Un autre exemple de la manne fiscale offerte aux riches par Trump

Apple distribue 102 milliards de dollars à ses actionnaires

Par Patrick Martin
5 mai 2018

Apple inc. a annoncé mardi qu'elle convertirait une grande partie de ses bénéfices à l'étranger, détenus dans un énorme fond de trésorerie pendant plusieurs années, en une manne de 102 milliards de dollars pour ses dirigeants d'entreprise et autres actionnaires. La manne financière pour cette seule entreprise est comparable au PIB de l'Équateur ou du Sri Lanka.

Le fabricant de l'iPhone, de l'ordinateur Mac et d'autres produits électroniques élève son dividende trimestriel de 16%, passant de 63 cents à 73 cents par action, ce qui rapportera 2 milliards de dollars de revenus directement aux propriétaires d’actions de la société. Apple deviendra le plus grand payeur de dividendes au sein des entreprises américaines, surpassant ExxonMobil.

Aussi impressionnant que soit ce paiement, il est éclipsé par l’opération de rachat de 100 milliards de dollars d'actions d'Apple, qui sera effectuée au cours de l'année. Son effet sera d'augmenter indirectement le cours de l'action de la société. En outre, en réduisant le nombre d'actions d’Apple en circulation, il augmentera considérablement les indicateurs financiers tels que le bénéfice par action, la principale mesure par laquelle Wall Street juge une société et que les conseils d'entreprise utilisent pour fixer les niveaux de rémunération des dirigeants.

Le chiffre de 100 milliards de dollars n'est pas seulement un record, c'est une autre facette du pillage commis par les grandes sociétés. Avec cette somme, Apple aurait pu acheter toutes les actions d’UPS, Lockheed Martin, Goldman Sachs ou Boeing. Il est supérieur à la valeur de marché de 460 des plus grandes entreprises américaines figurant au palmarès Fortune 500.

L'acheminement de 102 milliards de dollars d'Apple à ses actionnaires est une distribution de la richesse au sein de l'élite dirigeante. Les cinq premiers actionnaires individuels sont tous des dirigeants d'Apple, y compris le PDG Tim Cook. Les trois principaux actionnaires institutionnels, qui détiennent près de 18% du capital, sont Vanguard, Black Rock et State Street, trois fonds d'investissement géants. Ceux-ci et d'autres comme eux récolteront la majeure partie du pillage financier de la distribution de dividendes et du rachat.

La manne pour les super-riches est le produit de deux processus interdépendants. Le premier est le travail dans les ateliers de misère (sweatshops) de millions de travailleurs en Asie, principalement en Chine, qui fabriquent des composants et assemblent les iPhone, les ordinateurs portables et les montres qu'Apple vend. Le deuxième processus est la réduction des impôts promulguée en décembre dernier par l'administration Trump et le Congrès républicain, avec une opposition seulement symbolique de la part des démocrates.

Apple recueille des superprofits du travail des travailleurs cruellement exploités en Asie, la plupart d'entre eux employés par des sous-traitants, ainsi que par des rentes de monopole générées par son contrôle des droits de propriété intellectuelle sur la technologie qui la sous-tende. Comme le WSWS l'a écrit ailleurs (en anglais seulement), «on a estimé que le coût d'un iPhone, vendu au prix de 650 $ à 700 $, se composait de 220 $ pour les composants et de 5 $ pour le travail d'assemblage».

C’est ce qui explique tout l’argent accumulé à l'étranger, et délibérément gardé là dans une optique d'évasion fiscale, tandis que les lobbyistes de la société obtenaient le soutien des législateurs démocrates et républicains pour soutenir une réduction «exceptionnelle» du taux d'imposition pour inciter les entreprises américaines à retourner ces fonds aux États-Unis.

Une telle mesure a initialement été proposée par Obama et soutenue par les démocrates du Congrès, mais elle n'a finalement pas été adoptée jusqu'à ce qu'elle puisse être incorporée dans la réduction d'impôt plus large pour les sociétés et les riches proposés par Trump et les républicains du Congrès.

La loi sur la réduction des impôts qui en a résulté a réduit le taux de base de l'impôt sur les sociétés de 35% à 21%, soit la plus grande réduction de l'impôt des sociétés dans l'histoire des États-Unis. Apple payait déjà un taux effectif de seulement 26% sur ses revenus américains actuels, en raison de diverses manipulations financières et d'allégements fiscaux.

De loin le plus grand avantage pour Apple provient de la disposition permettant aux entreprises mondiales de rapporter des profits à l'étranger et de payer un taux unique de 15,5%, soit moins de la moitié du taux légal de 35%. Apple a accumulé la plus importante cagnotte de ce type, 257 milliards de dollars, provenant en partie des ventes mondiales et en partie des transactions comptables qui détournaient artificiellement les profits vers des comptes étrangers pour échapper à la fiscalité américaine, en attendant l'adoption d'un tel projet de loi.

