1968: grève générale et révolte étudiante en France

Troisième partie: Comment la JCR d’Alain Krivine a couvert la trahison du stalinisme (1)

Par Peter Schwarz
31 mai 2018

Voici la troisième partie dune série consacrée aux événements de mai et juin 1968 en France. La première partie a été consacrée à l’évolution de la révolte des étudiants et à la grève générale, jusqu’à leur apogée fin mai. La deuxième partie a examiné la façon dont le Parti communiste et la CGT ont permis à De Gaulle de reprendre la situation en main. La dernière partie sera consacrée à lOrganisation communiste internationaliste (OCI) de Pierre Lambert.

De Gaulle et la Cinquième République doivent leur survie politique durant mai 1968 au Parti communiste français (PCF) stalinien et au syndicat CGT que le PCF dominait. L’influence du PCF ayant toutefois nettement régressé entre 1945 et 1968 les staliniens dépendaient pour étouffer la grève générale de l’aide d’autres forces politiques au comportement plus radical, mais veillant à ce que la domination politique des staliniens ne soit mise en danger.

Le Secrétariat unifié pabliste d’Ernest Mandel et ses succursales françaises, le Parti communiste internationaliste (PCI) de Pierre Frank et la Jeunesse communiste révolutionnaire (JCR) d’Alain Krivine, jouèrent un rôle clé à cet égard. Ils empêchèrent qu’une alternative révolutionnaire sérieuse ne résulte de la radicalisation de la jeunesse et aidèrent ainsi les staliniens à contrôler la grève générale.

A la fin de la Deuxième Guerre mondiale, le PCF jouissait d’une grande autorité en raison de la victoire de l’Armée rouge sur l’Allemagne nazie et du rôle qu’il avait lui-même joué dans la Résistance anti-fasciste. En raison de sa collaboration avec les nazis dans le cadre du régime de Vichy, la bourgeoisie française était discréditée et l’aspiration à une société socialiste au sein de la classe ouvrière comme chez les membres du PCF était énorme. Le dirigeant du PCF, Maurice Thorez, usa toutefois de toute son autorité pour aider au rétablissement de l’État bourgeois. Il participa au premier gouvernement de Gaulle et fut responsable du désarmement de la Résistance.

La politique de soutien à l’État français menée par le PCF, son appui des guerres coloniales contre le Vietnam et l’Algérie et la dénonciation des crimes de Staline par Khrouchtchev en 1956 ainsi que la répression des soulèvements en Hongrie et en Pologne par les troupes soviétiques, avaient miné l’influence du PCF. En 1968, il était certes encore le parti le plus important, mais il avait perdu en grande partie son autorité parmi les jeunes et les étudiants.

L’organisation étudiante des staliniens, l'Union des étudiants communistes (UEC), se trouvait dans une crise profonde. A partir de 1963, diverses fractions s’y étaient constituées. Il existait une fraction « italienne » (les partisans de Gramsci et du Parti communiste italien), une fraction « marxiste-léniniste » (les partisans de Mao Zedong) et une fraction « trotskyste » ; toutes furent exclues et créèrent leurs propres organisations. Ce fut l’origine de la soi-disant « extrême gauche » dont l’apparition sur la scène politique « marque le début de la coupure avec une partie active de la jeunesse militante », comme le remarque l’historienne Michelle Zancarini-Fournel dans son ouvrage sur le mouvement de 1968. [1]

La domination de la CGT avait elle aussi été remise en question en 1968. Des syndicats concurrents, tels que Force Ouvrière et la CFDT qui était à l’époque sous l'influence du parti réformiste de gauche PSU (Parti socialiste unifié), avaient défié la CGT, adoptant un discours en partie plus militant. Ce fut surtout dans le secteur des services et du service public que la CFDT avait gagné en influence.

Dans ces circonstances, les pablistes du Secrétariat unifié jouèrent un rôle particulièrement important dans la défense de l’autorité des staliniens et en permettant la trahison de la grève générale.

Les origines du pablisme

Le Secrétariat unifié pabliste était né au début des années 1950. Il était le produit d'une attaque menée à cette époque contre le programme de la Quatrième Internationale. Michel Pablo, alors secrétaire de la Quatrième Internationale, avait rejeté l’évaluation du stalinisme qui avait conduit Léon Trotsky à créer la Quatrième Internationale en 1938.

