Un bilan des trahisons du nationalisme de gauche en Amérique latine

Par Bill Van Auken
15 mai 2018

Le discours suivant a été prononcé lors du Rassemblement international en ligne de la Journée des travailleurs de 2018 par Bill Van Auken, membre éminent du Parti de l’égalité socialiste aux États-Unis pendant près de 5 décennies et rédacteur en chef du World Socialist Web Site en Amérique latine.

Alors que nous commémorons la Journée internationale des travailleurs et le 200ᵉ anniversaire de la naissance de Karl Marx, la résurgence de la lutte des classes qui ébranle les relations politiques et sociales à l’échelle mondiale trouve une expression particulièrement forte en Amérique Latine, le continent socialement le plus inégalitaire de la planète.

Comme aux États-Unis et ailleurs dans le monde, les enseignants ont pris les devants dans cette recrudescence de la lutte des classes, en grève et dans les rues depuis Sao Paulo jusqu’à Buenos Aires, et de Santiago du Chili à Mexico à San Juan à Porto Rico, pour lutter contre la décimation de l’éducation publique et défendre leur niveau de vie et leurs droits fondamentaux. Dans de nombreux cas, ces luttes se sont heurtées à une répression policière pure.

La nouvelle génération de gouvernements de droite – Macri en Argentine, Temer au Brésil, Piñera au Chili – ne sont pas plus à même de résoudre la crise qui frappe le système capitaliste en Amérique latine que leurs prédécesseurs supposés de gauche. Comme eux, embourbés dans de sales scandales de corruption, leur seule réponse est d’en transférer le fardeau sur le dos de la classe ouvrière.

Alors que la classe ouvrière latino-américaine se dirige à nouveau vers la lutte révolutionnaire, il est grand temps de dresser un bilan sans pitié des trahisons des luttes passées et du rôle joué par les dirigeants qui ont tout fait pour désorienter et induire en erreur la classe ouvrière.

« L’émancipation de la classe ouvrière doit être l’œuvre des travailleurs eux-mêmes » ont insisté fameusement Marx et Engels. Cette affirmation essentielle du rôle de la classe ouvrière comme seule classe systématiquement révolutionnaire dans la société capitaliste, et l’impossibilité d’établir le socialisme sous la direction de n’importe quelle section supposément radicale ou de gauche de la bourgeoisie ou de la petite-bourgeoisie, a été confirmée à travers des expériences historiques tragiques en Amérique latine.

Le Comité international de la Quatrième Internationale a toujours insisté sur le fait que vaincre les attaques menées par l’impérialisme et la bourgeoisie nationale latino-américaine n’est possible que par la mobilisation indépendante de la classe ouvrière, à travers les Amériques, fondée sur un programme socialiste et internationaliste révolutionnaire.

Le CIQI mène une bataille depuis plusieurs décennies contre tous ceux qui ont promu l’un ou l’autre mouvement bourgeois ou petit-bourgeois en remplacement de la tâche décisive de construire des partis marxistes révolutionnaires dans la classe ouvrière.

Le nationalisme de gauche, avec le soutien servile des radicaux petits-bourgeois en Europe et en Amérique du Nord, a joué un rôle catastrophique en Amérique latine.

Ceci a trouvé son expression consommée dans le développement de la thèse que l’arrivée au pouvoir de Fidel Castro à Cuba avait ouvert une nouvelle voie au socialisme, qui ne nécessitait plus ni l’intervention politique consciente et indépendante de la classe ouvrière, ni la construction de partis marxistes révolutionnaires.

Au lieu de cela, la guérilla, menée par de petits groupes d’hommes armés sous la direction de nationalistes petits-bourgeois radicaux, suffirait. Ce mythe, dérivé de l’arrivée au pouvoir du Mouvement du 26 juillet de Castro, a été distillé dans les théories rétrogrades de la guérilla, élaborées par son ancien allié politique Che Guevara, comme le modèle des révolutions dans tout l’hémisphère.

Cette fausse perspective a trouvé ses partisans les plus en vue dans la tendance révisionniste pabliste, qui a émergé au sein de la Quatrième Internationale sous la direction d’Ernest Mandel en Europe et Joseph Hansen aux États-Unis, rejoint par Nahuel Moreno en Argentine.

