Le syndicat des cheminots étouffe la grève du Canadien Pacifique et fait l’éloge de Trudeau

Par Keith Jones
2 juin 2018

L'aile canadienne du syndicat des Teamsters a annoncé mercredi dans l'après-midi qu'il avait conclu une entente de principe avec la compagnie ferroviaire du Canadien Pacifique (CP). Il a également ordonné le retour au travail de 3000 cheminots, qui avaient entamé une grève moins de 18 heures auparavant, pour 6h le lendemain matin.

Le syndicat des Teamsters n'a fourni aucun détail de l'entente de principe de quatre ans, sans mentionner le fait qu'il n'a pas donné l'occasion aux cheminots d'étudier l’entente et de voter avant de leur ordonner de retourner au travail.

Les travailleurs du CP ne devraient avoir aucun doute de la raison pour laquelle le syndicat a rapidement étouffé leur troisième grève en six ans contre une compagnie qui mène l'assaut des compagnies ferroviaires d'Amérique du Nord contre les conditions de travail.

Les Teamsters ont abandonné les revendications principales des grévistes – tout comme en 2012, quand ils ont ordonné aux travailleurs de se soumettre à une loi antigrève du gouvernement conservateur, et en 2015 lorsque, sous la menace d'une loi similaire, ils ont accepté de résoudre toutes les questions encore sur la table par un arbitre désigné par le gouvernement conservateur.

Le patron du CP Keith Creel vante déjà l'entente, se réjouissant qu'elle apportera «une stabilité à long terme» pour la compagnie ferroviaire, dont les opérations s'étendent à travers le Canada et dans une grande partie des États-Unis. L'année dernière, sa première année à la tête de la compagnie, Creel a empoché plus de 20 millions de dollars canadiens en salaire et bonus.

En annonçant la fin de la grève, la Conférence ferroviaire de Teamsters Canada (CFTC) a complimenté le gouvernement libéral du Canada, la ministre du Travail Patty Hajdu, et le premier ministre Justin Trudeau, pour leur appui à la «négociation collective». Un communiqué de presse de la CFTC a remercié Trudeau pour sa «défense du droit de négocier des travailleurs».

En fait, le gouvernement Trudeau est intervenu le mois dernier pour bloquer la lutte des cheminots contre le CP. Sur la base de clauses réactionnaires du Code du travail, il a suspendu le droit de grève des cheminots, ainsi que de celui de 360 autres travailleurs représentés par la Fraternité internationale des ouvriers en électricité (FIOE), jusqu’à ce qu’il y ait un vote, supervisé par le gouvernement, sur l'offre «finale» du CP.

Les deux groupes de travailleurs ont ensuite répudié, avec des majorités supérieures à 95%, l'offre dérisoire du CP d'une augmentation annuelle de 2% sans changement substantiel du régime de travail brutal. Pendant quatre ans, les cheminots ont critiqué la longueur et la variabilité des quarts de travail qui provoquent la fatigue et minent la sécurité sur les voies ferrées.

Plusieurs heures avant la fin du délai de grève de mardi et en réponse à des revendications croissantes de la part du patronat pour une intervention gouvernementale, le gouvernement Trudeau a affirmé qu'il ne permettrait pas d'arrêt prolongé du CP. En d'autres mots, il était prêt à criminaliser la grève des cheminots tout comme l'avaient fait les conservateurs en 2012 et l'ont menacé de le faire en 2015.

Mais le premier ministre a indiqué qu'il préférait que le syndicat des cheminots collabore avec la compagnie pour mettre fin à la grève au lieu d'une intervention musclée du gouvernement à travers une loi antigrève.

«Pour être tout à fait honnête, a dit Trudeau, nous avons des compagnies qui se sont habituées au fait que dans certaines industries, le gouvernement dans le passé s'est empressé d’imposer des lois contre les syndicats. Nous ne ferons pas cela.»

Trudeau a ensuite affirmé que si le gouvernement devait légiférer la fin de la grève, «nous nous pencherons également sur des lois pour faire face aux problèmes que mentionnent les syndicats, qui ne concernent pas seulement la rémunération, mais la sécurité pour les employés.»

Manifestement, Trudeau était inquiet qu'une nouvelle intervention étatique pour criminaliser la résistance des travailleurs aux exigences brutales de leur employeur vienne renforcer leurs sentiments que le système fonctionne contre eux et mine davantage l'appui pour les syndicats procapitalistes. Ces derniers affirment que les intérêts des travailleurs peuvent être réconciliés avec ceux des investisseurs capitalistes qui profitent de leur exploitation à travers le «donnant-donnant» des négociations collectives.

