#MeToo au Festival du film de Cannes : une question d’argent et de pouvoir

Par Stefan Steinberg
22 mai 2018

Après des interventions aux Oscars 2018, Baftas (Académie britannique des arts du cinéma et de la télévision) et au festival du film de Berlin, les promoteurs du mouvement égoïste #MeToo ont jeté leur dévolu la semaine dernière sur le Festival de Cannes.

La chasse aux sorcières sur les comportements sexuels a débuté après que le journaliste Ronan Farrow et d’autres ont publié des accusations contre le producteur Harvey Weinstein en octobre dernier. Weinstein était un visiteur fréquent du festival de Cannes et les défenseurs de #MeToo ont utilisé ce fait pour promouvoir leur campagne. Les partisans de la campagne ont distribué 40 000 tracts aux invités du festival avertissant que le harcèlement sexuel peut être puni en France de trois ans de prison et d’une amende de 46 000 euros. La direction du festival a également annoncé la mise en place d’une ligne d’assistance téléphonique pour les femmes afin de se plaindre de tout abus sexuel lors du festival.

Au cours du festival, cependant, il est devenu évident que la priorité de #MeToo et de ses riches bailleurs de fonds à Cannes avait moins à voir avec la prévention des abus sexuels et beaucoup plus à faire avec l’avancement de leurs propres carrières et de leurs comptes bancaires.

Le 11 mai, l’actrice australienne Cate Blanchett, qui a dirigé le jury du festival, a organisé une protestation sur le tapis rouge de 82 actrices, productrices et réalisatrices, dont Salma Hayek et Kristen Stewart, pour réclamer l’égalité salariale et la fin du harcèlement sexuel.

Parlant des objectifs de la protestation, Blanchett a déclaré : « Nous exigeons que nos lieux de travail soient ouverts à la diversité et équitables pour qu’ils reflètent le mieux possible le monde dans lequel nous vivons. » Mais le « monde dans lequel nous vivons » est dominé par les divisions sociales, et non les questions de sexe. Il n’y a pas la moindre indication qu’une plus importante présence de femmes de la classe moyenne supérieure dans la cinématographie ait conduite à un élargissement des horizons du cinéma.

Selon le magazine Forbes, Blanchett a gagné 12 millions de dollars en 2017, ce qui la place en huitième position dans la catégorie des actrices les plus rémunérées pour cette année. On peut certainement supposer que les milieux habités par la milliardaire Blanchett n’ont rien de commun avec la vie des travailleuses partout dans le monde.

Un jour après la protestation sur le tapis rouge, le groupe français de parité entre les sexes 50/50 d’ici 2020 a tenu une réunion au festival. Sur son site web, le 50-50-2020 note que « si le cinéma français n’a pas été secoué par l’onde de choc de Weinstein, il est essentiel que nous agissions de façon concrète pour aller au-delà de la seule question d’abus sexuel ». Les propositions d’actions concrètes de l’organisation visent toutes à accroître le pouvoir et les revenus des femmes dans l’industrie cinématographique.

La réunion de Cannes a été présidée par un autre défenseur de #MeToo, Melissa Silverstein, fondatrice de Women and Hollywood. Il y a quelques années, Silverstein se plaignait du fait qu’un homme avait été sélectionné pour tourner un film sur la candidate présidentielle démocrate Hillary Clinton. Silverstein avait déclaré à l’époque : « Embaucher un mec pour réaliser ce film sur la femme qui travaille d’arrache-pied pour mettre plus de femmes dans des postes de dirigeantes à travers le monde est une gifle gigantesque à tous ceux qui travaillent sur les questions d’équité entre les sexes. » Que Clinton soit une va-t-en-guerre et une marionnette de Wall Street ne chiffonne pas Silverstein.

L’une des principales conférencières de la réunion de Cannes 50-50-2020 a été Stacy L. Smith, professeure à l’Université de Californie du Sud à Annenberg, qui a dit aux personnes réunies que les efforts pour changer l’industrie du cinéma devaient se concentrer sur la finance. « Nous allons rechercher des incitations fiscales au niveau de l’État et du gouvernement fédéral pour les lier aux génériques de production, de sorte que si une production est associée à une clause de contrat sur la diversité, elle devrait passer en première ligne ou automatiquement bénéficier d’un financement. »

Smith est considérée comme l’initiatrice de la clause de contrat par laquelle les acteurs et les cinéastes insistent sur les contrats nécessitant une équipe de tournage sélectionnée sur la base du sexe, des origines ethniques ou de l’orientation sexuelle. La clause du contrat était la principale revendication soulevée par l’actrice Frances McDormand dans son discours aux Oscars 2018.

