«  La Vieille Europe  » vient à Washington

Par Alex Lantier et Andre Damon
29 avril 2018

Il y a quinze ans, à l’approche de l’invasion américano-britannique de l’Irak, les médias américains dénonçaient férocement l’Allemagne et, en particulier, la France pour ne pas s’être rangés derrière la guerre américaine. Le secrétaire à la défense, Donald Rumsfeld, dénonçait « la vieille Europe », les Français étaient dépeints comme des lâches et des traîtres, et les experts des médias ont appelé à changer le nom des frites (French Fries en anglais) en « frites de la liberté ».

Dans un article intitulé « Comment traiter avec l’Amérique? Le dilemme de l’Europe », le « World Socialist Web Site » observait :

De plus en plus, on voit des membres haut placés de l'administration Bush expliquer carrément les conséquences d'un refus européen de se ranger derrière le drapeau américain. Comme l'a déclaré un responsable américain au New York Times jeudi dernier : «Notre but est de frotter leur nez à la réalité, et ensuite de discuter pour voir ce qu'on fait. »

Et quelle est cette réalité ? L'Administration Bush a fait savoir sans trop de subtilités que les compagnies françaises et allemandes seront exclues du partage des ressources pétrolières de l'Irak après la guerre. Fait encore plus sérieux, certains ont suggéré que les États-Unis, après l'occupation de l'Irak, allaient faire pression sur l'Iran, qui est un fournisseur critique de pétrole à l'Europe de l'ouest.

Du point de vue de la France et de l'Allemagne, le comportement des États-Unis est franchement provocateur et soulève le danger d'un effondrement total de ce qui reste de toute la structure légale et institutionnelle qui régissait les affaires du capitalisme mondial. Si les Européens de l'ouest devaient se soumettre aux diktats des États-Unis, ce serait accepter d'être ramenés au rang de « simple protectorat des États-Unis », pour reprendre les mots du quotidien conservateur français, le Figaro.

Quinze ans plus tard, le président français Emmanuel Macron s’est présenté à Washington comme un partenaire minoritaire dans l’offensive renouvelée de Washington au Moyen-Orient. Le président français a eu droit à un dîner d’État complet, le premier du gouvernement Trump, et a été salué par la presse américaine comme un champion de la démocratie.

Le dîner d’État de Macron a servi de tour de victoire après la frappe conjointe des missiles américains, français et britanniques sur la Syrie le 14 avril. Il a souligné le fait que les puissances de la « vieille Europe » ont abandonné leurs prétentions au pacifisme et se pressent pour se réarmer et se remilitariser. Elles participent directement ou soutiennent l’intervention américaine en Syrie afin de pouvoir faire entendre leur voix dans le nouveau découpage impérialiste du Moyen-Orient.

Il semblerait que beaucoup de choses ont changé depuis 15 ans. Mais, malgré les apparences et la tentative de Macron, d’utiliser ce qui a été décrit comme un charme gaulois sur le président américain acariâtre, des tensions similaires régnaient toujours entre Paris et Washington, reflétées plus ouvertement dans l’échange un peu grincheux entre Merkel et Trump deux jours plus tard.

Alors que Macron a eu droit à un éblouissant dîner d’État avec une couronne d’agneau de printemps, un gâteau au fromage de chèvre et un « copilini soubise », Merkel a eu un bref déjeuner de travail. Et si l’on pouvait juger à partir des visages des dirigeants après leur émergence, on pourrait conclure que le menu était composé de sandwichs au thon détrempés.

Sans doute la grande différence entre la réception de Merkel et celle de Macron exprime-t-elle la rivalité plus intense entre les États-Unis et l’Allemagne, la puissance dominante européenne, et la tentative d’éloigner la France de l’influence européenne.

Mais pour toutes les génuflexions de Macron et la déférence peu loquacede Merkel à l’égard de l’intimidation de Trump, les mêmes problèmes existent aujourd’hui qui étaient en jeu il y a 15 ans. Il existe des divisions majeures entre les puissances européennes et les États-Unis sur tous les aspects du commerce et de la politique étrangère : du plan de Trump pour l’imposition des tarifs sur les exportations allemandes et françaises d’acier et d’aluminium dont la mise en œuvre est imminent jusqu’à sa menace de déchirer l’accord nucléaire iranien, des mesures qui entraveront les intérêts économiques des puissances européennes.

Avec une nouvelle série de tarifs sur l’acier et l’aluminium qui entreront en vigueur le 1er mai, Trump a précisé lors de la conférence de presse conjointe après sa rencontre avec la chancelière allemande qu’il n’était pas prêt à retarder, et encore moins à retirer la menace de mesures de guerre commerciale. Merkel a froncé les sourcils quand Trump a déclaré que l’excédent commercial de l’Union européenne avec les États-Unis était une « grande injustice », et en réponse à la question d’un journaliste sur les droits de douane, la chancelière allemande a déclaré à contrecœur : « Le président décidera ».

Trump n’a pas non plus cédé de terrain à la conférence de presse sur sa décision éventuelle d’abandonner l’accord nucléaire avec l’Iran. Au lieu de cela, il s’est lancé dans une tirade vicieuse contre Téhéran et l’a menacé de guerre.

Il ne fait aucun doute que les puissances européennes ont extrêmement peur de la témérité des États-Unis et sont profondément sceptiques quant à leur propre capacité à la restreindre.

Au cours de la semaine dernière, les responsables européens ont souligné à plusieurs reprises que les politiques économiques nationalistes du gouvernement Trump menaçaient de provoquer une rupture des relations internationales aux conséquences potentiellement incalculables. La guerre commerciale qui interrompt le commerce entre les plus grandes économies du monde et les conflits militaires entre États dotés d’armes nucléaires sont de réelles possibilités. Le ministre français de l’économie, Bruno Le Maire, a averti que l’Europe pourrait devenir « un dommage collatéral d’une éventuelle guerre commerciale entre les États-Unis et la Chine ».

Un groupe de hauts responsables de l’Union chrétienne-démocrate (CDU) au pouvoir et du Parti vert allemand a mis en garde contre la guerre avec la Russie. « Beaucoup d’Européens de l’Ouest sont alarmés et craignent une guerre », ont-ils écrit dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung : « Nous observons avec une énorme inquiétude le conflit croissant entre la Russie et l’Occident ».

Mais en dépit de ces préoccupations, un facteur est dominant : les impérialismes français et allemand veulent leurs parts du butin dans le nouveau découpage du Moyen-Orient par Washington, et la nouvelle re-division néocoloniale du monde.

(Article paru d’abord en anglais le 28 avril 2018)