François Hollande se rallie à la cause de Lula au Brésil

Par Miguel Andrade
26 mai 2018

Le 15 mai, l’agence de presse espagnole EFE a annoncé que l’ancien président du Sénat, Jean-Pierre Bel, avait organisé un manifeste des « dirigeants européens pour soutenir Lula » demandant que Lula soit autorisé à participer aux élections législatives d’octobre en Brésil.

Parmi les signataires de ce document, il y a l’ancien président français François Hollande, un ennemi avéré de la classe ouvrière internationale et des nations opprimées, organisateur du retour français à la « ruée vers l’Afrique » et de la destruction des droits démocratiques en France avec l’instauration d’un État d’urgence dont les pouvoirs répressifs ont été intégrés au droit français.

L’ancien premier ministre espagnol Jose Louis Zapatero, qui a mené des attaques sauvages contre la classe ouvrière espagnole à la suite de la crise financière mondiale de 2008 a également signé cet appel.

Le soutien de Lula par de telles personnalités démasque une fois de plus le discours du Parti des Travailleurs brésilien selon lequel la destitution de l’ancienne présidente Dilma Rousseff basée sur des accusations forgées de manipulation budgétaire, et à présent l’arrestation de Lula, feraient partie d’une attaque impérialiste contre des représentants de la classe ouvrière brésilienne.

Les informations sur le manifeste ont été largement diffusées par les partisans du PT dans le monde universitaire et parmi les blogues et médias « indépendants » financés par l’État, qui tous s’étaient aussi réjouis de la sympathie avec laquelle des représentants de la réaction bourgeoise comme le New York Times et le Guardian avaient rapporté la chute du Parti des travailleurs. Ces couches espèrent que la pression impérialiste convaincra la bourgeoisie brésilienne de remettre le PT au pouvoir.

Les pages d’opinion et les éditoriaux de ces grands journaux occidentaux ont exprimé de la sympathie pour le sort de Lula, le décrivant comme un héros déchu et même l’objet d’une machination afin de justifier son retour toujours plus improbable aux réunions du G20 et de Davos en tant que le chef d’État du Brésil.

On peut citer le Monde du 17 mai, qui publiait en première page un article de Lula-même, ou les critiques par Radio France Internationale et le Monde du 13 mai de la presse brésilienne pour ne pas avoir mis en évidence une photo de Lula entourée de supporters avant son arrestation, qui figurait dans tous les grands journaux de l’alliance « impérialiste démocratique ».

Plus révélateur, l’éditorial du New York Times du 12 avril qualifiait Lula de « leader dynamique et charismatique », dont la chute était « douloureuse et décourageante », tout en s’abstenant de tout commentaire sur les accusations de corruption à l’encontre de celui-ci. Le journal de l’establishment politique américain lançait un appel en faveur d’« un dirigeant qui peut garantir que les gains contre la corruption ne soient pas des revers pour la démocratie ». Essentiellement, il conseillait à la coalition de droite ayant succédé au PT et aux procureurs assoiffés de sang obsédés par le rôle d’un Lula « corrupteur de la société brésilienne », de reconnaître son utilité politique.

Le plus remarquable de ces éditoriaux se trouvait cependant dans le Financial Times de Londres, dès le 25 janvier, lorsque l'appel de Lula fut cassé par le tribunal régional qui a fini par ordonner son arrestation. « La conviction de Lula ne rendra pas au Brésil sa grandeur », titrait l'éditorial du FT, qui avertissait que « les nombreux opposants à Lula se trompent dans leur joie. Le Brésil, l'un des pays les plus inégalitaires du monde, a besoin d'un parti fort de centre gauche comme le PT ».

Étant donné que les meurtres par drones, les destructions de sociétés entières au Moyen-Orient, les pouvoirs d’urgence et la chasse aux lanceurs d’alerte — viennent immédiatement à l’esprit les récentes opérations répugnantes contre Julian Assange — sont tous applaudis à longueur de pages par ces journaux, on est obligé de se demander : qu’y a-t-il derrière les louanges et le chagrin pour le PT brésilien et son chef prétendument « anti-impérialiste » et « socialiste » ?

