Ken Livingstone chassé du Parti travailliste britannique

Par Thomas Scripps et Chris Marsden
24 mai 2018

L'ancien député travailliste et ex-maire de Londres Ken Livingstone a quitté le Parti travailliste (Labour) après 50 ans d'adhésion.

Sa démission est le résultat final d'une campagne calomnieuse menée par les partisans de [l‘ex-premier ministre] Tony Blair au sein du Labour et par divers groupes sionistes qui ont monté ces deux dernières années une chasse aux sorcières affirmant que le Parti travailliste et toute la « gauche » étaient imprégnés d'antisémitisme. Leur but est double:

Le World Socialist Web Site a des différences fondamentales avec Livingstone et sa perspective pro-Labour et pro-capitaliste. Mais les accusations d'antisémitisme contre lui sont une infâme calomnie.

L'antisémitisme en tant qu'idéologie est historiquement associé au fascisme et à l'extrême droite qui attisent la haine des Juifs pour mobiliser des sections de la classe moyenne ruinée contre la classe ouvrière et le mouvement socialiste.

Au cours des 30 dernières années, le terme a été accaparé et utilisé à mauvais escient pour faire taire une opposition politique au sionisme et à l'État d'Israël qui n'a rien à voir avec la race, la religion ou l'appartenance ethnique. Après tout, il y a des personnalités bien en vue parmi les défenseurs de droite d'Israël, attirées par son conflit avec les peuples musulmans et sa politique pro-impérialiste, qui sont des antisémites enragés.

La nécessité politique de la campagne pour délégitimer l'antisionisme a été dévoilée par le sang versé le 14 mai où soixante-deux Palestiniens furent massacrés à la frontière de Gaza. Son hypocrisie a été mise en évidence par le fait que Netanyahu était occupé ce jour-là à célébrer le 70ème anniversaire d'Israël aux côtés de politiciens d'extrême droite et de prédicateurs intégristes chrétiens qui attendent la destruction finale du peuple juif comme prélude au Second avènement.

L‘analyste reconnu du Moyen-Orient Jonathan Cook a publié cette semaine une estimation de l‘origine des fausses affirmations quant à un « nouvel antisémitisme » au sein de la gauche européenne. Il établit un lien direct entre cela et l'éruption du militarisme au Moyen-Orient. Il cite un article de Daniel Goldhagen dans l'hebdomadaire juif américain Forward en 2003, l'année de la guerre en Irak, affirmant qu'un « antisémitisme mondialisé » existait qui avait « un caractère constamment international dans sa concentration sur Israël, au centre de la région la plus en conflit aujourd'hui, et sur les États-Unis en tant que puissance omniprésente dans le monde. »

Cette thèse a été reprise par un groupe d'intellectuels juifs britanniques dont le rédacteur en chef du Guardian Jonathan Freedland, la chroniqueuse du Daily Mail Melanie Phillips, anciennement du Guardian, et le grand rabbin britannique Jonathan Sacks – qui ont tous joué un rôle de premier plan dans l'accusation d’antisémitisme contre la « gauche » autour de Corbyn – dans un livre intitulé, « A New Antisemitism? Debating Judeophobia in 21st Century Britain» (Un nouvel antisémitisme? Débat sur la phobie des Juifs au 21e siècle en Grande-Bretagne).

Le « nouveau manuel sur l'antisémitisme a été rapidement actualisé après que Corbyn est devenu leader du Labour », conclut Cook, car il était « le premier chef d'un grand parti européen moderne à accorder la priorité aux souffrances des Palestiniens sur le droit d'Israël à coloniser la terre natale des Palestiniens ».

Pour ces forces de droite, l'expulsion de Livingstone est considérée comme un objectif clé en raison de sa notoriété publique. L'impact de sa démission sera donc largement ressenti.

La décision de Livingstone est une retraite impardonnable face à cette chasse aux sorcières. Mais la force motrice derrière sa démission semble avoir été Corbyn et ses conseillers. Corbyn n'est jamais venu à la défense de Livingstone au cours des deux années qui ont suivi sa mise à pied et beaucoup d'alliés de Corbyn, dont la députée Shami Chakrabarti, ancienne directrice de Liberty, le groupe de défense des droits civils et humanitaires, auraient soutenu son expulsion du parti.

Corbyn semble avoir évité une telle issue en exhortant Livingstone à se faire hara kiri en faisant appel à sa loyauté. Dans un communiqué, Livingstone a déclaré: « Nous avons désespérément besoin d'un gouvernement dirigé par Corbyn pour transformer la Grande-Bretagne et je continuerai à oeuvrer pour cela [...] Les questions en cours concernant ma suspension du Labour sont devenues une distraction de la question politique clé de notre temps [...].

Corbyn a approuvé la décision de Livingstone comme « la bonne chose à faire ». Sur quelles bases fait-il une telle déclaration?

Le seul critère faisant d‘une telle démarche «la bonne chose à faire» est un appaisement de la droite dans l'espoir d'un compromis qui maintiendrait l'unité du Labour. Si Corbyn avait appelé à s‘opposer à la chasse aux sorcières contre son allié de longue date, cela aurait suscité une forte réaction de ses centaines de milliers de sympathisants à la base. Au lieu de cela, en accord avec Corbyn, Livingstone est parti sans faires d’histoires.

Jeter Livingstone en pâture n'est que le dernier exemple de la poursuite résolue de cet objectif stratégique par Corbyn – pour lequel il est prêt à sacrifier n'importe quel principe politique et même ses alliés les plus fidèles. Il y a moins d'un mois, alors que Corbyn plaidait de nouveau pour un accord, Marc Wadsworth, membre travailliste et antiraciste de longue date, a été expulsé du Labour après avoir accusé la députée [travailliste] sioniste de premier plan Ruth Smeeth de collusion dans une attaque médiatique de droite.

Une véritable lutte contre la droite du Labour et ses alliés sionistes et conservateurs ne peut être menée sous la direction de Corbyn et du reste de la «gauche» parlementaire, qui ont passé leurs vies incrustés dans la bureaucratie pro-capitaliste et pro-impérialiste du parti.

Loin d'apaiser la droite, la disposition de Corbyn à «sacrifier» Livingstone a répandu l‘odeur du sang. Sa démission sera le signal pour l’abattage de plus belle de tous ceux à gauche qui ont critiqué Israël, tandis que la droite renforce son emprise sur les instances du parti.

La députée travailliste Luciana Berger, l'une des principales inquisitrices de la campagne sur l'antisémitisme, a salué la démission de Livingstone et précisé qu'elle s'attendait à voir d'autres têtes tomber: « Il y a un certain nombre de cas très médiatisés non-résolus que le parti doit traiter, et que nous attendons toujours. »

De plus, l'impact de l‘obtention par la droite pro-sioniste de la tête d’un politicien aussi éminent se fera sentir au niveau international. La chasse aux sorcières et les expulsions au sein du Labour seront présentées par les forces de droite du monde entier – surtout en Israël et aux États-Unis – comme la preuve d‘un prétendu déchaînement antisémite de la gauche et comme la justification d‘une censure et d‘une persécution politique systématiques.

(Article paru en anglais le 23 mai 2108)