Les Etats-Unis lancent des ultimatums au FMI sur le commerce

Par Nick Beams
24 avril 2018

Les dangers croissants de la guerre commerciale ont dominé la réunion du Fonds monétaire international (FMI) tenue à Washington au cours du week-end. Malgré les avertissements des dirigeants du FMI et des principaux États membres que de mesures commerciales punitives menacent l’économie mondiale, les États-Unis relèvent leurs exigences.

La pression accrue des États-Unis a été exprimée dans une déclaration officielle du secrétaire américain au Trésor, Steven Mnuchin, demandant au comité gouvernant du FMI de faire davantage pour réduire les importants excédents des pays qui commercent avec les États-Unis, comme l’Allemagne et la Chine.

Adoptant le ton d’un seigneur, il a insisté pour que le FMI soutienne les États-Unis dans leur lutte contre ce qu’ils appellent des « pratiques commerciales mondiales injustes » qui entravent une croissance américaine plus forte. Il a déclaré que le FMI devrait être une « voix forte pour ses membres pour démanteler les barrières commerciales et non commerciales et protéger les droits de propriété intellectuelle ».

Conformément à son programme « l’Amérique d’abord », le gouvernement Trump considère que la Chine a développé ses industries de haute technologie dans les domaines des télécommunications, de la robotique et de l’intelligence artificielle comme une menace à la suprématie économique et militaire américaine. Il dénonce la Chine pour avoir « volé » le savoir-faire américain.

En ce qui concerne la question des déséquilibres mondiaux – le déficit commercial américain de 319 milliards d’euros et les importants excédents d’un certain nombre d’autres grandes économies – Mnuchin a déclaré que ces déséquilibres étaient trois fois plus importants que dans les années 1980 et 1990, « et il n’y a aucune indication qu’ils se rétrécissent ».

« Le FMI doit se montrer à la hauteur sur cette question », a-t-il déclaré, « en donnant une voix plus ferme et en notant constamment quand les membres maintiennent des politiques macroéconomiques, d’échange et commerciales qui maintiennent un avantage concurrentiel injuste ou mènent à une croissance déséquilibrée. »

Mnuchin a déclaré que le FMI devait « s’exprimer plus énergiquement sur la question des déséquilibres externes, y compris en fournissant des recommandations politiques claires pour les pays ayant des excédents importants, à l’appui d’une croissance mondiale plus équilibrée. »

La position du FMI est que les réductions d’impôts du gouvernement Trump, qui augmenteront la dette publique tout en fournissant des centaines de milliards de dollars aux entreprises américaines, dont une grande partie sera utilisée pour des rachats d’actions, vont aggraver la position commerciale américaine en augmentant les importations.

Dans une référence à peine déguisée aux États-Unis, le communiqué final du Comité monétaire et financier international indiquait que les politiques fiscales des pays membres devaient « éviter la pro-cyclicité […] et assurer que la dette publique en tant que partie du PIB mondial est sur une voie soutenable ».

Il a déclaré que la croissance mondiale s’était renforcée, mais que les risques restaient orientés à la baisse « au-delà des prochains trimestres ».

Le communiqué a poursuivi : « La montée des vulnérabilités financières, l’augmentation des tensions commerciales et géopolitiques et la dette mondiale historiquement élevée menacent les perspectives de croissance mondiale. Les difficultés démographiques et la faible croissance de la productivité peuvent réduire le potentiel d’une croissance plus élevée et plus inclusive à l’avenir. »

Lors de sa conférence de presse de clôture, la directrice générale du FMI, Christine Lagarde, a tenté d’apaiser les exigences américaines et d’empêcher les conflits commerciaux de s’ouvrir. Elle a évoqué des préoccupations concernant la montée du protectionnisme et la protection des droits de propriété intellectuelle, affirmant que sa « principale préoccupation » était « d’aider à résoudre ces problèmes avant qu’ils ne dégénèrent au point d’entraver la croissance et la stabilité ».

Mais dans des conditions où les États-Unis sont déterminés à poursuivre leurs efforts pour décharger leurs problèmes économiques croissants sur leurs rivaux, anciens et nouveaux, cela devient une tâche de plus en plus difficile.

Un rapport publié au début du mois par le département du Trésor des États-Unis sur les politiques macroéconomiques et d’échange de ses principaux partenaires commerciaux a clairement montré que la Chine n’est pas la seule cible dans le collimateur de Washington.

Après avoir cité l’excédent commercial bilatéral chinois « extrêmement important et persistant », il a déclaré que : « l’orientation de plus en plus défavorable du développement économique de la Chine présente des risques croissants pour ses principaux partenaires commerciaux et les perspectives de croissance mondiale à long terme. »

Il s’agit d’une référence à l’initiative de Beijing visant à promouvoir le développement de la haute technologie par le biais du financement de l’État et des entreprises publiques sous la direction de son programme « Made in China 2025 ».

