Le président italien envisage la formation d'un gouvernement néo-fasciste

Par Alex Lantier
1 juin 2018

Deux jours après avoir approuvé un gouvernement technocratique avec Carlo Cottarelli comme premier ministre, le président italien Sergio Mattarella a fait marche arrière mercredi, indiquant qu'il pourrait plutôt former un gouvernement d’extrême droite. Il s’était opposé à un gouvernement des deux principaux partis sortis des élections de mars, le Mouvement Cinq étoiles (M5S) et la Lega d'extrême droite (Ligue), avertissant que cela pourrait mener à une sortie de l'Italie de la zone euro.

Mais mercredi, la Ligue et le M5S ont proposé une gamme chaotique de scénarios, tous concurrents, de gouvernements possibles ou de nouvelles élections. Selon certaines informations, des élections pourraient être fixées dès septembre.Toutes les propositions montrent cependant que l'extrême droite italienne s'ancre rapidement dans les milieux dirigeants.

Le dirigeant de M5S, Luigi di Maio, avait d’abord dit qu'il pourrait abandonner son choix de ministre de l'Économie, l'économiste anti-euro Paolo Savona, si Mattarella acceptait un gouvernement M5S-Lega dirigé par Giuseppe Conte. « Il y a deux voies possibles. Soit nous lançons le gouvernement Conte avec à la clé une solution raisonnable, soit nous retournons aux urnes tout de suite », avait-t-il déclaré.

Le dirigeant de la Ligue, Matteo Salvini, a rejeté cette proposition et a appelé à de nouvelles élections, se moquant de di Maio pour avoir cédé à Mattarella sur l'euro: « Di Maio cherche un accord? Nous ne sommes pas prenant. Allons voter tout de suite. Nous avons essayé de former un gouvernement, mais ça n'est jamais assez bon pour Mattarella, alors on arrête. Le président devrait expliquer comment on va sortir de cette impasse. »

Mais mercredi soir apparurent des informations disant que Mattarella pensait tenir des élections anticipées, approuver un gouvernement Conte avec ou sans Savona à l’Économie, ou encore accepter un gouvernement M5S-Lega dirigé par Salvini, malgré que le M5S ait obtenu plus de voix que la Lega.

Salvini a également fait marche arrière, indiquant qu'il pourrait être d'accord avec cela ou avec une coalition de la Ligue, du M5S et du parti fasciste Fratelli d'Italia de Georgia Meloni. Il a également suggéré qu'il pourrait adopter brièvement une attitude de «non-méfiance technique», permettant au technocrate Cottarelli de rester au pouvoir sans le faire tomber par un vote de censure.

On rapporte également que, pour calmer les craintes d'une crise de l'euro sur les marchés financiers, Mattarella et Cottarelli pourraient rechercher une solution intermédiaire où des membres de la Ligue et du M5S seraient incorporés au gouvernement technocratique dirigé par Cottarelli.

Quelle que soit l’issue immédiate de la crise, il est clair que 75 ans après la chute de Mussolini durant l'invasion de l'Italie par les Alliés, la classe dirigeante italienne envisage de recourir à un gouvernement néo-fasciste. C'est un avertissement pour les travailleurs et les jeunes non seulement en Italie, mais au plan international.

Le tournant de la bourgeoisie vers l'extrême droite en Italie est une réponse non seulement à une crise insoluble du capitalisme européen, mais à la montée de la lutte des classes. Après des années de crise sociale en Europe, les travailleurs se radicalisent. Les grèves et les protestations de masse des métallurgistes allemands, des cheminots français opposés à la privatisation, des enseignants et des manifestants anti-guerre en Grande-Bretagne et des opposants à la répression de l'État espagnol en Catalogne, expriment tous la colère sociale et la combativité montante des travailleurs.

L'UE a renforcé les mesures d'État policier, notamment l'état d'urgence en France, la répression policière contre les électeurs pacifiques en Catalogne et les campagnes contre «l'extrémisme de gauche» en Allemagne. L'UE travaille également en étroite collaboration avec Facebook et Google pour censurer l’Internet. À présent, au milieu des tensions internationales et des conflits sociaux à l’intérieur, la classe dirigeante se tourne de plus en plus vers des formes de pouvoirs ouvertement droitières et militaristes.

Il y a dix ans, les secousses du krach financier de Wall Street, en 2008, mettaient à jour les profondes contradictions économiques et de classe de la zone euro. La panique sur les marchés financiers quant à des faillites d’État potentielles dans la zone euro conduisit à la spéculation contre les dettes d’États que les gouvernements ont utilisé pour infliger des mesures d'austérité sans précédent en Grèce, en Italie, en Espagne et ailleurs. Dix ans plus tard, aucun des conflits sous-jacents n'a été résolu.