Déjà au festival du film de Berlin, une pléthore d’organisations, dont Speak Up, Pro Quote, Time's Up, etc., ont tenu des réunions exigeant ce qu’on appelle le Gender Monitoring, c’est-à-dire le contrôle des rôles au cinéma selon les critères du sexe. Pour la première fois, le communiqué de presse publié avant le début du festival de Berlin contenait une analyse détaillée des films en fonction du sexe du cinéaste. La sélection selon le sexe ou l’orientation sexuelle a longtemps été une politique pour certains éléments du festival de Berlin. Maintenant, c’est devenu la politique officielle du festival.

Certains défenseurs de cette forte attention portée au genre, ainsi que des gens qui prennent le train de l’inclusion en marche, soutiennent que le résultat de telles politiques sera d’avoir plus de femmes réalisatrices et donc de meilleurs films. La cinéaste et actrice Whitney Cummings écrit sur sa page web : « Une clause de contrat sur la diversité est quelque chose que les acteurs mettent dans leurs contrats pour assurer l’égalité des sexes et l’égalité raciale dans l’embauche sur les plateaux de tournage. Nous devrions soutenir cela pour un milliard de raisons, mais si vous ne pouvez pas trouver de raison, en voici une : cela va améliorer les films. »

Le fait est que les cinéastes masculins et féminins en Amérique et dans le monde subissent les mêmes pressions sociales et politiques dans un climat idéologique généralement hostile. Un examen de films récents par des réalisatrices de renom révèle qu’elles partagent les problèmes de compréhension de la situation que leurs homologues masculins et sont tout à fait capables de produire des œuvres aussi exécrables.

Ceci est confirmé par une brève revue du travail des réalisatrices traitées sur ce site web. En écrivant sur la réalisatrice préférée de la CIA, Kathryn Bigelow, nous avons décrit son film Zero Dark Thirty comme une « accolade cinématographique semi-fasciste de l’appareil de renseignement et de l’armée américain et de ses crimes. » De plus, le film de Bigelow était « honteux. À près de deux heures, le film est long, sombre et ennuyeux. Le caractère d’aucun des personnages n’est approfondi ».

Se référant au film « Wonder Woman », réalisé par Patty Jenkins et salué comme une percée pour les réalisatrices, nous avons écrit que « Wonder Woman est un film banal, souvent fastidieux, chargé d’effets spéciaux. »

Et récemment, à propos du « You're Never Really Here » du cinéaste britannique Lynne Ramsey, le WSWS a commenté : « C’est un film terrible, violent à souhait pour le marché, qui ne jette aucune lumière sur ses sujets ou personnages principaux […] Ici, elle confirme son manque d’intérêt ou hostilité à l’examen cohérent de la vie sociale. Ramsay semble s’offrir – soutenue par un média universellement admiratif – comme candidate féminine à l’école Scorsese-Tarantino de brutalité perverse, gratuite et inexplicable. »

À leur honneur, certains participants au festival de Cannes se sont clairement exprimés contre les chasseurs de sorcières de #MeToo à Hollywood.

Le réalisateur franco-polonais Roman Polanski, à Cannes avec son nouveau film Based on a true story, a comparé la campagne autour de #MeToo à une forme « d’hystérie collective » hypocrite. Il a déclaré à Newsweek Polska : « Je pense que c’est le genre d’hystérie qui se produit dans la société de temps en temps. »

Le réalisateur Terry Gilliam, dont le dernier film LHomme qui a tué Don Quichotte a clôturé le festival à Cannes, a récemment comparé le mouvement #MeToo à la loi de la populace : « La foule est là, elle porte ses torches et va brûler le château de Frankenstein. »

L’expérience de Cannes démontre une fois de plus qu’il n’y a rien de démocratique ou de progressiste dans la revendication de quotas de sexe ou ethniques. Ce sont des manœuvres de couches de la classe moyenne déjà privilégiées à la recherche de plus de privilèges.

(Article paru en anglais le 21 mai 2018)