Après la défaite du prolétariat allemand en 1933, Trotsky avait conclu qu’à la suite de la dégénérescence stalinienne de l’Internationale communiste, le point avait été franchi où celle-ci ne pouvait plus être ramenée à une politique révolutionnaire. Après l’échec du Parti communiste allemand qui rendit possible la prise de pouvoir de Hitler, et le refus de l’Internationale communiste de tirer les enseignements de la catastrophe allemande, il conclut que les partis communistes avaient définitivement rejoint les rangs de l’ordre bourgeois. Il insista pour dire que l’issue de luttes révolutionnaires futures dépendait de la construction de nouvelles directions prolétariennes. « La crise de la direction du prolétariat qui est devenue la crise de la civilisation humaine ne peut être résolue que par la Quatrième Internationale », écrivait-il dans le « Programme de transition », le programme fondateur de la Quatrième Internationale.

Pablo rejeta cette approche. Il déduisit de la constitution d’États ouvriers déformés en Europe de l’Est que le stalinisme jouerait, à l’avenir également, un rôle historique progressiste. Ceci revenait à une liquidation de la Quatrième Internationale. Si l’on suivait Pablo, alors il n’y avait plus aucune raison de construire des sections de la Quatrième Internationale indépendamment des organisations de masse staliniennes. La tâche des trotskystes consistait bien plutôt à rejoindre les partis staliniens dans le but de soutenir de prétendus éléments de gauche dans leurs directions.

Pablo s’attaqua finalement à l’ensemble de la conception marxiste du parti qui insiste sur la nécessité d’une avant-garde prolétarienne théoriquement et politiquement consciente. Selon son approche, les tâches de l’avant-garde révolutionnaire pouvaient également être assumées par des forces non marxistes et non prolétariennes, des syndicalistes, des réformateurs de gauche, des nationalistes petits-bourgeois et des mouvements de libération nationale des pays coloniaux et ex-coloniaux, si la pression exercée par des facteurs objectifs les poussait vers la gauche. Pablo lui-même se mit finalement au service du FLN (Front de libération nationale) algérien et fit même, après la victoire de ce dernier, trois ans durant partie du gouvernement algérien.

L’attaque menée par Pablo scinda la Quatrième Internationale. La majorité de la section française refusa de suivre son cours. Elle fut exclue au moyen de méthodes bureaucratiques par la minorité dirigée par Pierre Frank. En 1953, le SWP (Socialist Workers Party) américain soumit le révisionnisme pabliste à une critique impitoyable, appelant par une lettre ouverte au rassemblement international de tous les trotskystes orthodoxes. C’est ainsi que naquit le Comité international de la Quatrième Internationale, auquel adhéra la majorité française.

Le SWP ne maintint toutefois pas longtemps son opposition au pablisme. Dans les dix années qui suivirent, il se rapprocha des positions pablistes, rejoignant en 1963 le Secrétariat unifié dont Ernest Mandel avait entre-temps pris la direction. Pablo lui-même n´y jouait plus qu’un rôle secondaire et devait quitter l´organisation peu de temps après. C´est sur la base d´un soutien non critique accordé à l’organisation petite-bourgeoise de Fidel Castro, le « Mouvement du 26 juillet » que se fit cette réunification. Le Secrétariat unifié affirma qu’avec la prise de pouvoir de Castro, Cuba était devenu un État ouvrier et que Castro, Ernesto Che Guevara et les autres dirigeants cubains étaient des « marxistes naturels ».

Cette conception désarma non seulement la classe ouvrière à Cuba qui n’a jamais disposé de ses propres organes de pouvoir, mais encore la classe ouvrière internationale par sa justification d´un soutien non critique à des organisations staliniennes et petites-bourgeoises nationalistes et par le fait qu´elle empêchait ainsi que celles-ci ne perdent le contrôle des masses. Le pablisme se développa de cette manière en une agence secondaire de l’impérialisme dont le rôle gagna en importance au fur et à mesure que diminuait l’influence des vieux appareils bureaucratiques au sein de la classe ouvrière et de la jeunesse.

