Macron et la démocratie de la guerre de classe

Par Peter Schwarz et Andre Damon
21 avril 2018

Mardi, le président français Emmanuel Macron, l’ancien banquier de Rothschild, a fait ce que la presse occidentale a salué comme un plaidoyer passionné pour la démocratie devant le Parlement européen.

Macron a mise en garde contre une Europe où « la fascination illibérale […] grandit chaque jour » et « nos égoïsmes nationaux parfois nous paraissent plus importants que ce qui nous unit face au reste du monde ».

« Nous voyons l’autoritarisme tout autour de nous » a déclaré le président français. « La réponse n’est pas la démocratie autoritaire, mais l’autorité de la démocratie. » Pour Macron, c’est l’union européenne qui incarne cette démocratie, qui représente « un modèle démocratique européen […] unique au monde » et « la démocratie conçue comme la liberté ».

Le discours a suscité une réponse enthousiaste de la part de l’establishment politique américain, britannique et français, avec le New York Times, le Washington Post, et les éditoriaux du Financial Times adulant Macron.

Le New York Times a comparé Macron à un « prophète biblique », montant aux « barricades » pour défendre la « démocratie européenne ».

Mais si Macron est un prophète biblique, il porte des vêtements en lambeaux et souillés.

Quatre jours seulement avant son discours, Macron avait ordonné des frappes aériennes contre les villes syriennes de Damas et Homs, sous de faux prétextes, sans vote parlementaire, et contre l’opposition de la majorité de la population française. Le président français a mené son aventure militaire au Levant en alliance avec Donald Trump, un démagogue de droite à tendance fasciste, et le Premier ministre britannique Theresa May, dont le gouvernement est obnubilé par l’effort de séparer la Grande-Bretagne de l’Union européenne.

Le « prophète » Macron, qui a obtenu moins d’un quart des voix au premier tour des élections françaises de 2017, a inscrit, dès que ses prises de fonctions, les mesures autoritaires de « l’état d’urgence » dans la constitution française, s’est attelé à détruire les services sociaux, et a lancé une attaque frontale contre les travailleurs du secteur public et les étudiants français.

Dans la semaine précédant son discours, Macron a supervisé un assaut massif de plus de 3000 CRS contre les zadistes installés à Notre-Dames-des-Landes et a appelé la France à « réparer le lien entre l’Église et l’État » dans un assaut frontal contre les traditions laïques de la République française.

Et pourtant c’est Macron que la presse occidentale proclame comme le dernier meilleur espoir pour la démocratie. Comme l’a dit le Washington Post, « le président français Emmanuel Macron a articulé mardi des vérités qui résonnent pour le monde entier ».

Dans le discours de Macron et dans son accueil enthousiaste dans toute la presse, il manque une tentative d’expliquer pourquoi l’extrême droite gagne du terrain dans toute l’Europe, ou, tout aussi important, pourquoi les gouvernements « libéraux » d’Europe poursuivent des politiques de plus en plus indissociables de celles des régimes fascistes.

Après tout, le principal partenaire de Macron dans l’Union européenne, l’Allemagne, est dirigé par un gouvernement de la Grande coalition qui a largement adopté la plate-forme anti-immigrés de l’Alternative pour l’Allemagne (AfD) d’extrême droite, a appelé à ressusciter les traditions militaristes (et, disons-le franchement, fascistes) de l’armée allemande, et a imposé l’un des régimes de censure d’Internet les plus draconiens en Europe.

Ni Macron, ni ses panégyristes ne font aucun effort pour relier la montée de l’extrême droite à la croissance de l’inégalité sociale, au démantèlement de l’État-providence ou à la montée du militarisme, c’est-à-dire aux caractéristiques fondamentales du système capitaliste.

En réalité, la plus grande responsabilité pour la montée de l’extrême droite en Europe réside dans les politiques anti-ouvrières menées par l’Union européenne au nom des banques et des grandes entreprises européennes. L’austérité de l’UE, que Macron a soutenu en tant que banquier d’investissement et avec laquelle il a été directement impliqué en tant que ministre français des Finances, a permis aux partis d’extrême droite d’obtenir un soutien croissant. La classe ouvrière ne voit pas l’UE comme l’incarnation de la liberté et de la démocratie, mais comme l’exécuteur impitoyable des intérêts des super-riches et des banques.

L’extrême droite peut se faire passer pour la critique d’un establishment corrompu et orienter la colère sociale dans une direction nationaliste uniquement parce que les sociaux-démocrates, les syndicats et les partis de la pseudo-gauche comme Syriza en Grèce, le NPA en France et Die Linke en Allemagne font tout ce qui est en leur pouvoir pour bloquer l’émergence d’un véritable mouvement de la classe ouvrière et pour soutenir inconditionnellement la mise en œuvre des programmes d’austérité.

En conséquence, le Front national est devenu le deuxième plus grand parti en France, l’AfD est devenu le premier parti d’extrême droite à entrer au parlement fédéral en Allemagne depuis la Seconde Guerre mondiale, le Parti de la liberté, d’extrême droite, participe au gouvernement en Autriche, le Lega et le Mouvement de cinq étoiles, xénophobes, détiennent une majorité parlementaire en Italie, et les partis d’extrême droite sont au pouvoir en Pologne, en République tchèque et en Hongrie.

