«Marée humaine»: Mélenchon couvre la désorganisation syndicale des luttes

Par Anthony Torres et Alexandre Lantier
26 mai 2018

Aujourd’hui la manifestation «Marée Humaine» se déroule à Paris à l’appel d’un collectif dirigé par La France insoumise (LFI) de Jean-Luc Mélenchon. Ce collectif inclut les syndicats, les milieux associatifs et les partis politiques tels le NPA, LO ou encore le parti Génération.s de Benoît Hamon, candidat du PS pour la présidentielle de 2017. Les avertissements les plus sévères sont de mise sur le caractère petit-bourgeois de cette manifestation.

Si des travailleurs et des jeunes y participent en nombre par opposition à Macron, ils le font à l’appel de partis qui visent à canaliser le mouvement et à bloquer une lutte politique de la classe ouvrière. Ce sont des alliés de longue date du PS, un parti bourgeois militariste et austéritaire. La colère sociale légitime des masses ne trouvera d’expression véridique qu’à travers une rébellion contre ces appareils et la construction d’une nouvelle avant-garde révolutionnaire des travailleurs.

C’est ce que le Parti de l’égalité socialiste (PES) propose en relançant aux travailleurs l’appel de Léon Trotsky à la formation de comités d’actions, indépendants des syndicats et des forces politiques liées au PS et à la bourgeoisie. Ces comités s’efforceraient d’unifier les multiples luttes en cours en un mouvement politique de l’ensemble de la classe ouvrière contre Macron.

Mélenchon propose quant à lui un «nouveau Front populaire». Mais il n’appelle pas à une lutte révolutionnaire contre Macron, à une grève générale comme en 1936 ou en Mai-juin 1968, quand les travailleurs ont débordé les appareils syndicaux et produit une crise révolutionnaire qui aurait pu déboucher sur la prise du pouvoir par la classe ouvrière. Son but est de renforcer ce qui reste des appareils qui ont trahi le potentiel révolutionnaire de ces grandes luttes, en répandant le mensonge que seuls les appareils syndicaux peuvent mener les luttes ouvrières.

Sur son blog, il écrit: «Je dis clairement que j’aspire à voir le jour où les secrétaires confédéraux des syndicats, de tous les syndicats, à leur tour, marcheront au coude à coude le même jour d’action commune de tous les métiers. Je crois que c’est leur devoir de le faire pour offrir au salariés une issue positive à leur volonté d’agir ensemble de façon organisée et disciplinée. … Seuls les syndicats confédérés unis ont la puissance d’action qui permet d’atteindre les objectifs de la lutte sociale en cours.»

Mais il faut dire la vérité: les appareils syndicaux, loin de réfléchir à la construction d’un mouvement contre Macron, isolent et désorganisent les luttes. Ils séparent la mobilisation des fonctionnaires de celles des cheminots et de la grève à Air France, et ils isolent les étudiants menacés de répression policière lorsqu’ils bloquent leurs universités. Et partout, les syndicats négocient des accords que rejettent les travailleurs, que ce soit dans leurs concertation avec Edouard Philippe sur la privatisation de la SNCF ou à Air France.

C’est précisément ce genre de manœuvre, par des appareils financés presque entièrement par l’État et le patronat faute de cotisations de leurs membres, qui a mené à la défaite de nombreuses luttes, et scellé le désamour entre de larges masses de travailleurs et les appareils syndicaux. Moins de 10 pour cent des travailleurs français sont syndiqués.

Il est clair que de larges sections des travailleurs et des jeunes détestent Macron et cherchent un moyen de lutter. Il y a deux semaines les grévistes d’Air France ont estomaqué la direction et les syndicats en rejetant une convention collective proposée; les syndicats se sont empressés de mettre fin à la grève tout en relançant les négociations avec la direction. Ainsi ils empêchaient que les travailleurs de la compagnie aérienne se tournent vers les travailleurs du ferroviaire.