Ceci fut confirmé de manière tragique au Sri Lanka, un an après la réunification du SWP et des pablistes. Là, le Lanka Sama Samaja Party (LSSP), un parti trotskyste jouissant d’une influence de masse, participa en 1964 à un gouvernement bourgeois de coalition avec le nationaliste SLFP (Parti de la liberté du Sri Lanka). C´est par l´abandon de la minorité tamoule et par le soutien du chauvinisme cinghalais que le LSSP obtint son entrée au gouvernement. Jusqu’à ce jour, le pays n’a cessé de subir les conséquences de cette trahison qui a préparé la discrimination de la minorité tamoule et la guerre civile sanglante qui a ruiné le Sri Lanka pendant trois décennies.

En France aussi les pablistes contribuèrent de manière déterminante à maintenir le régime bourgeois. Si l’on examine le rôle politique qu’ils ont joué durant les événements décisifs de 1968, deux choses sautent avant tout aux yeux : leur attitude apologétique à l’égard du stalinisme et leur adaptation aux théories anti-marxistes de la « Nouvelle Gauche » qui prédominaient dans les milieux étudiants.

Alain Krivine et la JCR

Après la Deuxième Guerre mondiale, la Quatrième Internationale jouissait en France d’une influence considérable. En 1944, le mouvement trotskyste qui avait scissionné durant la guerre s’était rassemblé pour former le Parti communiste internationaliste (PCI). Deux ans plus tard, le PCI comptait un millier d’adhérents et présentait onze candidats aux élections législatives qui remportèrent chacun entre deux et cinq pour cent des voix. Son journal La Vérité se vendait dans les kiosques et avait de nombreux lecteurs. Il exerçait aussi son influence sur d’autres organisations. C’est ainsi que l’ensemble de la direction de l’organisation de jeunesse du Parti socialiste, qui comptait 20 000 membres, soutenait les trotskystes. Les membres du PCI ont joué un rôle prépondérant lors du mouvement de grève qui a ébranlé le pays en 1947 et qui a obligé le PCF à quitter le gouvernement de Gaulle.

Dans les années suivantes cependant, l’orientation révolutionnaire du PCI fut à maintes reprises soumise à des attaques émanant de ses propres rangs. Lorsqu’en 1947 la SFIO entama un brusque virage à droite, dissolvant son organisation de jeunesse et excluant ses dirigeants trotskystes, l’aile droite du PCI, regroupée autour de son secrétaire d’alors, Yvan Craipeau, réagissait en renonçant à toute perspective révolutionnaire. Cette aile fut exclue l’année suivante après qu’elle se fut engagée en faveur de la dissolution du parti dans un rassemblement de gauche créé par le philosophe Jean-Paul Sartre, le Rassemblement démocratique révolutionnaire (RDR). Un grand nombre de ses représentants, dont Craipeau lui-même, se retrouvèrent par la suite dans le PSU (Parti socialiste unifié).

Le groupe Socialisme ou Barbarie de Cornelius Castoriadis et Claude Lefort rompit avec le PCI en 1948. Il réagit au commencement de la guerre froide en rejetant l’évaluation de Trotsky selon laquelle l’Union soviétique était un État ouvrier dégénéré et en avançant la conception que les régimes staliniens incarnaient une nouvelle société de classe, un « capitalisme bureaucratique ». Il tirait de cela des conclusions largement anti-marxistes. Les écrits de Socialisme et Barbarie devaient exercer une influence considérable sur le mouvement étudiant et plus tard également, par le biais de Jean-François Lyotard qui en fut un temps adhérent, sur les philosophes du postmodernisme.

C´est cependant le pablisme qui porta le coup le plus dur au mouvement trotskyste en France. Le cours liquidateur de Pablo et l’exclusion de la majorité de la section par la minorité pabliste l’ont affaibli tant sur le plan politique que sur le plan organisationnel. La prochaine partie de la présente série d’articles sera consacrée à la majorité du PCI de Pierre Lambert. La minorité pabliste de Pierre Frank se concentra dans les années qui suivirent la scission, à fournir un soutien pratique et logistique au FLN durant la guerre d’Algérie. Dans les années 1960, elle avait en grande partie disparu des entreprises. Elle exerçait encore une influence dans le milieu étudiant où elle jouera un rôle important en 1968. Alain Krivine, un de ses membres dirigeants appartenait, aux côtés de l’anarchiste Daniel Cohn-Bendit et du maoïste Alain Geismar, aux figures les plus connues de la révolte étudiante.

