrage de menaces politiques et militaires contre la Russie, une puissance nucléaire, sans fournir aucune preuve tangible pour étayer leurs allégations.

Samedi, le Premier ministre, Theresa May, a noté la réaction de Moscou à la «suspension de tout contact de haut niveau prévu entre le Royaume-Uni et la Fédération russe».

Moscou venait de réagir à l’expulsion de 23 diplomates russes de Grande-Bretagne et aux menaces de May d’expulser les médias et de geler les avoirs russes, en expulsant 23 diplomates britanniques et en menaçant de suspendre les opérations des institutions culturelles britanniques. L’ambassade russe à Londres a déclaré que la politique britannique est «totalement inacceptable, injustifiée et à courte vue... La responsabilité de la détérioration des relations entre la Russie et le Royaume-Uni repose entièrement sur la direction politique actuelle de la Grande-Bretagne».

May a balayé les déclarations de Moscou du revers de la main. Selon elle, dans l’affaire Skripal, «il n’y a pas d’autre conclusion hors celle de la culpabilité de l’État russe. C’est la Russie qui est en violation flagrante du droit international et de la Convention sur les armes chimiques».

C'est une parodie: c’est la Grande-Bretagne et l’OTAN qui mènent une campagne agressive et téméraire contre Moscou. Londres refuse de fournir des preuves pour étayer ses accusations. Deux semaines après l’empoisonnement des Skripals, Londres n’a toujours pas fourni d’échantillons du poison à Russie, comme l'exige la Convention sur l’interdiction des armes chimiques (CIAC), ou à l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques (OIAC) de l'ONU.

Nonobstant, le ministre britannique des Affaires étrangères, Boris Johnson, a réitéré hier que la piste dans l’affaire d’empoisonnement des Skripals «mène inexorablement au Kremlin». Selon lui, la Russie a de grandes réserves d’un agent neurotoxique «novitchok». Il a dit à la BBC, «Nous avons des preuves que pendant ces 10 dernières années, la Russie a non seulement étudié comment utiliser des agents neurotoxiques dans des assassinats, mais a également créé et stocké du novitchok».

Toutefois, Johnson n’a fourni aucune preuve. Il n’a pas non plus expliqué pouruqoi Londres n’a toujours pas livré d’échantillon du «Novitchok» prétendument utilisé contre les Skripals aux autorités internationales. Il a promis que Londres fournirait des échantillons à Moscou et à l’OIAC à l’avenir, et que l’OIAC allait pouvoir enquêter sur les lieux de l’empoisonnement à Salisbury.

Johnson a proposé d'autres actions à l’OTAN contre la Russie. Il a dit que le haut comité de défense britannique se réunirait cette semaine pour décider des «mesures supplémentaire» à prendre, soulignant que Londres traite l'affaire d'un point de vue militaire. Il a aussi prédit correctement que les ministres de l’UE soutiendraient un projet de déclaration de l’UE condamnant la Russie dans l’affaire Skripal lors d’une réunion hier.

Le Quartier général des communications du gouvernement (GCHQ), l’une des principales agences du renseignement britannique, a annoncé qu’il se préparait à une guerre cybernétique avec la Russie et a affirmé que la Russie attaquait les infrastructures britanniques avec des logiciels malveillants. Le Centre national de la cybersécurité (NSCS) du GCHQ travaille avec les banques et les services publics et surveille de «très gros volumes» de cyberattaques, a déclaré l’ancien directeur du GCHQ, Robert Hannigan, au Observer.

Et dans le journal allemand Die Welt am Sonntag, le secrétaire général de l’OTAN, Jens Stoltenberg, a exigé que Berlin se prépare à intensifier son action contre la Russie. Déclarant que l’affaire Skripal démontre que la Russie est devenue «plus agressive», Stoltenberg a déclaré à Die Welt: «Je pense que la chancelière Merkel et ses collègues devront prendre de nouvelles décisions au sommet de l’OTAN en juillet à Bruxelles. Nous devons être alertes et résolus».

