Le danger de guerre subsiste malgré le second sommet des dirigeants nord et sud-coréens

Par Ben McGrath
29 mai 2018

Les dirigeants de la Corée du Nord et de la Corée du Sud ont tenu samedi des pourparlers impromptus à la suite de l'annonce par le président américain Donald Trump, jeudi dernier, de l'annulation de son sommet du 12 juin avec Kim Jong-un le dirigeant nord-coréen.

Que la réunion du 12 juin ait lieu ou non, une chose est claire. Si le Nord ne se conforme pas aux exigences de Washington, la destruction totale de la Corée du Nord sera de mise, ouvrant la voie à une guerre nucléaire entre les États-Unis et la Chine.

La rencontre entre Kim et le président sud-coréen Moon Jae-in était la deuxième en un mois et visait à remettre le sommet prévu de Trump avec Kim sur les rails.

Moon et Kim se sont rencontrés à Panmunjom du côté nord de la zone démilitarisée pendant environ deux heures. Séoul a affirmé que Pyongyang avait demandé la réunion.

Selon l'agence de presse centrale nord-coréenne (KCNA), Kim « a exprimé sa volonté inébranlable sur les pourparlers historiques du sommet entre la RPDC et les Etats-Unis » au cours de la discussion. Moon a confirmé cela en déclarant lors d'une conférence de presse dimanche: « Nous, les deux dirigeants, avons convenu que le sommet Corée du Nord-Etats-Unis du 12 juin doit se temir avec succès. »

Tous deux ont exprimé leur soutien à la «Déclaration de Panmunjom», conclue lors de la première rencontre du 27 avril. Elle comprend un accord pour la dénucléarisation complète de la péninsule coréenne ainsi qu'un traité de paix pour mettre fin officiellement à la guerre de Corée de 1950-1953. L'une des principales préoccupations de Pyongyang est de recevoir dans un tel traité des garanties de sécurité pour éviter ce qu'il a appelé le «sort misérable» de l'Irak et de la Libye.

« Ce qui reste incertain pour le président Kim Jong-Un est de savoir s'il peut faire confiance à la promesse américaine de mettre fin à leur relation hostile et de garantir la sécurité de la Corée du Nord une fois que le Nord sera dénucléarisé » a déclaré Moon.

Les deux parties ont convenu de tenir des pourparlers de haut niveau le 1er juin, initialement prévus pour le 16 mai mais annulés par le Nord, ostensiblement en réponse aux exercices militaires des Etats-Unis et de la Corée du Sud. Kim et Moon ont également accepté de se rencontrer régulièrement à l'avenir.

En menaçant d'annuler le sommet du 12 juin, Trump avait l'intention d’arracher d'autres concessions à Pyongyang, tout en envoyant un message à la Chine de ne pas s’en mêler. La semaine dernière, Trump a accusé la Chine d'exercer une influence négative sur Kim.

Le Global Times de Chine a contesté les accusations selon lesquelles la Chine sabotait le dialogue. « Le peuple chinois souhaite que sorte un résultat positif de la récente situation de type montagnes russes concernant la péninsule coréenne », ecrit un éditorial. « Ce n'est pas un état d'esprit sain de penser que la Chine joue un rôle dans les récents événements et cherche délibérément à créer des complications. »

Pékin a longtemps plaidé pour le dialogue entre les Etats-Unis et la Corée du Nord mais dans le cadre des pourparlers à six qui ont échoué et qui incluent la Chine, la Russie, le Japon et la Corée du Sud. Beijing espérait que, grâce à un tel cadre, il pourrait régler ses propres problèmes de sécurité, alors que les États-Unis et le Japon poursuivent des renforcements militaires dans la région, visant à subordonner la Chine à leurs intérêts impérialistes respectifs.

Trump a fait marche arrière presque immédiatement après son annulation du sommet avec Kim. Il a salué les pourparlers entre les deux Corées et a déclaré samedi: « Nous maintenons la date du 12 juin à Singapour. Cela n'a pas changé. Et ça avance plutôt bien, alors on verra bien ce qui va se passer. »

Il se peut que les préparatifs pour le sommet n'aient jamais vraiment cessé. La porte-parole de la présidence américaine, Sarah Sanders, a indiqué que l'administration envoyait toujours des responsables à Singapour pour préparer le terrain du sommet au cas où il aurait lieu.