En 1955 à l´âge de 14 ans, Krivine avait adhéré au mouvement de jeunesse stalinien et s’était rendu en 1957 au festival des jeunes à Moscou dans le cadre d’une délégation officielle. Là il était, selon son autobiographie, entré en contact avec des membres du FLN algérien et avait développé une attitude critique vis-à-vis de la politique algérienne du Parti communiste. L’année suivante commençait sa collaboration avec le PCI pabliste dans la question algérienne. Krivine déclare ne pas avoir su au départ à qui il avait affaire, ce qui est assez invraisemblable vu que deux de ses frères faisaient partie de la direction du PCI. Toujours est-il qu’en 1961, il devenait lui-même membre du PCI tout en continuant officiellement de militer au sein de l’Union des étudiants communistes (UEC).

Krivine gravit rapidement les échelons menant aux instances dirigeantes du PCI et du Secrétariat unifié. Dès 1965, à l’âge de 24 ans, il faisait partie du bureau politique, le cercle dirigeant restreint du PCI, aux côtés de Pierre Frank et de Michel Lequenne. La même année, il devenait le suppléant de Lequenne au comité exécutif du Secrétariat unifié.

En 1966, la section de l’UEC de Krivine à la Sorbonne fut exclue par la direction stalinienne parce qu’elle avait refusé de soutenir François Mitterrand, le candidat commun de la gauche à l’élection présidentielle. De concert avec d’autres sections dissidentes, l’UEC forma la Jeunesse communiste révolutionnaire (JCR) qui se composa presque exclusivement d’étudiants et qui, contrairement au PCI, ne se réclama pas expressément du trotskysme. En avril 1969, la JCR et le PCI fusionnaient officiellement pour former la Ligue communiste (à partir de 1974 la Ligue communiste révolutionnaire) après avoir été tous deux interdits l’année précédente par le ministère de l’Intérieur.

Par la suite, Krivine tenta de faire passer la JCR de 1968 pour une organisation jeune, naïve disposant de beaucoup d’enthousiasme, mais de peu d’expérience politique : « Nous étions une organisation de quelques centaines de militants, dont la moyenne d’âge atteignait à peine ce qui était à l’époque la majorité civile : vingt et un ans. Inutile de préciser que, courant au plus pressé, d’assemblées en manifestations, nous n’avons guère pris le temps de méditer le sujet. Dans les universités, dans la grève, dans la rue, à la mesure modeste de nos forces, nous étions sur notre terrain. La solution au problème gouvernemental se jouait à un autre niveau, où nous n’avions guère prise. » [2]

Cette représentation ne résiste par à un examen sérieux. En 1968, à 27 ans, Alain Krivine était certes encore relativement jeune, mais disposait déjà d’une grande expérience politique. Il connaissait de l’intérieur les organisations staliniennes et, en tant que membre du Secrétariat unifié, il était habitué aux débats internationaux au sein du mouvement trotskyste. Il avait déjà quitté l’université à ce moment. Il y retourna pour diriger les activités de la JCR.

Le comportement politique de la JCR en mai-juin 1968 n’était pas le résultat d’une inexpérience due à la jeunesse mais la conséquence d’une ligne politique développée par le pablisme dans la lutte contre le trotskysme orthodoxe. Quinze ans après sa rupture avec la Quatrième Internationale, le Secrétariat unifié avait changé non seulement d´orientation politique mais aussi d´orientation sociale. Il n’était plus un courant prolétaire mais un courant petit-bourgeois. Après avoir courtisé pendant une quinzaine d’années les carriéristes au sein des appareils staliniens et réformistes et flatté les mouvements nationaux, leur orientation sociale était devenue pour lui comme une seconde nature. Ce que la révision théorique du marxisme avait initié, était devenu une composante organique de sa physionomie politique, dans la mesure où il est possible d’introduire en politique des termes empruntés au langage physiologique.