Mais partout dans le monde, la grande entreprise reprend systématiquement les gains sociaux obtenus par les luttes révolutionnaires de masse du siècle dernier, pendant que leurs serviteurs politiques s'attaquent aux droits démocratiques, interdisent l'opposition sociale et attisent les préjugés anti-immigrants et d'autres formes de réaction.

Les syndicats ont systématiquement promu le gouvernement Trudeau en tant que force «progressiste», et favorable aux travailleurs, malgré qu'il a éliminé des dizaines de milliards en dépenses sociales et développé la privatisation des infrastructures publiques et promis l'augmentation des dépenses militaires de plus de 70% d’ici 2026.

Alors que Trudeau se présentait comme un défenseur de la «négociation collective» dans le conflit ferroviaire, son plus proche allié provincial, la première ministre de l'Ontario Kathleen Wynne, vantait sa volonté d'utiliser des lois antigrèves – ce qu'elle a utilisé à plusieurs reprises durant son mandat de cinq ans à la tête de la province la plus peuplée du Canada. Wynne a promis qu'au retour de son gouvernement au pouvoir aux prochaines élections ontariennes, son premier acte serait de criminaliser la grève de trois mois menée par 3000 employés de l'université York contre les conditions d'emploi précaires.

Au cours des quatre dernières décennies, les gouvernements provinciaux et fédéraux de toutes les couleurs – libéraux, conservateurs, Parti québécois, et NPD – ont eu recours à des lois spéciales pour criminaliser de puissantes luttes ouvrières. En mai de l’an dernier, le gouvernement libéral du Québec a interdit une grève de 175.000 travailleurs de la construction, et en novembre, le gouvernement libéral de l'Ontario a imposé une loi spéciale contre une grève de 8000 enseignants.

Les syndicats sont complices dans les attaques de l’État contre les droits des travailleurs. Ils n'organisent aucune opposition aux lois antigrève, même si depuis des décennies elles sont l'une des principales armes de la grande entreprise dans son offensive contre la classe ouvrière. Au lieu de cela, les syndicats utilisent l'intervention de l'État comme prétexte pour mettre fin aux grèves qu'ils ont été forcés de déclencher à cause de la pression des membres de la base.

Suivant un scénario depuis longtemps familier, au cours des mois de négociation qui ont précédé la brève grève de cette semaine, le syndicat des cheminots et la FIOE sont demeurés bien silencieux sur la menace d'une loi gouvernementale antigrève.

Les Teamsters ont affirmé que l'adoption de l'entente de mercredi prendrait plusieurs semaines. En faisant perdurer le processus de ratification, les bureaucrates syndicaux espèrent affaiblir le militantisme des travailleurs.

En ce qui concerne la FIOE, elle a conclu une entente avec le CP seulement quelques minutes avant le déclenchement de la grève mardi soir.

Au Canada comme à travers le monde, après des années pendant lesquelles les syndicats corporatistes sont parvenus à étouffer l'opposition ouvrière, une intensification de la lutte des classes a pris place en 2018. Les travailleurs se révoltent contre des décennies de stagnation et de déclin des salaires, le démantèlement des services publics, et la criminalisation de la résistance ouvrière.

Dans beaucoup de ces luttes – incluant les grèves de mineurs de la compagnie IOC à Labrador City, de travailleurs de l'automobile à Windsor et Ajax en Ontario, et des travailleurs de casino également à Windsor – les travailleurs sont entrés en conflit avec les appareils syndicaux, et ont voté contre des ententes de principe pleines de reculs.

Comme le sabotage de la grève du CP le démontre une fois de plus, cette rébellion doit être armée d'une perspective socialiste internationaliste. Les travailleurs doivent former leurs propres organisations de lutte, incluant des comités d'usine de la base, indépendants des syndicats procapitalistes et opposés à eux, afin de mobiliser les travailleurs et les jeunes à travers le Canada et dans le monde contre l'austérité et la guerre et s'organiser en opposition aux lois antigrève. Surtout, la classe ouvrière doit construire son propre parti afin de mener la lutte pour un gouvernement ouvrier et la réorganisation socialiste de la société. Ainsi seulement, les puissants moyens de production construits par la classe ouvrière pourront être utilisés pour satisfaire les besoins sociaux, au lieu de remplir les poches d'une minuscule élite capitaliste.

(Article paru en anglais le 31 mai 2018)