Corbyn veut que la St-George soit fête nationale

Par Julie Hyland
1 mai 2018

Le dirigeant du Parti travailliste Jeremy Corbyn promet que tout futur gouvernement qu’il dirigera fera de la St-George une fête nationale le 23 avril.

Corbyn a déclaré devant une conférence du Communications Workers Union à Bournemouth qu'il tenterait de s’entendre avec les administrations galloise, écossaise et nord-irlandaise pour un congé national dans toute la Grande-Bretagne pour célébrer les saints patrons St-David, St-André, St-Patrick et St-George. Le but serait de donner «aux travailleurs britanniques le congé qu'ils méritent et rassembler nos quatre nations».

La référence de Corbyn à «l'équité», «l'inclusion» et «la justice sociale» pour décrire son projet ne peut pas dissimuler le fait qu'il s'agit d'une concession importante à la droite, qui a des conséquences totalement réactionnaires.

La St-André et la St-Patrick sont déjà des congés nationaux en Écosse et en Irlande. C'est l’idée de restaurer la journée de St George en tant que fête nationale qui est l'aspect le plus important de la proposition, et ce n'est pas par hasard.

St-George est un martyr chrétien et une figure militaire associée aux croisades, qui est le saint patron de quelque 25 pays. Il est devenu le saint patron d'Angleterre au 14e siècle et sera présenté comme l'exemple par excellence de la chevalerie et du courage anglais comme l'évoque Shakespeare avec le cri de guerre d’Henri V, «Criez: Dieu pour Harry, Angleterre et Saint-Georges!»

Une fête nationale pour marquer l'occasion a été inaugurée en 1415, mais est tombée en désuétude après les Actes de l'Union entre l'Angleterre et l'Écosse en 1707.

Le facteur le plus important dans le déclin de la gloire de St-George fut l'évolution d'idées socialistes au sein d'un mouvement militant et unifié de la classe ouvrière. Les travailleurs avancés ne considéraient pas la fierté nationale, mais la lutte des classes comme la base réelle du progrès social. Ceci a fait en sorte que, pour une partie considérable de l'histoire contemporaine, St-George était associé à la politique d'extrême droite.

La proposition de Corbyn revient à un rejet de cette tradition socialiste et l'adoption d’un populisme nationaliste.

Les sermons de Corbyn disant que les travaillistes ne «permettront jamais que les gens soient divisés sur la base de la race ou de la religion», ou «comme le veut notre slogan, “l'union fait la force”», n'y changent rien.

Loin de surmonter les divisions entre les quatre nations de la Grande-Bretagne causée par les «politiques de division destructrices du gouvernement conservateur», l'affirmation du nationalisme anglais aura l’effet contraire.

Et pour ce qui est de cesser «de se plier aux quatre volontés de l’élite riche qui tente de nous diviser», l'adoption de l'identité nationale comme base de cohésion sociale vise a obscurcir les questions fondamentales de classe et fournir un véhicule politique pour l'affirmation agressive des intérêts impérialistes britanniques, rendue d'autant plus nécessaire par la crise du Brexit.

La proposition de Corbyn a été déposée peu après la publication d'un article de l’English Labour Network (ELN) attaquant le parti parce qu’il avait «honte» de proclamer la «fierté nationale» anglaise.

La revendication que les travaillistes fassent la promotion de l'identité nationale anglaise existe depuis longtemps dans l'aile droite du parti sous la bannière «drapeau, foi et famille».

Associée au groupe Blue Labour dirigé par Maurice Glasman, Liam Byrne et Jon Cruddas, elle est promue comme un moyen de faire face aux conséquences constitutionnelles du transfert des pouvoirs écossais et gallois, ainsi que de combattre l'influence du British National Party (BNP) et du UK Independence Party (UKIP).

Cruddas et Byrne sont à présent les têtes dirigeantes du English Labour Network, établi en 2017 pour promouvoir «l'identité politique distincte de l'Angleterre» et la création d'un parlement anglais.

Le BNP et UKIP se sont tous deux effondrés. En ce qui concerne l'identité anglaise, l’article d’ELN admet qu'il existe «très peu de “nationalisme anglais” véritable,» et que les débats entourant un «parlement anglais concernent principalement le fonctionnement de la démocratie pour tous les peuples d'Angleterre, et pas seulement ceux qui se sentent Anglais».