Dans le cadre du rapatriement de ce trésor, l'entreprise paiera 38 milliards de dollars d'impôts au Trésor – un montant qui sera sans aucun doute glorifié comme le plus important paiement d'impôt sur les sociétés de l'histoire – mais qui représente une économie de 47 milliards de dollars sur ce qu’Apple aurait réellement payé si les lois fiscales américaines avaient été appliquées au lieu d'être ignorées par les entreprises géantes.

La loi de Trump sur les réductions d'impôts et les emplois de 2017 aurait été mieux nommée «Loi sur l'amnistie des fraudes à l'impôt des entreprises» ou peut-être «Loi autorisant à donner 47 milliards à Apple tout en affamant les écoles et les pauvres».

Dans une société organisée démocratiquement et rationnellement planifiée, on aurait trouvé une bien meilleure utilisation des 102 milliards de dollars en jeu plutôt que d’enrichir ceux qui sont déjà riches. Comme l'indique le graphique, les 102 milliards de dollars d'Apple auraient pu couvrir l'intégralité du budget du ministère fédéral de l'Éducation, ou payer le coût total des frais de scolarité de tous les étudiants américains, avec 20 milliards de dollars restants. C'est le double de ce que toutes les écoles publiques américaines consacrent à l'amélioration des immobilisations (bâtiments, terrains de jeux, autobus scolaires, équipement) et presque deux fois plus que le gouvernement fédéral dépense pour plus de 40 millions de familles à faible revenu. C'est plus de trois fois ce que les estimations des Nations Unies estiment nécessaire pour nourrir chaque famille affamée dans le monde pour l'année prochaine.

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Lorsque le projet de loi sur les réductions d'impôts fut adopté en décembre dernier, la Maison-Blanche a commencé à faire l’annonce d’une série de plans des grandes entreprises visant à augmenter les salaires, embaucher plus de travailleurs ou investir dans de nouvelles installations, afin de soutenir ses affirmations fallacieuses voulant que la législation visait à profiter aux travailleurs américains.

Apple, par exemple, a promis d'embaucher 20.000 autres travailleurs au cours des cinq prochaines années, pour un coût de 5 milliards de dollars (50.000 dollars par travailleur par an, en comptant les salaires et avantages sociaux, ce qui est inférieur au salaire médian aux États-Unis). Même si ces 5 milliards de dollars se matérialisent, cela ne représenterait que 2% du total des fonds rapatriés d'Apple. Ils sont éclipsés par le versement de 102 milliards de dollars aux actionnaires.

La semaine dernière, au moins un républicain éminent, le sénateur Marco Rubio de l’État de la Floride, a publiquement admis que la facture fiscale avait été promue sous de faux prétextes. Dans une interview avec le magazine britannique The Economist, Rubio a déclaré: «Il y a toujours beaucoup de réflexion sur l’idée selon laquelle si les grandes entreprises sont heureuses, elles vont prendre l'argent qu'elles économisent et le réinvestir dans les travailleurs américains... En fait, ils ont racheté des actions, quelques-unes ont distribué des primes; il n'y a aucune preuve que l'argent a été massivement versé au bénéfice du travailleur américain».

Les sondages menés par des groupes d'entreprises ont confirmé que la plus grande partie des réductions d'impôt ira aux rachats d'actions et aux dividendes, tandis que les gains salariaux sont estimés à 15% (ce qui inclut bien sûr les primes et les augmentations salariales pour les cadres, par opposition à d'autres rémunérations liées à des actions), et pouvant même aller aussi bas que 6% du total.

Les analystes de Wall Street estiment désormais que les rachats d'actions et les augmentations de dividendes atteindront 1000 milliards de dollars en 2018, doublant presque le précédent record établi en 2007, l'année précédant le krach financier. Rien qu'au premier trimestre, les rachats d'actions et les prises de contrôle ont atteint 305 milliards de dollars, et ce avant la déclaration de 102 milliards de dollars faite mardi par Apple.

En ce qui concerne les travailleurs, près de la moitié ne possèdent aucune action et le reste a des montants minimes dans des comptes de retraite 401 (k) (système d’épargne retraite) ou des pensions. Les 80% les plus pauvres de la population – l'ensemble de la classe ouvrière et des sections de la classe moyenne – ne possèdent que 8% des actions. Les 10% les plus riches des Américains possèdent 80% de toutes les actions.

Ces chiffres ne font que démontrer l'irrationalité complète et la faillite du système de profit. La tâche historique de la classe ouvrière est de s'organiser en une force politique indépendante, représentant la vaste majorité de la race humaine, de mettre fin au capitalisme et d’établir une société socialiste planifiée sous le contrôle démocratique des travailleurs.

(Article paru en anglais le 3 mai 2018)