Poser la question, c’est y répondre : Lula et le Parti des travailleurs n’ont jamais été rien de tel, et le New York Times et Cie considèrent Lula comme le précieux atout politique qu’il a été pour l’impérialisme mondial ces 40 dernières années.

Jusqu’à présent, les preuves présentées contre Lula, n’ayant abouti qu’à une seule condamnation sur les sept affaires encore en attente, sont extrêmement minces. Si les accusations qui l’ont mis en prison peuvent être basées sur des falsifications, ce n’est pas parce qu’il est innocent. C’est plutôt parce que l’ensemble de l’investigation de corruption « Carwash » (Lava-Jato) a servi d’instrument à la bourgeoisie brésilienne pour faire basculer tout le système politique du pays vers la droite.

Les procureurs n’inculpent pas Lula pour avoir supervisé, au cours de deux mandats présidentiels, un système politique et économique imprégné de corruption et, avec l’aide de la bureaucratie syndicale, en cassant des grèves des travailleurs et en attaquant les droits sociaux. Au contraire, ils se sont limités à la divulgation moralisatrice d’un sordide maquignonnage politique.

Le mépris total pour les droits démocratiques et pour le mouvement vers la dictature révélés par les méthodes de l’enquête « Carwash » expriment le désespoir d’une bourgeoisie nationale qui se trouve dans une impasse historique.

Une sombre perspective économique — une contraction de 10 pour cent du PIB sur trois ans et l’effondrement de l’orientation du capitalisme brésilien vers les marchés de matières premières, auparavant en plein essor, et les investissements chinois — a sapé la stratégie du PT à utiliser l’État pour favoriser les « champions nationaux », les monopoles industriels et des matières premières ; du géant pétrolier Petrobras, jusqu’aux conglomérats miniers privatisés, en passant par les empires privés du soja, des bovins, de la chimie et de la construction. Ce revers de fortune de l’économie, résultat de la crise globale du capitalisme, a démoralisé le PT et ses alliés dans les syndicats, qui ont servi à réprimer la lutte de classe dans l’une des sociétés les plus inégalitaires de la planète.

Il ne s’agit pas seulement du PT ; aucune aile politique de la bourgeoisie brésilienne n’a de légitimité. Pas moins de la moitié des membres du Congrès sont confrontés à des enquêtes de corruption. Selon un article de Folha de São Paulo du 22 avril, quinze des candidats à la présidentielle doivent faire face à pas moins de 160 enquêtes. Entre temps, l’année électorale a vu une paralysie complète du Congrès, avec des projets « essentiels », comme l’archi-réactionnaire « réforme » des retraites, retardés indéfiniment par crainte que les membres du Congrès qui les votent ne soient rejetés par les électeurs.

Loin de restaurer la stabilité et les profits, l’éviction du Parti des travailleurs et l’emprisonnement de Lula ont été perçus par l’impérialisme comme un geste imprudent. Les insultes diplomatiques ignorant le Brésil lors des tournées en Amérique latine en 2017 du Vice-Préident des États-Unis Mike Pence et du premier ministre israélien Benjamin Netanyahu — une idole du caucus chrétien évangélique en Brésil dont fait partie un tiers du Congrès — contrastent avec les innombrables visites d’État de Lula à l’étranger et la visite de George W. Bush au Brésil en 2007.

Dans ce contexte, des organes médiatiques du PT comme CartaCapital et Brasil247 et des experts comme Luís Nassif, les principales fédérations syndicales – ainsi qu’une foule de leurs acolytes pseudo de gauche ayant participé à la construction du PT à partir de 1980 et ont par la suite été expulsés ou ont fait scission pour des raisons tactiques, comme la coalition moréniste et lambertiste du Parti du socialisme et de la liberté (PSOL) et du Parti de la cause ouvrière (PCO) – se sont réunis depuis avril dans une campagne « Free Lula ».

Les tentatives de cette « gauche unie » pour présenter les inquiétudes pour Lula, exprimées dans les médias des principaux centres impérialistes, comme une justification de leur thèse que le PT a subi une réaction féodale et un « coup d’État » en 2016, et que Lula est un prisonnier de la guerre des classes, sont politiquement criminels. Ils ne servent qu’à renforcer les figures d’extrême droite qui prétendent s’opposer aux stratagèmes du PT.