Rien de tout cela n’intéresse l’ELN. Ses auteurs sont parmi les dirigeants «New Labour» de Tony Blair, qui a répudié toute connexion à la classe ouvrière en se transformant en parti préféré de la grande entreprise et de la City de Londres.

Leur réelle préoccupation est la promotion de «l'unité nationale» dans des conditions où les partis traditionnels et les institutions du pouvoir bourgeois s'effondrent sous la pression des tensions sociales.

Pour l’ELN, l’«anglitude» (Englishness) est une abréviation pour travailleur blanc, souvent accusé d'être irrémédiablement raciste et nationaliste en votant pour quitter l'Union européenne dans le référendum du Brexit. Les travaillistes ne devraient donc se mériter l’appui que de l'équivalent anglais des «pitoyables» en adoptant leur supposée obsession de la «fierté nationale».

Le 18 avril, l’ELN a publié des instructions pour les activistes du Parti travailliste, «pour les travaillistes, l'Angleterre et St-George», et «pourquoi l'identité nationale est importante et pourquoi la gauche a beaucoup à gagner et rien à perdre du patriotisme progressiste».

Mettant de l'avant des «suggestions pratiques pour se tourner vers l'identité anglaise, incluant la célébration de la St George,» ces directives se plaignaient du fait que les travaillistes s'étaient coupés d'un sentiment de «fierté nationale» en Angleterre à cause de «craintes non fondées que ceci attirerait, et même renforcerait, l'extrême droite».

Suivant l'annonce de Corbyn de quatre nouveaux congés nationaux, l'ELN a affirmé que pour gagner le gouvernement, «les travaillistes doivent gagner l'Angleterre» et «plus de votes de ceux qui ont un sentiment profond d'identité anglaise».

«Dans un monde incertain, les gens veulent un sentiment d'identité partagée. Souvent, les gens se tournent vers les identités basées sur les endroits où ils vivent et la nation à laquelle ils appartiennent. Dans une société inégale où beaucoup sentent qu'ils n'ont pas de voix et ne sont pas écoutés, ceci peut être une voix puissante pour le changement. Le sentiment d'identité nationale est souvent le plus fort parmi ceux qui profitent le moins d'un monde en changement rapide: ils sont ceux que les travaillistes devraient non seulement tenter de représenter, mais également aider à changer leur vie et leurs possibilités.»

Le changement des conditions d'inégalité et d'insécurité auxquelles font face les travailleurs requiert au minimum des mesures radicales pour briser le monopole des super-riches sur la vie politique et économique.

Ces directives admettent que «l'Angleterre est une nation divisée: divisée par la richesse et le revenu... par la classe sociale, la race et la foi». Mais sur la division de classe, il n'y a aucune «suggestion pratique» et pas même un simulacre de mesures de redistribution.

Au lieu de cela, on peut lire que «la majorité partage un intérêt commun dans la construction d'une économie et société qui travaille pour le bien commun», et qu’«à travers l'Europe, la droite populiste a beaucoup mieux réussi à exploiter ces politiques de peuple, de nation, et de lieu».

La gauche est accusée de rendre «les choses trop faciles pour la droite populiste en refusant de respecter l'identité nationale...» Les travaillistes doivent respecter ceux «qui se reconnaissent comme Anglais» et qui veulent que le Parti travailliste «défende les gens comme eux».

Ces directives sont parsemées de déclarations telles que «les travaillistes devraient toujours refléter la vision majoritaire que l’anglitude n’est pas une identité blanche et ethnique...» et que «toutes les communautés sont encouragées à participer».

Ces mises en garde n’ont aucune valeur. Rien ne distingue les suggestions de l’ELN de celles du Front national en France ou d’Alternative pour l'Allemagne ou de nombreux autres partis populistes qui font la promotion de la «fierté nationale» en Europe.

Le sens réel de la proposition de Corbyn est articulé par Nigel Farage, l'ancien dirigeant d’UKIP, sur son émission de radio LBC. Farage fait depuis longtemps campagne pour le retour de la fête nationale de la St-George.

«Une forme légère de nationalisme n'est pas une mauvaise chose, mais c'est une question de degrés», a-t-il cyniquement affirmé. Demandant de façon rhétorique si la proposition de Corbyn signifiait «qu'il s'était converti», il a ajouté: «nous devrions nous la réapproprier [la St-George] et en être fiers, peu importe ce qu'en pensent nos classes intellectuelles».

(Article paru en anglais le 26 avril 2018)