Quand Marx avait tiré les enseignements de la défaite des révolutions européennes de 1848, il avait délimité la perspective de la petite bourgeoisie de celle de la classe ouvrière en ces termes : « Les petits bourgeois démocratiques, bien loin de vouloir bouleverser toute la société au profit des prolétaires révolutionnaires, tendent à modifier l’ordre social de façon à leur rendre la société existante aussi supportable et aussi commode que possible. » [3] Cette caractérisation s’appliquait aussi aux pablistes en 1968. Leur orientation petite-bourgeoise se manifestait dans une attitude dépourvue de toute critique à l’égard des anarchistes et d´autres courants petits-bourgeois et contre laquelle Marx et Engels avaient déjà mené une lutte irréconciliable ; dans l’importance qu’ils portent, et ce à ce jour, aux questions de race, de genre et d’orientation sexuelle ainsi que dans leur enthousiasme pour les dirigeants de mouvements nationaux qui méprisent la classe ouvrière et qui, tout comme les narodniki russes combattus par Lénine, s’orientent vers la petite bourgeoisie rurale.

« Plutôt guévariste que trotskyste »

C’était avant tout le soutien exempt de toute critique pour la direction cubaine, au cœur de la réunification de 1963, qui marquait la JCR de Krivine. Jean-Paul Salles, l’auteur d’une histoire de la LCR parle de « L’identité d’une organisation qui, juste avant Mai 68, apparaît à bien des égards plus guévariste que trotskyste ». [4]

Le 19 octobre 1967, dix jours après l’assassinat de Che Guevara en Bolivie, la JCR organisa à la Maison de la mutualité une manifestation commémorative. Son portrait était omniprésent dans toutes les manifestations de la JCR. Dans son autobiographie parue en 2006, Alain Krivine écrit : « Notre référence majeure parmi les luttes de libération des pays du Tiers-Monde, fut sans nul doute la Révolution cubaine, ce qui nous valut l’étiquette de "trotsko-guévariste"… Mais, surtout, Che Guevara incarnait à nos yeux l’idéal du militant révolutionnaire. » [5]

Par sa glorification de Che Guevara, la LCR esquivait les problèmes pressants liés à la construction d’une direction révolutionnaire dans la classe ouvrière. S’il y a un fil rouge qui traverse la vie mouvementée du révolutionnaire argentino-cubain, c’est son hostilité à l’égard d’un rôle politique indépendant de la classe ouvrière. Il était d’avis qu’une petite unité armée, une troupe de guérilleros opérant dans une zone rurale, pouvait mener à bien la révolution socialiste à la place de la classe ouvrière. Ce qui ne requérait ni perspective théorique ni perspective politique. Seules l’action et la volonté d’un petit groupe étaient nécessaires. Il était dénié à la classe ouvrière et aux masses opprimées la capacité d´acquérir une conscience politique et de mener leur propre lutte de libération.

En janvier 1968, l’organe de la JCR Avant-Garde Jeunesse propageait comme suit la conception de Che Guevara : « Les guérillas, quels que soient les revers momentanés, sont appelées à se développer jusqu’à entraîner à plus ou moins long terme l’ensemble des masses exploitées dans la lutte frontale contre le régime. »

La stratégie de la guérilla que Guevara poursuivait en Amérique latine ne se laissait pas appliquer aussi simplement en France. Là, Mandel, Frank et Krivine attribuèrent le rôle de l’avant-garde aux étudiants. Ils glorifièrent les actions spontanées des étudiants et leurs batailles rangées avec la police. La conception de Guevara servait à justifier un activisme aveugle qui était pratiqué aux dépens d’une quelconque orientation politique sérieuse. Ce faisant, les pablistes s’adaptaient entièrement aux théories anti-marxistes de la Nouvelle Gauche qui donnait le ton dans le milieu étudiant, bloquant ainsi tout développement d’une véritable orientation marxiste.

Il n’y avait guère de différences perceptibles entre le « trotskyste » Alain Krivine, l’anarchiste Daniel Cohn-Bendit, le maoïste Alain Geismar et les autres dirigeants étudiants qui se trouvèrent sous les feux de l´actualité en 1968. Ils se retrouvaient côte à côte dans les batailles de rues du Quartier Latin. « Au cours de la semaine du 6 au 11 mai, les militants de la JCR sont sur la brèche, participant à toutes les manifestations, y compris à la nuit des barricades (10-11 mai) aux côtés de Cohn-Bendit et des libertaires », écrit Jean-Paul Salles. [6] Lorsque le 9 mai, la JCR organise à la Mutualité en plein milieu de batailles de rues dans le Quartier Latin une réunion prévue de longue date et à laquelle participèrent plus de 3.000 personnes, l’un des orateurs principaux fut Daniel Cohn-Bendit.