Stoltenberg a fait la déclaration incendiaire que cela soulève «le danger que le gouvernement russe puisse progressivement passer des attaques conventionnelles à des attaques nucléaires ».

Stoltenberg a exigé une posture nucléaire plus agressive contre la Russie. Observant que la Russie, la Chine et la Corée du Nord ont «d’importants arsenaux nucléaires», il a déclaré: «Tant qu’il y aura des armes nucléaires dans le monde, l’Otan devra rester une alliance disposant d'armes nucléaires». Il a insisté sur l'importance des projets de Washington pour moderniser ses bombes nucléaires B-61 en Europe, affirmant qu’il est «important de s’assurer que ces armes sont sûres et efficaces».

Ces remarques soulignent que des sections puissantes de la classe dirigeante européenne exploitent les événements troubles à Salisbury pour provoquer une crise militaire majeure. L’Otan et Londres ne fournissent aucune preuve sérieuse contre la Russie, ce qui souligne qu’une enquête sérieuse sur l’attaque contre les Skripals n'est pas leur principale priorité.

Ils veulent surtout attiser une hystérie militariste afin de déplacer le climat politique vers la droite et de résoudre des problèmes explosifs, tels que le stationnement de bombes nucléaires américaines en Europe ou les affrontements de l'Otan avec la Russie, la Chine, la Corée du Nord ou la Syrie — de manière agressive.

Londres et Washington veulent aussi maintenir l’unité de l’Otan en alignant les pays de l’Union européenne (UE) sur la campagne anti-russe qui prédomine en Grande-Bretagne et dans une grande partie de la classe politique américaine.

En février, lors de la conférence de Munich, des responsables allemands et français ont annoncé qu’ils bâtiraient une importante machine de guerre indépendante de Washington, à laquelle ils consacreraient des centaines de milliards d’euros. Plusieurs puissances européennes ont déclaré qu'elles développeraient leurs liens commerciaux avec la Russie, passant outre les sanctions imposées à la Russie par Washington. Un élément majeur du traitement de l’affaire Skripal par l’Otan est sa tentative de mettre fin à ces efforts de l'axe Berlin-Paris de se rapprocher de Moscou.

Berlin et Paris ont rejoint Londres et Washington jeudi en signant une déclaration accusant Moscou dans l'affaire Skripal, ce qui les rend complices de la campagne impérialiste contre la Russie. Mais les responsables britanniques et de l’OTAN mènent toujours une grande campagne diplomatique pour forcer les responsables européens à prendre une ligne antirusse encore plus dure.

Selon le Financial Times, Londres était mécontente peu après l'attentat, car «Emmanuel Macron et Federica Mogherini, la plus haute diplomate de l’UE condamnaient l’attentat — mais ne se faisaient pas l'écho des inquiétudes du Royaume-Uni sur la Russie».

Le quotidien britannique The Guardian a écrit dimanche que «les responsables britanniques ont obtenu un fort soutien des Français et de leurs alliés traditionnels en Europe du Nord, y compris les pays baltes, pour durcir le projet initial de l'UE. Les politiciens européens récusent tous l'attaque, mais certains populistes de droite, comme l’AfD en Allemagne et La Lega en Italie, refusent catégoriquement d'en rendre responsable (le président russe Vladimir) Poutine».

Le caractère inventé des accusations de Londres contre Moscou dans l’affaire Skripal, ainsi que les tensions interimpérialistes sous-jacentes à la campagne anti-russe ont toutes deux émergé des remarques extraordinaires de Sigmar Gabriel la semaine dernière dans Die Welt. Récemment démis de ses fonctions de ministre des Affaires étrangères dans le nouveau gouvernement allemand, il a lancé une tirade amère contre le traitement de l’affaire Skripal par Londres.

«On est innocent jusqu’à ce que le contraire soit prouvé», a-t-il déclaré. Il a qualifié les accusations contre la Russie «d’accusations grossières» et de «théories du complot». Un homme qui, il y a quelques jours, conduisait la diplomatie allemande a déclaré que le climat en Europe sur l’affaire Skripal «rappelle un film de James Bond vraiment mauvais».