Cette perspective anti-marxiste fut propagée dans toute l’Amérique latine avec des conséquences désastreuses. Elle servait à détourner une couche de jeunesse radicalisée de la lutte pour construire une direction révolutionnaire consciente dans la classe ouvrière vers des affrontements armés grossièrement inégaux qui ont coûté la vie à des milliers de personnes et ont ouvert la voie à des dictatures fascistes et militaires sur tout le continent.

Le Comité international de la Quatrième Internationale s’est battu avec intransigeance

contre la perspective pabliste. Défendant la théorie de la révolution permanente de Trotsky, le CIQI a insisté sur le fait que le castrisme ne constituait pas une nouvelle voie vers le socialisme. Au contraire, il ne représentait qu’une des variantes les plus radicales des mouvements nationalistes bourgeois qui avaient pris le pouvoir dans une grande partie de l’ancien monde colonial dans la période qui a suivi la Seconde Guerre mondiale.

Le CIQI a averti que l’élévation de Castro par les pablistes au rang de « marxiste naturel », a entraîné la répudiation en bloc de la conception historique et théorique de la révolution socialiste remontant à Marx, et a jeté les bases de la liquidation dans le camp du nationalisme bourgeois et du stalinisme du cadre révolutionnaire assemblé par le mouvement trotskyste international.

Le mois dernier a vu la fin officielle du règne de près de six décennies des frères Castro, dans des conditions de la montée des inégalités sociales sur l’île et de tentatives de la part des couches dirigeantes de sauver ses privilèges par un rapprochement avec l’impérialisme américain. Aujourd’hui, les accords signés avec Obama restent en suspens, car Trump réclame encore plus de concessions de La Havane et promeut les activités des anti-castristes enragés à Miami, tout en menaçant un renouveau de l’agression américaine. Le destin de Cuba sera déterminé par le développement de la lutte de classe et la lutte pour construire une nouvelle direction révolutionnaire dans la classe ouvrière, tant sur l’île qu’aux États-Unis et dans les Amériques.

Les mêmes révisionnistes pablistes qui ont promu le castrisme ont ensuite déclaré que le Front de libération sandiniste au Nicaragua et le Front de libération nationale Farabundo Marti au Salvador étaient la base d’une nouvelle voie vers le socialisme et le fondement d’une nouvelle internationale révolutionnaire. Malgré l’immense héroïsme et le sacrifice de centaines de milliers de vies dans lutte contre les dictatures soutenues par les Etats-Unis et les armées terroristes de la CIA, ces deux mouvements se sont transformés en partis bourgeois, ont fait la paix avec les oligarchies réactionnaires qu’ils avaient précédemment combattues et sont devenus des exécutants fidèles des programmes d’austérité du FMI.

Le mois dernier, le dirigeant sandiniste Daniel Ortega – qui a accumulé richesse et pouvoir rivalisant avec l’ancien dictateur Somoza – a déclenché une violente répression contre les travailleurs et les jeunes qui protestaient contre des réductions draconiennes des retraites, qui a fait une trentaine de morts.

Le mois dernier l’emprisonnement, sur des accusations fabriquées de toutes pièces portées contre Luiz Inacio Lula da Silva, ancien dirigeant des métallurgistes, devenu président en tant que chef du Parti des travailleurs (PT – Partido dos Trabalhadores).

Beaucoup des mêmes révisionnistes pablistes et morénistes, qui avaient précédemment vanté les vertus du castrisme et du sandinisme, ont présenté le PT comme une nouvelle voie unique vers le socialisme au Brésil. Ils ont aidé à construire le PT et sont entrés dans ce qui est devenu un parti bourgeois complètement corrompu qui a servi pendant une douzaine d’années d’instrument préféré de la domination de la bourgeoisie brésilienne. Il est révélateur que l’emprisonnement de Lula par le gouvernement de droite de Michel Temer n’a provoqué aucun tollé de la part des travailleurs brésiliens, qui ont vu leurs conditions de vie et leurs droits soumis à de vives attaques par les gouvernements PT, avec la collaboration de ses syndicats affiliés.

Tendance qui n’apprend rien et n’oublie rien, les morénistes, ayant vu depuis longtemps leurs adhérents brésiliens expulsés du PT, ont concentré leurs efforts sur une série d’alliances électorales et de manœuvres sans scrupules dans les sphères syndicales et parlementaires en Argentine. La logique de cette activité est orientée vers la préparation d’une nouvelle trahison de la classe ouvrière argentine à travers la création d’un nouveau parti bourgeois de gauche, à l’instar de Podemos en Espagne ou de Syriza en Grèce.

