La grève en Arizona est jusqu’ici la révolte la plus forte des enseignants aux États-Unis

Par David Moore
28 avril 2018

Les enseignants de l’Arizona ont débrayé jeudi dans la première grève des enseignants dans l’histoire de cet État américain du sud-ouest. Une foule massive de 75 000 enseignants et de ceux qui les soutiennent ont défilé et manifesté, donnant voix à leurs revendications pour de meilleurs salaires et plus de financement pour les écoles. Le même jour, plusieurs milliers d’enseignants du Colorado voisin ont débrayé dans certaines des plus grandes académies et se sont rassemblés au capitole de l’État avant le débrayage des enseignants à Denver et dans d’autres villes vendredi.

La manifestation en Arizona a débuté à Chase Field, à Phoenix, et a défilé sur une distance de 3 km jusqu’à un rassemblement à l’extérieur du capitole de l’État où les législateurs étaient en séance. Les enseignants, les agents techniques et les personnels d’administration des écoles ont été rejoints par d’autres travailleurs dans une expression de solidarité. Beaucoup parmi eux se sont sentis exaltés pour avoir finalement relevé le défi de la défense de l’éducation publique. Un enseignant de Rio Rico a déclaré aux correspondants du WSWS : « Lorsque les conversations sur la grève ont commencé, nous étions très favorables au message, car il était temps. »

Des enseignants manifestent au capitole de l’Arizona

À midi, quand la fin du cortège arrivait au capitole, le sénat de l’État a ajourné sa séance avec arrogance jusqu’à lundi, faisant en sorte qu’aucune proposition de financement ne serait entendue ou votée.

Les organisateurs de la manifestation, qui comprenait le groupe Facebook Arizona Educators United (les enseignants unis d’Arizona) en collaboration avec le syndicat de l’Association de l’éducation d’Arizona (AEA), espéraient pouvoir limiter l’action à un lobbying impuissant des législateurs de l’État. Suite à l’ajournement du sénat, les chefs de la protestation n’avaient plus rien à proposer à la masse des enseignants en grève, aussi ont-ils annulé le rassemblement trois heures plus tôt que prévu à 13 h 30, citant pour prétexte que la chaleur était excessive. Noah Karvelis, l’administrateur de la page Facebook de l’AEU, a appelé à la reprise du mouvement vendredi, « Je pense que nous allons revenir ici dire : « Nous sommes là, où êtes – vous ?" »

Cette grève est la plus importante jusqu’ici parmi une vague de luttes militantes pour défendre l’éducation publique, avec environ 840 000 élèves affectés en Arizona. Comme en Virginie occidentale et en Oklahoma, le mouvement a été initié par des enseignants de base, utilisant les médias sociaux, et pas l’Association nationale d’éducation (NEA), ni la Fédération américaine des enseignants (AFT) ou leurs affiliés dans l’état. Depuis la trahison des grèves en Virginie occidentale et en Oklahoma, le NEA et l’AFT ont tout fait pour empêcher la propagation des rébellions d’enseignants à travers le pays.

Les enseignants d’Arizona ont fait face à certaines des pires réductions de salaire et des déficits budgétaires dans le pays. Après la crise économique de 2008, le taux de financement par élève de l’Arizona a été réduit plus que dans tout autre État, en baisse de 36,6 pour cent. La rémunération des enseignants en Arizona depuis 2000 a chuté de plus de 10 pour cent après ajustement pour tenir compte de l’inflation. Les salaires actuels sont comparables à ce que les enseignants gagnaient il y a près de 40 ans, en 1980.

Le gouverneur Doug Ducey a cherché à conjurer la grève en proposant une augmentation de salaire de 20 pour cent. Les enseignants ont rejeté cette promesse vide parce qu’il n’y avait pas de proposition pour la financer, ce qui signifiait que cela proviendrait probablement des compressions dans d’autres services essentiels, et que la proposition ne contenait rien pour remédier au sous-financement chronique des écoles.

Les enseignants ont manifesté en masse malgré les efforts des politiciens de les intimider. Lundi, Diane Douglas, directrice de l’éducation publique de l’État, a déclaré dans une interview à CBS5 : « Faire grève en Arizona est illégal […] c’est dommage que l’on en soit arrivé là […] dire que je ne soutiens pas les enseignants, je trouve que c’est injuste. Au contraire, mais je ne peux pas soutenir des activités illégales de la part de nos enseignants et je n’en soutiendrai pas. » Elle a ensuite énuméré les conséquences potentielles, dont la perte de leur certification d’enseignement ou des blâmes déposés dans leur dossier d’employé.

L’attaque de Douglas contre le droit de grève des enseignants a été appuyée par Kelly Townsend, la dirigeante de la majorité républicaine de l’Assemblée d’Arizona. Mardi, Townsend a demandé à tous les enseignants qui se sentaient victimes de pressions pour participer à la grève de la contacter et a ensuite annoncé qu’elle organisait une action en justice pour toute personne ayant subi les effets néfastes « des préjudices occasionnés par la grève des enseignants ».