En Amérique latine, le Secrétariat unifié soutenait au même moment de façon inconditionnelle la perspective guévariste de la guérilla. En mai 1969, son 9e congrès mondial, tenu en Italie, appelait les sections latino-américaines à suivre l’exemple de Che Guevara et à rejoindre ses partisans, à tourner le dos aux villes et à la classe ouvrière et à mener une lutte armée de guérilla qui devait porter la révolution de la campagne vers les villes. Parmi la majorité du congrès qui adopta cette stratégie se trouvaient Ernest Mandel et les délégués français Pierre Frank et Alain Krivine. Ils suivirent dix ans durant cette stratégie et ce, malgré le fait qu´elle fût aussi contestée au sein du Secrétariat unifié et que ses conséquences catastrophiques aient été rapidement visibles. Des milliers de jeunes qui avaient suivi ces instructions et qui s’étaient tournés vers la lutte armée sacrifièrent leur vie de façon insensée et les actions de guérilla, enlèvements, prises d’otages et violents accrochages avec l’armée, désorientèrent politiquement la classe ouvrière.

Les

étudiants comme « avant-garde révolutionnaire »

Un long article écrit par Pierre Frank début juin 1968, peu de temps avant l’interdiction de la JCR, et consacré aux événements de mai montre avec quel manque de critique les pablistes avaient transfiguré les étudiants pour en faire une avant-garde révolutionnaire.

« L’avant-garde révolutionnaire dans le mouvement de Mai 1968 a été constituée, de l’avis général, par la jeunesse », écrit Frank. « L’avant-garde, hétérogène politiquement, organisée seulement dans ses minorités, avait globalement un niveau politique élevé. Elle était consciente que l’objectif du mouvement était le renversement du capitalisme et l’instauration d’une société construisant le socialisme ; que la politique des "voies pacifiques et parlementaires", de la "coexistence pacifique" étaient une trahison du socialisme ; elle rejetait tout nationalisme petit bourgeois et exprimait son internationalisme de la façon la plus saisissante ; elle avait une conscience fortement anti-bureaucratique et une volonté farouche d’assurer la démocratie dans son sein. » [7]

Frank va même jusqu’à qualifier la Sorbonne de « forme la plus développée de la "dualité de pouvoir" » et de « premier territoire libre de la République socialiste de France ». Ailleurs, il affirme : « Par l’idéologie qui animait les étudiants contre la société de consommation néo-capitaliste, par les méthodes qu’ils ont employées dans leur lutte, par la place qu’ils occupent dans la société qui fera de la majorité d’entre eux des salariés de l’État ou du capital, cette lutte avait un caractère éminemment socialiste, révolutionnaire et internationaliste. » La lutte des étudiants ayant « un niveau politique très élevé d’un point de vue marxiste révolutionnaire. » [8]

En réalité, il n’existait parmi les étudiants pas la moindre trace de conscience révolutionnaire au sens marxiste. Les idées politiques qui prédominaient dans le milieu étudiant étaient issues de l’arsenal théorique de la soi-disant Nouvelle Gauche. Elles avaient été élaborées dans des attaques perpétrées des années durant contre le marxisme.

« Les groupes d’étudiants qui déclenchent ce processus », écrit Ingrid Gilcher-Holtey, docteur en histoire contemporaine, sur le mouvement de soixante-huit en France, « sont des groupes qui se réclament explicitement des intellectuels avant-gardistes d’une Nouvelle Gauche, ou sont du moins influencés par leurs thématiques, en particulier par les écrits de l’Internationale situationniste, du groupe de Socialisme ou Barbarie et Arguments. Non seulement leur stratégie d’action (directe, provocatrice, situative), mais aussi leur image de soi (anti-dogmatique, anti-bureaucratique, anti-organisatrice, anti-autoritaire) s’insèrent dans le système de coordonnées de la Nouvelle Gauche. » [9]

La Nouvelle Gauche considère la classe ouvrière non pas comme une classe révolutionnaire, mais comme une masse arriérée et intégrée dans le système bourgeois par la consommation et les médias. Au lieu de l’exploitation capitaliste, elle plaçait au centre de son analyse de la société la notion d’aliénation en lui donnant une interprétation psychologique ou existentialiste. La « révolution » ne devait pas être l’œuvre de la classe ouvrière, mais de la jeune intelligentsia et de groupes sociaux marginaux. Leur force motrice n’était pas les antagonismes de classe de la société capitaliste, mais la pensée critique et les actions d’une élite éclairée. Le but de la révolution n’était pas, ou pas prioritairement, le renversement du pouvoir et des rapports de propriété, mais le changement des habitudes sociales et culturelles, des habitudes sexuelles entre autres. Un tel changement culturel était considéré par les représentants de la Nouvelle Gauche comme la condition préalable d´une révolution sociale.

