L'économie mondiale risque de se «déchirer»

Par Nick Beams
17 avril 2018

À la veille de la réunion annuelle printanière du Fonds monétaire international (FMI) à Washington cette semaine, sa directrice générale, Christine Lagarde, a indiqué que le système commercial international risquait la destruction à cause de la montée du protectionnisme.

Dans un discours à l'Université de Hong Kong mercredi, Lagarde a déclaré: «Le système commercial multilatéral a transformé notre monde au cours de la dernière génération. Mais ce système de règles et de responsabilité partagée risque de se déchirer. Ce serait un échec politique commun inexcusable».

Lagarde n'a pas spécifiquement cité les actions de l'administration Trump et ses plans visant à imposer des tarifs douaniers sur 150 milliards de dollars de marchandises chinoises chaque année, mais a réfuté l'affirmation de «certaines personnes» selon laquelle les déséquilibres commerciaux étaient causés par des pratiques commerciales «injustes».

Alors que de telles pratiques existaient, affirme Lagarde, les déséquilibres commerciaux bilatéraux étaient généralement un portrait de la division du travail entre les économies, y compris les chaînes de valeur mondiales.

La priorité pour l'économie mondiale était que les gouvernements «se tiennent à l'écart du protectionnisme sous toutes ses formes» – un appel qui a été fait régulièrement dans les récentes déclarations de politique générale du FMI.

Pourtant, on peut voir combien rapidement et considérablement les événements évoluent en sens inverse: il y a un an, de tels appels étaient dirigés contre les États-Unis qui s’opposaient à ce qu’un engagement à «résister au protectionnisme» soit inclus dans les déclarations des forums économiques mondiaux. Aujourd'hui, les appels visent des actions déjà entreprises par l'administration Trump.

Le FMI devrait maintenir son évaluation optimiste de la croissance économique mondiale lorsqu'il publiera son évaluation des Perspectives de l'économie mondiale. La croissance en 2017 a porté à croire que, finalement, après près d'une décennie, les effets de la crise financière de 2008 étaient en voie d’être surmontés.

Lagarde a déclaré que le FMI pourrait encore voir un dynamisme à l'échelle mondiale et continuer à être optimiste. Mais tandis que l'image mondiale actuelle est restée brillante, «nous pouvons voir des nuages plus sombres qui se profilent».

La réalité était que l'élan prévu pour 2018 et 2019 finirait par ralentir, a-t-elle dit. «Il va ralentir en raison de la diminution des incitatifs fiscaux, y compris aux États-Unis et en Chine; et en raison de la hausse des taux d'intérêt et du resserrement des conditions financières, alors que les grandes banques normalisent leur politique monétaire».

À plus long terme, avec des populations vieillissantes et une faible productivité, «les perspectives à moyen terme seront difficiles, surtout dans le monde avancé», a-t-elle déclaré.

Cependant, il semble que même les prévisions du FMI concernant une croissance solide au cours des 18 prochains mois pourraient ne pas être correctes. Dans un article publié le 8 avril, le Wall Street Journal notait que des «fissures» se formaient dans le scénario de croissance mondiale, et que le scénario selon lequel la croissance était «sur le point de sortir d'une longue période de faiblesse» devait être réévalué.

Dans la période récente, «la reprise mondiale a été prise dans une ornière», indique l'article. Aux États-Unis, les indicateurs de l'activité manufacturière et des services ont reculé. Les ventes au détail ont chuté pendant trois mois consécutifs, les dépenses de construction ont décéléré en début d'année et les ventes d'automobiles ont largement plafonné». De plus, la croissance du marché du travail américain a fortement ralenti le mois dernier.

Un récent article du Financial Times soulignait le ralentissement de la croissance et posait la question suivante: «L'économie mondiale commence-t-elle à bafouiller?» En dépit de la bonne santé du marché de l'emploi, les ventes au détail américaines ont brusquement chuté en janvier et sont restées inférieures aux prévisions en février. Les ventes au détail européennes et chinoises ont également été inférieures aux attentes des économistes en février, et les indices des directeurs des achats se sont affaiblis presque partout».

L'article citait un sondage réalisé par la Bank of America le mois dernier auprès de gestionnaires de fonds, dans lequel 74% des sondés ont conclu que l'économie mondiale était maintenant dans son «dernier cycle» et ont cité le gestionnaire de fonds spéculatifs Stephen Jen, qui affirme que les turbulences actuelles sur les marchés boursiers pourraient signaler la fin de cette période de croissance.

Selon Jen, le «calme dont le monde a bénéficié était le résultat d'efforts politiques herculéens qui auront des conséquences négatives dans les trimestres à venir. Le calme sera probablement suivi d'une tempête.»

Jen parlait de l'injection de milliers de milliards de dollars dans le système monétaire mondial par la Réserve fédérale américaine et les autres grandes banques centrales, qui ont joué un rôle clé dans la spéculation boursière, surtout aux États-Unis. Mais avec les banques qui cherchent à «normaliser» la politique monétaire en relevant les taux d'intérêt, cela pourrait entraîner un effondrement de la bulle financière.

De manière significative, dans son discours à Hong Kong, Mme Lagarde a déclaré que, grâce à des conditions financières favorables, la dette mondiale – publique et privée – avait maintenant atteint un niveau record de 164.000 milliards de dollars.

La dette privée représentait les deux tiers du total, la dette publique atteignant des niveaux jamais vus depuis la Seconde Guerre mondiale. Mme Lagarde a déclaré que si les tendances actuelles se poursuivaient, «de nombreux pays à faible revenu devront faire face à un endettement insoutenable».

«En fin de compte, un lourd endettement laisse les gouvernements, les entreprises et les ménages plus vulnérables à un resserrement soudain des conditions du marché. Ce changement potentiel pourrait entraîner des corrections du marché, des problèmes de viabilité de la dette et des inversions de flux de capitaux dans les marchés émergents.»

Il était nécessaire d'utiliser la «fenêtre d'opportunité» actuelle pour se préparer aux défis à venir en «créant une marge de manœuvre lorsque le prochain ralentissement viendra inévitablement».

Un autre «ralentissement», cependant, ne sera pas une simple fluctuation du cycle économique, mais une crise majeure, car aucune des contradictions sous-jacentes qui ont produit la crise financière de 2008 n'a été résolue. À bien des égards, comme le montrent les chiffres de la dette, ils se sont intensifiés dans un contexte où l'ensemble de l'ordre commercial et économique international risque, selon les termes de Lagarde, «de se déchirer».

(Article paru en anglais le 13 avril 2018)