La « réforme » de l’Union européenne recherchée par Macron dans ces conditions n’a rien à voir avec la démocratie, la liberté et l’égalité. Elle vise à transformer l’Europe en un État policier et une grande puissance militaire dominée par la France et l’Allemagne, capable de rivaliser avec les États-Unis dans le partage impérialiste du monde.

À l’approche de la Seconde Guerre mondiale, les défenseurs du capitalisme anglo-américain affirmaient que la division fondamentale dans le monde – et la source du conflit mondial – était entre la « démocratie » et le « fascisme ». Mais dans les années 1930, comme maintenant, les gouvernements « démocratiques » et « autoritaires » ont été poussés à poursuivre essentiellement les mêmes politiques militaristes et autoritaires par la crise mondiale.

Personne n’a décrit ce processus plus clairement que Leon Trotsky, le codirigeant de la Révolution d’Octobre 1917 et le fondateur de la Quatrième Internationale, qui a soutenu que les travailleurs ne devraient pas avoir d’illusions dans les prétentions « démocratiques » des capitalistes. Dans son essai de 1939, « Le Marxisme à notre époque », Trotsky a écrit :

« Tous les efforts pour représenter la guerre imminente comme un choc entre les idées du fascisme et celles de la démocratie appartiennent au domaine du charlatanisme ou de la stupidité. Les formes politiques changent, les appétits capitalistes demeurent […] La lutte furieuse et sans espoir pour un nouveau partage du monde surgit irrésistiblement de la crise mortelle du système capitaliste. »

Dans un langage qui décrit parfaitement le tandem du réarmement militaire et de l’austérité sociale que Macron représente, Trotsky a observé :

« Mussolini avertit les travailleurs d’Italie qu’ils doivent apprendre à serrer leurs ceintures sur leurs chemises noires. Mais, au fond, la même chose ne se produit-elle pas dans les démocraties impérialistes ? Partout, le beurre sert à graisser les canons. Les travailleurs de France, d’Angleterre, des États-Unis apprennent, sans chemises noires, à serrer leurs ceintures. Dans le pays le plus riche du monde, des millions de travailleurs ont été transformés en misérables. »

Il a poursuivi,

« La détérioration irrésistible des conditions de vie des travailleurs permet de moins en moins à la bourgeoisie d’accorder aux masses le droit de participer à la vie politique, même dans le cadre restreint du parlementarisme bour­geois. Toute autre explication du processus manifeste de l’élimination de la démocratie par le fascisme n’est qu’une falsification idéaliste de la réalité, une tromperie des autres ou de soi-même. »

D’une certaine manière, la presse occidentale a raison de sacraliser Macron comme un porte-parole de la « démocratie ». Il est en fait le porte-parole de la démocratie bourgeoise à l’époque de sa désintégration, c’est-à-dire la domination des banques et des grandes entreprises.

Le monde n’a le choix qu’entre deux formes de dictature, soit la dictature de la bourgeoisie, soit la dictature du prolétariat, c’est-à-dire la conquête du pouvoir politique par la classe ouvrière, la grande majorité de la population, et la réorganisation de la société à partir des besoins sociaux.

La classe ouvrière s’est montrée prête à lutter contre l’austérité de l’UE et sa marche vers la guerre. Cela est démontré par les luttes militantes des cheminots et des étudiants en France, l’ampleur des grèves dans le secteur industriel allemand et les services publics, l’éruption répétée de grèves générales en Grèce, la réapparition des luttes ouvrières en Europe de l’Est, et bien d’autres grèves et manifestations ailleurs.

La période à venir sera caractérisée par d’âpres batailles de classe et une opposition croissante à la guerre et à la répression étatique. Mais ces luttes exigent une perspective politique. Elles ne peuvent réussir que si la classe ouvrière rompt avec les sociaux-démocrates, les syndicats et les partis de pseudo-gauche, et s’unit au niveau international pour allier la lutte contre la guerre et l’austérité à la lutte contre le système capitaliste. Ce n’est que de cette manière que les politiques de l’élite dirigeante peuvent être combattues et que la montée de l’extrême droite sera endiguée.

Léon Trotsky a fondé la Quatrième Internationale en 1938, à l’époque de la montée du fascisme. Elle a mené la lutte contre la guerre, l’inégalité et les attaques contre les droits démocratiques sous la bannière du socialisme prolétarien révolutionnaire, s’opposant au fascisme comme partie intégrante de la lutte pour renverser le système capitaliste décadent et obsolète.

Alors que les élites dirigeantes cherchent encore une fois à transformer le monde en une « prison immonde », comme le disait Trotsky, les travailleurs et les jeunes doivent à nouveau se lancer dans la lutte pour le socialisme en construisant le Comité international de la Quatrième Internationale et ses sections, les Partis de l’égalité socialiste.

(Article paru en anglais le 20 avril 2018)