Daniel Cohn-Bendit et Rudi Durschke, les deux dirigeants étudiants les plus connus en France et en Allemagne, étaient tous deux influencés par l’« Internationale situationniste » qui plaidait pour un changement de conscience au moyen d’actions provocatrices. Créé à l’origine comme un groupe d’artistes se basant sur les traditions du dadaïsme et du surréalisme, les situationnistes mettaient avant tout l´accent sur l’activité pratique. « L’agitation actionniste, la radicalisation, la perversion, la transvaluation et la mise en scène enjouée de situations quotidiennes concrètes doit arracher la conscience des personnes impliquées du profond sommeil saturé de lennui intégral en la révolutionnant en permanence », peut-on lire dans un récent article paru sur les situationnistes. [10]

Un gouffre sépare le marxisme de telles conceptions. Elles contestent le caractère révolutionnaire de la classe ouvrière qui se base sur la position que celle-ci occupe dans une société marquée par des antagonismes de classe irréconciliables. La force motrice de la révolution est la lutte des classes dont les causes sont objectives. La tâche de la révolution marxiste ne consiste donc pas à secouer la classe ouvrière par des actions provocatrices, mais à élever son niveau de conscience politique et à construire une direction révolutionnaire qui lui permette de prendre en main son propre destin.

Non seulement les pablistes attestaient aux anarchistes, aux maoïstes et autres groupes petits-bourgeois qui donnaient le ton au Quartier Latin, « un niveau politique très élevé d’un point de vue marxiste révolutionnaire » (Pierre Frank), mais ils défendaient encore des points de vue similaires et se lançaient avec enthousiasme dans des actions souvent aventureuses.

Les batailles de rues d’inspiration anarchiste du Quartier Latin ne contribuèrent en rien à éduquer politiquement les travailleurs et les étudiants et n’ont jamais sérieusement mis en danger le pouvoir de l’État. L’État français disposait en 1968 d’un appareil policier moderne, d’une armée aguerrie au cours de deux guerres coloniales ainsi que du soutien de l’OTAN. Il ne pouvait pas être renversé par les moyens révolutionnaires du 19e siècle, la construction de barricades dans les rues de la capitale. Même si les forces de l’ordre étaient indubitablement responsables de la violence excessive qui a sévit lors des confrontations au Quartier Latin, le zèle avec lequel les étudiants ont érigé les barricades et le jeu du chat et de la souris qu’ils se sont livrés avec la police comportait un élément de romantisme révolutionnaire infantile.

A suivre

Notes :

[1] Michelle Zancarini-Fournel, « 1962-1968. Le champ des possibles », dans « 68. Une histoire collective », Paris 2008

[2] Daniel Bensaïd, Alain Krivine, « Mai si! 1968-1988: Rebelles et repentis », Montreuil 1988, p. 39

[3] Karl Marx et Friedrich Engels, « Adresse du Comité central à la Ligue des communistes »

[4] Jean-Paul Salles, « La Ligue communiste révolutionnaire », Rennes 2005, p. 49

[5] Alain Krivine, « Ça te passera avec l’âge », Flammarion 2006, p. 93-94

[6] Jean-Paul Salles, ibid., p. 52

[7] Pierre Frank, « Mai 68: première phase de la révolution socialiste française »,http://www.lcr-rouge.org/spip.php?article1609

[8] Pierre Frank, ibid.

[9] Ingrid Gilcher-Holtey, « Mai 68 in Frankreich », in « 1968. Vom Ereignis zum Mythos », édité par Ingrid Gilcher-Holtey, Frankfurt am Main 2008, p. 25

[10] archplus 183, Zeitschrift für Architektur und Städtebau, Mai 2007