Mais les préoccupations ne s’arrêtent pas là. « L’excédent commercial du Japon avec les États-Unis n’a pas diminué en 2017 et s’est maintenu à un niveau encore élevé de 69 milliards de dollars au cours des quatre trimestres jusqu’en décembre 2017 », indique le rapport.

La Corée du Sud, se plaignait le rapport, continuait de maintenir d’importants déséquilibres extérieurs, avec un excédent du compte courant de 5,1 pour cent du PIB en 2017, sa sixième année consécutive à plus de 3 pour cent.

En dehors de la Chine, l’Allemagne est une cible clé des faucons de la guerre commerciale au sein de l’Administration Trump.

« L’Allemagne a le plus gros excédent de son compte courant : 254 milliards d’euros en 2017. Elle a produit le plus grand excédent mondial depuis 2011, sans progrès vers une réduction de cet énorme excédent ces trois dernières années » a noté le rapport.

En effet, la demande intérieure en Allemagne n’avait pas été suffisamment forte et une inflation faible a « contribué à la faiblesse du taux de change effectif ». Selon Peter Navarro, le principal conseiller commercial de Trump, l’Allemagne a utilisé un euro « grossièrement sous-évalué » afin d’établir un avantage sur les marchés mondiaux.

Même l’Inde a eu droit à une mention, le rapport notant qu’elle avait un « excédent commercial bilatéral de marchandises important » avec les États-Unis, de 19,5 milliards d’euros en 2017.

Dans ses remarques lors de la réunion du FMI, Mnuchin a laissé entrevoir la perspective de négociations avec la Chine, déclarant qu’il envisageait de se rendre à Pékin pour des discussions et qu’il était « prudemment optimiste » quant à la possibilité d’un accord. « Un voyage est à l’étude », a-t-il déclaré aux journalistes. « Je ne vais pas faire de commentaire sur le “timing”, et je n’ai rien qui est confirmé »

Mais étant donné les conflits à la Maison-Blanche et le fait que Mnuchin n’est pas le principal moteur de la politique commerciale, une telle visite est loin d’être certaine. Navarro, et le représentant du commerce américain Robert Lighthizer sont déterminés à en faire encore plus contre la Chine.

Comme le rapportait le Wall Street Journal : « L’on ne sait pas encore si le fait que M. Mnuchin envisage un voyage en Chine a un large soutien au sein du gouvernement. Certains experts américano-chinois affirment qu’un tel voyage pourrait saper les tactiques de pression actuellement poursuivies par la Maison-Blanche. »

Jusqu’à présent, les mesures de guerre commerciale et les contre-mesures se sont développées dans des conditions où l’économie mondiale connaît son expansion la plus importante en sept ans. Cela pourrait devenir beaucoup plus intense en cas d’un ralentissement, dont les premiers signes pourraient apparaître en Europe.

L’économie européenne a progressé de 2,5 pour cent en 2017, le taux le plus élevé depuis plus d’une décennie, mais il semble que l’expansion ait atteint son point culminant.

« Les enquêtes sur le sentiment des marchés et les statistiques de la production indiquent que la croissance du premier trimestre devrait être plus faible que prévu », a rapporté le Financial Times. Les prévisions ont été révisées à la baisse « au milieu des craintes que le rebond de la région ait atteint son sommet, et que la tension commerciale puisse assombrir davantage la situation ».

Commentant l’échec des discussions entre l’Allemagne et la France pour un accord sur la politique bancaire et monétaire pour la zone euro – la France demande un budget commun et un mécanisme européen pour contrer les chocs mondiaux ce qui était mis en échec par l’Allemagne – Wolfgang Münchau, le commentateur du FT sur l’Europe écrit que le manque de réforme et un ralentissement pourraient présager d’une « crise existentielle ».

La crise financière ayant durablement fait baisser la production potentielle de la zone euro, « ce qui se déguise maintenant en un ralentissement pourrait à terme se révéler comme un retour à une normalité déprimée », écrit-il.

La combinaison d’un ralentissement de l’économie et d’une union monétaire incapable de se réformer « constitue actuellement l’un des plus grands risques pour l’économie mondiale », a-t-il déclaré, la zone euro étant « particulièrement vulnérable » en raison de son surplus important sur le compte courant.

Il n’est pas possible de prévoir exactement comment se développeront les diverses tendances conflictuelles dans l’économie mondiale. Mais une chose est certaine : aucune des contradictions qui ont explosé lors de la crise financière de 2008 n’a été résolue. Au contraire, comme l’indique la campagne de guerre commerciale, elles s’intensifient.

(Article paru d’abord en anglais le 23 avril 2018)