Les prétendus « intellectuels publics » qui ont passé des années à critiquer les politiques « néolibérales » de Lula font maintenant valoir que le PT « sous-estimait » ses « ennemis » dans la classe dirigeante et que ses politiques étaient trop radicales. Un exemple clair, mais non exhaustif, peut être trouvé dans les écrits de Leda Paulani, économiste du PT et professeur à l’Université de São Paulo, qui a écrit en 2003 un essai désormais célèbre intitulé « Brazil Delivery ».

Après avoir traité quelques statistiques économiques, elle y avertissait : « Inutile de dire qu’une telle situation économique conduira à une crise politique inévitable. Il est vrai, cependant, que dans ce cas, le « Grand Frère du Nord » (les États-Unis) peut venir en aide. Le président actuel du Brésil [Lula], comme certains l’imaginent, est promu, avec un soutien américain symptomatique, à la position de ‘leader mondial’ » et « présenté comme une sorte de vitrine du merveilleux nouvel ordre mondial ».

En novembre 2014, interviewé par RevistaFórum, Paulani s’est saisie d’une brève tentative du gouvernement de baisser les taux d’intérêt pour dire que « Rousseff a changé les politiques de Lula, défiant le lobby bancaire », et qu’elle « resterait sur cette voie ». Juste un mois plus tard, Rousseff nommait Joaquim Levy, l’un des « Chicago Boys », à la tête du ministère des Finances et commençait une nouvelle série de hausses des taux d’intérêt. Un an plus tard, le 12 novembre 2015, elle déclarait à cartamaior.com.br : « L’erreur de Rousseff » a été de baisser les taux d’intérêt pour apaiser le marché, présentant « une image interventionniste que les hommes d’affaires n’aiment pas » pour plus tard déclarer à CartaCapital, le 27 juillet 2017, que « notre première tâche au Brésil est de garantir que la démocratie ne soit pas détruite », s’excusant pour le programme d’administration du capitalisme brésilien du PT en tant que paradis pour les banques et les spéculateurs.

Mais les risques pour la démocratie ne viennent pas pour ce milieu du capitalisme ou des politiques du PT, mais des préjugés des travailleurs. L’article « Les Perdants et les Gagnants : un bilan du coup », de Luis Felipe Miguel sur le blogue de Boitempo, affirme que la destitution n’a été possible que parce que « le fondamentalisme chrétien est de plus en plus nécessaire pour constituer la base sociale de la droite. Le discours homophobe et antiféministe n’est pas une excentricité de la droite brésilienne. C’est un élément essentiel pour donner un attrait populaire à leurs positions. Ce n’est pas par hasard que sa présence politique a augmenté à partir du moment où les politiques compensatoires de Lula ont érodé les domaines électoraux de la droite ». En d’autres termes, le progrès économique supposé a rendu les travailleurs plus vulnérables aux préjugés.

Cette diatribe irrationaliste et typiquement misanthrope, fruit de quatre décennies de pensée postmoderne dans les universités, nourrit les calomnies contre les travailleurs et la conclusion que, finalement, les politiques pro-capitalistes du PT et la direction de Lula étaient les meilleurs auxquels ils pouvaient aspirer.

Le bilan historique jusqu’à l’année 2003 montre cependant très clairement que Lula et les anti-trotskystes réunis aujourd’hui dans des groupes comme le PSOL et le PCO, qui ont contribué à la construction du PT, l’ont conçu dès le départ comme un moyen de détourner la lutte pour le socialisme, de subordonner les travailleurs aux syndicats et de les regrouper derrière la « bourgeoisie nationale ».

Armando Boito, un apologiste de premier plan du PT, l’a clairement exprimé dans un essai pour le groupe de réflexion FGV : « Pour que les gouvernements de Lula et de Rousseff surmontent la stagnation qui a dominé les années 1990 », il s’est avéré être important à avoir « une intervention du mouvement populaire dans notre histoire politique. C’est un parti créé par les syndicats, le PT, qui a remodelé la proposition d’intervention de l’État pour le développement du capitalisme brésilien ».

(Article paru d’abord en anglais le 22 mai 2018)