Des menaces similaires ont été proférées à l’encontre des enseignants du Colorado, où deux sénateurs républicains ont proposé une nouvelle loi qui punirait les enseignants en grève d’amendes, de peines de prison et de pertes d’emplois immédiates. Malgré ces efforts officiels d’intimidation, les enseignants ont ouvertement fait connaître leur opposition.

Les syndicats et les démocrates de l’État ont cherché à expliquer la vague de grèves des enseignants comme étant un combat contre les républicains qui dominent dans l’État. Cependant, le président Obama et les gouvernements démocrates dans des États comme New York et la Californie, ont mené la guerre contre l’éducation publique et les enseignants aussi impitoyablement que leurs homologues républicains.

Au Colorado, le gouverneur est un démocrate et la Chambre des représentants de l’État est contrôlée par les démocrates. Même si les démocrates ont contrôlé le gouvernement de l’État pendant la plus grande partie de la dernière décennie, les enseignants occupent la 46ᵉ place du classement du pays pour la rémunération et le Colorado se classe constamment au bas de l’échelle nationale, ayant perdu 6,6 milliards de dollars de financement des écoles depuis 2009.

Afin de poursuivre leur lutte, les enseignants de l’Arizona et du Colorado doivent apprendre les leçons des grèves en Virginie occidentale et en Oklahoma. Dans chaque cas, les syndicats ont cherché à isoler la lutte et à la détourner derrière une campagne pour voter démocrate lors des élections de mi-mandat en 2018.

Les syndicats estiment que leur tâche est de préserver « la paix sociale » Dans un commentaire au Washington Post, la présidente de la Fédération Américaine des Enseignants, Randi Weingarten (500 000 dollars par an de salaire), a écrit que si les syndicats sont affaiblis, alors les luttes comme celles en Virginie occidentale « seront multipliées et amplifiées à travers le pays ».

Une partie de la manifestation des enseignants et leurs partisans

Ce n’est pas une coïncidence si la lutte des enseignants a éclaté d’abord dans les États où les syndicats ont le moins d’emprise. En Arizona, un État avec plus de 50 000 enseignants, le syndicat AEA compte moins de 20 000 adhérents.

Pour cette raison, en Virginie occidentale, en Oklahoma, en Arizona et dans d’autres États, les enseignants ont afflué vers des groupes Facebook pour exprimer leur opposition et exiger une action à l’échelle de l’État. Cependant, les dirigeants de ces groupes ont cédé le contrôle du mouvement aux syndicats tout en faisant écho aux fausses déclarations des syndicats selon lesquelles les appels impuissants aux gouverneurs et aux assemblées législatives des États répondront favorablement aux demandes des enseignants. Noah Karvelis, leader du groupe Enseignants unis d’Arizona, s’est présenté aux côtés de la présidente du syndicat NEA, Lily Garcia (348 000 dollars par an de salaire) et le président de l’AEA, Joe Thomas, et a félicité le syndicat pour « son travaillé avec nous ».

Si la lutte est laissée entre les mains des syndicats, elle sera trahie comme les grèves en Virginie occidentale et en Oklahoma. Dans ces États, les syndicats ont conclu des accords avec les républicains et les démocrates qui ont ignoré leurs justes revendications de salaires correctes, de prestations de soins de santé et de rétablissement des financements après des années de compressions budgétaires. Les maigres augmentations qui ont été accordées seront financées par une combinaison de réductions dans d’autres programmes des États et d’impôts dégressifs qui toucheront la classe ouvrière le plus durement. Entre-temps, les intérêts des géants de l’énergie, des finances et d’autres grandes entreprises, qui sur le plan national ont des réserves d’argent d’environ 1800 milliards de dollars, s’en sortent indemnes.

Les enseignants commencent à rompre sur le plan organisationnel avec les syndicats contrôlés par le patronat, mais ils doivent aussi rompre avec leur vision politique réactionnaire, qui subordonne la classe ouvrière au Parti démocrate et à la dictature économique de l’élite patronale et financière.

Pour faire avancer la lutte, les enseignants doivent rompre d’une façon claire avec les syndicats en élisant des comités de base dans chaque école et commune. Plutôt que de faire appel aux démocrates et aux républicains – qui parlent au nom d’une classe différente – les comités contrôlés démocratiquement devraient solliciter toutes les sections de travailleurs – du public et du privé – qui ont dû faire face aux mêmes attaques sur leurs emplois, leurs conditions de vie et leurs services essentiels.

En même temps, ces comités devraient tendre la main au-delà de chaque État pour coordonner cette bataille et se battre pour une grève nationale des enseignants dans le cadre de la préparation d’une grève générale par tous les travailleurs pour défendre une éducation publique de qualité et tous les droits sociaux des la classe ouvrière. Cela doit être associé à la lutte pour construire un parti politique de masse de la classe ouvrière pour prendre le pouvoir politique et mettre en œuvre un programme socialiste, afin que les besoins sociaux, et non les profits des grandes entreprises, soient prioritaires.

(Article paru en anglais le 27 avril 2018)