Le fait que la Ligue et le M5S aient émergé comme les bénéficiaires de ceci est une condamnation sans appel du Parti Démocrate (PD) et de ses alliés pseudo de gauche, comme Rifondazione Comunista. Après des années d'austérité et de stagnation économique supervisées par ces partis et des gouvernements de droite, les conditions sociales en Italie sont désastreuses. Dix millions de personnes vivent dans la pauvreté, 7,5 millions sont au chômage et 10 millions n'ont pas accès aux soins de santé. Le un pour cent le plus riche de la population italienne possède 240 fois plus que les 20 pour cent les plus pauvres.

C’est une situation extrêmement dangereuse qui émerge. Sur fond de colère de masse contre l'UE et tous les grands partis bourgeois, la Ligue et le M5S exploitent le vide politique à gauche pour faire un appel nationaliste démagogique, se faisant passer pour les plus véhéments défenseurs des intérêts italiens contre l'UE. En même temps, ils font ouvertement appel au racisme et lancent des appels fascisants pour des razzias et l’expulsion de 500 000 immigrants.

Ces dangers ont provoqué une opposition de masse en Italie : plus de 100 000 manifestants se sont rassemblés à Rome contre le racisme anti-immigrés peu avant les élections de mars.

Quand Mattarella s’est opposé au plan initial de di Maio pour un gouvernement M5S-Ligue, il n’a pas contesté la politique d’État policier ni les appels au racisme anti-immigrés de ces partis. Cette politique jouit du soutien unanime de l'élite dirigeante européenne. Mattarella s'est seulement opposé à la possibilité qu'un gouvernement M5S-Ligue opte pour une politique de dévaluation compétitive, sorte de la zone euro et introduise une monnaie nationale dévaluée.

De telles propositions, que la Ligue continue de faire, alimentent les craintes sur les marchés financiers d'un effondrement de l'euro et d'une crise financière internationale à propos de la dette publique italienne de 2,300 milliards d'euros. « Nous irons voter ensemble avec ceux qui soutiennent notre programme, parce que l'Italie ne peut plus être le pays qui obéit toujours au doigt et à l’œil à l'Europe. » a déclaré Salvini lors d'un meeting à Pise mercredi.

Mercredi matin, Ouest France rapportait qu’une vidéo d'une interview de Salvini en 2016 avait crée le buzz sur les réseaux sociaux italiens. Salvini y déclare que son parti ferait sortir l'Italie de l'euro et cela du jour au lendemain pour éviter la spéculation contre la dette italienne comme celle du financier George Soros contre la livre sterling dans les années 1990.

«Ce que je peux dire, c'est que si la Ligue entre au gouvernement, nous sortons (de l'euro). Mais c'est le genre de chose qui doit se faire très vite dans une telle situation sinon, si vous faites une campagne de trois mois pour un référendum, les types du genre Soros vous massacreront. Ils ne nous laisseraient plus que nos sous-vêtements. Ils achèteraient tout ce qui est encore sain dans l'industrie de notre pays. Il n'y a donc pas de troisième voie ici: vous êtes soit dedans, soit dehors » déclarait Salvini.

Sur Europe1, le chroniqueur économique Axel de Tarlé a mis en garde contre une désintégration potentielle de l'euro. Notant que 56 pour cent des Italiens ne pensent pas que l'Italie bénéficie de l'adhésion à l'UE, il a averti que les futures élections italiennes pourraient devenir « un référendum sur l'euro ».

Il a ajouté: « Si les gens commencent à penser à la fin de l'euro, vous verrez: les déposants iront à leurs banques pour retirer leurs épargnes en euros et les mettre dans un endroit sûr avant la dévaluation forcée impliquée dans un retour aux monnaies locales, la peseta (espagnole), la lire (italienne) et l’escudo (portugais). Nous ne sommes pas encore dans ce scénario catastrophique. Les gens disent que l'Europe va de l'avant en temps de crise, nous verrons. Nous verrons en particulier si l'Allemagne, qui a actuellement une politique très claire de ‘chacun pour soi’, adoptera une approche plus souple. »

Aucune faction de la bourgeoisie européenne n'a quoi que ce soit de progressif à proposer aux travailleurs. La conclusion à tirer des entretiens de Mattarella avec Salvini et di Maio est le besoin urgent de construire un mouvement socialiste unifié de la classe ouvrière à travers l'Europe dans une lutte contre le militarisme et l'austérité.

(Article paru en anglais le 31 mai 2018)