La Corée du Nord a répondu sur un ton conciliant, ce qui indique que Pyongyang est disposé à adopter une position plus pro-américaine. Le vice-ministre des Affaires étrangères de la Corée du Nord, Kim Kye-gwan, a déclaré: « Nous avions beaucoup d’estime pour les efforts du président Trump, sans précédent chez les autres présidents, pour créer un sommet historique entre la Corée du Nord et les Etats-Unis. »

La Corée du Nord s’est cependant indignée des allusions de divers responsables du gouvernement Trump, dont le vice-président Mike Pence et le conseiller à la sécurité nationale John Bolton, au «modèle libyen» de dénucléarisation – une menace militaire à peine voilée. Malgré la conclusion d'un accord avec Washington en 2003 pour abandonner son programme nucléaire, la Libye avait été dévastée par une campagne de bombardement conduite par les Etats-Unis en 2011 et son leader Mouammar Kadhafi assassiné.

Pyongyang a également critiqué les médias américains pour avoir suggéré que la Corée du Nord était favorable aux négociations afin d'obtenir une aide économique, en d'autres termes, qu’elle agissait dans une position de faiblesse et de subordination vis-à-vis de Washington.

Peu importe comment la proposition est formulée, Pyongyang est prêt à livrer sa classe ouvrière comme source de main-d'œuvre très bon marché au capitalisme mondial, mais s'inquiète de sa propre stabilité. Moon a retardé d'un jour l’annonce des résultats de son deuxième sommet avec Kim à la demande de ce dernier, qui avait mentionné la situation intérieure du Nord.

Pyongyang a assuré une large couverture médiatique nationale du sommet de samedi. Kim Yong-hyun, professeur à l'Université de Dongguk, a déclaré que le Nord, « en publiant le sommet de manière active » [...] semble « faire le battage chez son peuple pour qu’il soutienne sa politique envers le Sud et les États-Unis à l’avenir ».

En 2013, Pyongyang avait annoncé une nouvelle «zone économique spéciale» et 13 «zones de développement économique» pour attirer les investissements étrangers. Grâce à son appareil d’Etat policier, l’élite de Pyongyang allait exécuter les exigences des sociétés internationales, tout en s'enrichissant en tant que «copropriétaires» de nouvelles entreprises.

La Corée du Nord travaille donc à parer la colère sociale face à cette forme d'exploitation accrue. Si un accord était effectivement trouvé, la division de la Corée se poursuivrait tandis que les travailleurs sud-coréens seraient soumis à des attaques parallèles contre leurs conditions au nom du maintien de la compétitivité. Ce sont là les véritables intérêts de Kim et de Moon.

La diabolisation par Washington du régime stalinien de Pyongyang n'a jamais porté sur ses programmes d'armement ou ses violations des droits de l'homme. Les Etats-Unis ont utilisé la Corée du Nord comme prétexte pour renforcer toujours plus leur présence militaire dans la région Asie-Pacifique, ciblant surtout la Chine. La stratégie de défense nationale du Pentagone au début de cette année a officiellement déclaré qu'il se préparait à des conflits de grandes puissances avec la Chine et la Russie.

Pékin exigera que tout accord comprenne une réduction des troupes américaines et du matériel militaire, y compris le démantèlement du système américain anti-missiles THAAD stationné en Corée du Sud. Ostensiblement installé comme défense contre une attaque nord-coréenne, le système THAAD fait partie des préparatifs du Pentagone pour une guerre avec la Chine.

Les Etats-Unis ont intensifié leur pression sur la Chine et ont lancé dimanche une autre opération dite de liberté de navigation (FONOP) contre la Chine en mer de Chine méridionale. Deux navires de la marine américaine – un destroyer, l'USS Higgins, et un croiseur, l'USS Antietam – sont passés à moins de 12 milles marins des îlots revendiqués par la Chine dans les îles Paracel.

La marine chinoise est intervenue contre la présence des navires américains et le ministère chinois de la Défense nationale a déclaré que Washington avait « violé gravement la souveraineté chinoise ». L'affrontement souligne le danger d'un conflit sino-américain qui pourrait dégénérer en guerre plus vaste.

(Article paru en anglais le 28 mai 2018)