Comme son allié principal dans des alliances électorales perpétuelles sans principe reconnu, d’une manière candide et auto-incriminante l’année dernière, le PTS [Partido de Trabajadores por el Socialismo – Parti de travailleurs pour le socialisme], le principal continuateur de la politique discréditée du morénisme représente un « Podemos qui porte encore des couches ».

Enfin, il y a eu la fraude du socialisme bolivarien, ou, du « XXIᵉ siècle », introduite avec l’arrivée au pouvoir de l’ancien colonel Hugo Chavez au Venezuela. Tout en étant capable d’adopter une posture « de gauche » et de fournir un minimum de programmes d’assistance sociale à la classe ouvrière dans des conditions de hausse des prix du pétrole, avec l’effondrement du boom des matières premières, ce mouvement nationaliste bourgeois fortement ancré dans l’armée, s’est retourné contre la classe ouvrière. Sa politique a enrichi une couche de financiers, de spéculateurs sur les matières premières et d’officiers supérieurs, tout en défendant les intérêts du capital financier international, alors même que les travailleurs connaissent la faim et le chômage.

Pendant ce temps, le gouvernement équatorien de Rafael Correa, un autre partisan du bolivarisme et du socialisme du 21ᵉ siècle, a cédé la place à celui de son successeur, Lénine Moreno. En introduisant une série de contre-réformes capitalistes, Moreno a cherché à gagner les faveurs de l’impérialisme américain et britannique par une trahison grotesquement réactionnaire, coupant l’accès Internet du fondateur de WikiLeaks Julian Assange et lui interdisant de recevoir des visiteurs à l’ambassade équatorienne à Londres. où il est un quasi-prisonnier depuis les six dernières années. Alors que le gouvernement de Moreno cherche à resserrer les liens avec l’armée américaine et l’administration Trump, il collabore à la répression d’un homme poursuivi par Washington pour avoir dénoncé les crimes de l’impérialisme américain. Telle est la logique du nationalisme bourgeois.

Ces amères expériences avec la politique du nationalisme bourgeois, et ses accessoires de la pseudo-gauche pablistes et petits-bourgeois, soulignent la nécessité de forger un nouveau mouvement révolutionnaire marxiste, fondé sur la mobilisation politique indépendante de la classe ouvrière et l’unification des travailleurs d’Amérique latine avec des travailleurs aux États-Unis et partout ailleurs dans une lutte commune pour mettre fin au capitalisme.

Nous faisons appel à nos camarades en Amérique latine, ceux qui participent à ce rassemblement Internet, ceux qui lisent le World Socialist Web Site et tous les travailleurs et les jeunes qui cherchent un chemin révolutionnaire : l’histoire de la lutte des classes en Amérique latine n’est pas seulement celle des trahisons, mais elle est aussi faite d’héroïsme, de sacrifices et d’une détermination immenses, dont ils s’armeront encore dans les batailles révolutionnaires à venir. La question décisive, cependant, est d’apprendre les leçons du passé, afin que les erreurs et les trahisons ne se répètent pas. Cela signifie surtout l’étude et l’assimilation de la longue histoire de la lutte menée par le trotskisme contre le révisionnisme et, en s’appuyant sur ces principes, la construction de sections du Comité international de la Quatrième Internationale dans chaque pays.

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Hacemos un llamado a nuestros camaradas en América Latina, a quienes están participando en este mitin en línea, a quienes leen el World Socialist Web Site y a todos los trabajadores y jóvenes buscando un camino revolucionario. La historia de la lucha de clases en América Latina no solo está compuesta de traiciones, sino también de inmenso heroísmo, autosacrificio y determinación, atributos que serán invocados en las batallas revolucionarias venideras. Sin embargo, la cuestión determinante será aprender las lecciones del pasado para que no se repitan errores ni traiciones. Ante todo, esto significa estudiar y asimilar las enseñanzas de la larga historia de luchas del trotskismo contra el revisionismo y, con base en estos principios fundamentales, construir secciones del Comité Internacional de la Cuarta Internacional en cada país.

(Article paru en anglais le 14 mai 2018)