Cette semaine, dans un référendum d’entreprise, les cheminots ont voté à 95 pour cent pour rejeter la réforme de la SNCF. Dans les faits, les syndicats ont désavoué le résultat de leur propre référendum, en continuant leur concertation avec Edouard Philippe, dont le préalable aux négociations est la casse des statuts, l’ouverture à la concurrence, et la transformation de la SNCF en société anonyme. Le syndicat UNSA indique même qu’il pourrait appeler à terminer la grève.

Alors que le PES lutte pour l’unification des grèves en débordant ces appareils qui les étranglent, Mélenchon veut renforcer l’influence des syndicats. Il insiste: «Notre rôle politique est de les accompagner en soutien puis de porter le sens politique de l’action dans notre programme de gouvernement aux élections.»

En même temps, il tente de se donner des couleurs radicales par un flirt avec les slogans et l’histoire du trotskysme, en annonçant que sa politique en direction des syndicats est de «marcher séparément et frapper ensemble».

Les travailleurs ont une expérience longue et amère avec la perspective électoraliste énoncée par Mélenchon, qui est fondamentalement opposée à une lutte révolutionnaire pour le pouvoir comme celle menée en octobre 1917 par les travailleurs russes sous la direction de Lénine et Trotsky.

Elle a mené Mélenchon au pouvoir en 1981 en tant que membre du PS de François Mitterrand, et l’allié grec de Mélenchon, le parti Syriza d’Alexis Tsipras, au pouvoir en 2015. Les deux partis ont vite organisé un tournant de la rigueur, pour imposer l’austérité et participer aux guerres de l’OTAN au Moyen Orient. A présent, le PS s’est tellement discrédité qu’il s’est totalement effondré.

Mélenchon, qui a offert à plusieurs reprises de servir en tant que premier ministre sous Macron, n’a aucune perspective politique à offrir aux travailleurs. Il ne propose pas une alternative pour les travailleurs, mais un nouveau gouvernement bourgeois comme ils en ont déjà beaucoup vu. La tentative par Mélenchon de donner une couverture «trotskyste» à sonn syndicalisme populiste qui se revendique du gouvernement du Front populaire est une fraude politique.

Trotsky dénonçait le Front populaire, l’alliance entre le PC stalinien, la sociale-démocratie et le Parti radical bourgeois dont le but dans un contexte de crise révolutionnaire était d’étouffer la classe ouvrière, et qui a préparé la capitulation au Nazis et l’avènement du régime de Vichy. Trotsky n’a pas prêché la soumission vis-à-vis les appareils contre-révolutionnaires. Face à la répression bourgeoise et stalinienne, il fondé la Quatrième Internationale en tant que nouvelle avant garde révolutionnaire du prolétariat mondial.

En 1935, alors que les luttes ouvrières montaient avant l’éruption de la grève générale de 1936, Trotsky a appelé à la formation de comités d’action. Il expliquait que ces organisations de base, formées indépendamment des appareils syndicaux, devaient être la «représentation révolutionnaire des masses en lutte» et, selon l’évolution de la crise politique, devenir les bases d’un Etat ouvrier qui remplacerait le pouvoir bourgeois.

50 ans après la grève générale de Mai 68, une nouvelle mobilisation révolutionnaire se profile. Le PES, la section française du Comité international de la Quatrième Internationale, insiste que la tâche n’est pas de ré-éditer les combines politiques et les gouvernements capitalistes faillis des dernières décennies. Tout en témoignant sa solidarité envers ceux qui vont à la «Marée humaine» pour essayer vraiment de lutter, il insiste que seule une rupture avec LFI et les appareils syndicaux et la formation de comités d’action offrent aux travailleurs une voie pour aller de l’avant.

Une alliance entre LFI, les syndicats et la périphérie petite-bourgeoise du PS n’organisera quant à elle que des revers et des défaites pour les travailleurs et les jeunes.