Le Parti des travailleurs socialistes argentin (PTS) dénonce la grève des chauffeurs routiers brésiliens

Par Eric London
4 juin 2018

L’Izquierda Diario, la publication du Parti des travailleurs socialistes (PTS) en Argentine, a dénoncé la grève en cours des camionneurs brésiliens, la qualifiant de provocation de droite à laquelle les travailleurs devaient s'opposer.

Cela met le PTS – et son affilié brésilien, le Movimento Revolucionário de Trabalhadores (MRT) – dans le même camp que le gouvernement de droite de Michael Temer. En exhortant ses partisans à s'opposer à la grève, le PTS apporte son soutien aux détachements militaires armés qui font passer des convois de briseurs de grève à travers les barrages fusils d'assaut pointés vers les piquets de grève.

Dans un article du 29 mai, Izquierda Diario qualifie la grève de «mouvement dirigé par les employeurs avec un programme qui n'a pas d'élément ‘populaire’. Politiquement, on peut dire que l'équilibre du mouvement ne tient qu’à une chose: le renforcement de la candidature de Jair Bolsonaro de l’extrême droite, l’ennemi féroce des droits des travailleurs, des femmes, des Noirs et de la communauté LGBT ».

Le 30 mai, ce journal écrivait: «Il n'y a rien de ‘contradictoire’ dans les protestations » et donc « la position des travailleurs doit être claire: rejeter les blocus [...] se séparer de ce mouvement et de sa direction patronale ».

La position du PTS est dénuée de sens. La grève des camionneurs est un phénomène extrêmement contradictoire, impliquant des centaines de milliers de travailleurs brutalement exploités dans une révolte contre des conditions de vie de plus en plus intolérables. Elle comprend les chauffeurs salariés, autonomes ou propriétaires-exploitants, ainsi que la fermeture par des entreprises de transport routier privées.

Les sociétés de transport et les partisans d'extrême droite du fasciste Bolsonaro n'ont pas lancé la grève et ne la dirigent pas non plus. La grève a provoqué la peur dans les cercles dirigeants nationaux et internationaux précisément à cause de son caractère spontané et indépendant, libéré de la mainmise des syndicats.

La grève s'est développée dans une lutte consciente des chauffeurs routiers contre les syndicats, qui collaborent avec le gouvernement pour bloquer l'opposition à la hausse des prix du carburant. La grève a pour cette raison trouvé un écho favorable dans l’opposition généralisée d’une classe ouvrière pleine de ressentiment après une décennie d'austérité, d'inégalités croissantes et de corruption des entreprises gouvernementales.

Un sondage de la semaine dernière montre que près de 90 pour cent des Brésiliens soutiennent la grève. Le 30 mai, les travailleurs de l’industrie pétrolière ont rejoint les routiers et se sont mis en grève contre la hausse des prix du carburant et la privatisation de Petrobras. Mais les syndicats ont appelé à un retour au travail dans les 24 heures, les tribunaux imposant de lourdes amendes.

La presse bourgeoise a mis en garde contre une «révolte» si les grèves s'étendaient à d'autres industries. La politique du PTS reflète les intérêts des quelque 10 pour cent de la population aisée qui sont moins personnellement touchés par la hausse des prix du carburant et, sur cette base, s'oppose tant à la grève des routiers qu’au mouvement croissant vers une grève générale.

L'article de Izquierda Diario du 30 mai affirme que la revendication des grévistes pour une baisse du coût du carburant et des péages n'est «une revendication ni ouvrière ni populaire: elle favorise particulièrement et principalement le secteur important des entreprises du pays que sont les entreprises de transport ainsi qu’une section petite-bourgeoise de chauffeurs autonomes [c-à-d des autos-entrepreneurs]. »

Cette déclaration démasque le PTS comme partisan des ajustements d’austérité et des hausses du coût de la vie. La part non négligeable des 500 000 chauffeurs en grève qui sont «autonomes» ou propriétaires-exploitants font un travail harassant dans des conditions dangereuses, gagnant en moyenne l'équivalent de un à trois salaires minimums, tout juste de quoi survivre. Cette couche, traitée de « petite-bourgeoise » par le PTS, a déclenché le débrayage.

Selon la logique du PTS, le gouvernement brésilien a non seulement raison d'envoyer des troupes contre les routiers, mais encore d’avoir réprimé violemment les manifestations de 2013 contre la hausse des tarifs de bus. De même, il était justifié pour le gouvernement mexicain de réprimer les manifestations Gasolinazo de 2017 contre la réduction des subventions du carburant. Les travailleurs argentins ne peuvent pas non plus faire confiance aux prétentions du PTS à s'opposer aux hausses de prix Tarifazo dans leur pays.

La grève selon Izquierda Diario est l’œuvre de « beaucoup de confusion alimentée par de fausses nouvelles et des groupes Whatsapp ». D’après le PTS, les travailleurs n'ont pas le droit de communiquer entre eux librement ou de contester la dictature des syndicats. Mais la grève n’a eu lieu que parce que les chauffeurs ont planifié leurs actions en dehors des syndicats sur le réseau social Whatsapp, coordonnant les manifestations et les barrages routiers et développant le soutien chez les amis et les familles.

Contrairement à l'affirmation du PTS qu’« il n'y a rien de ‘contradictoire’ dans les contestations », tous les marxistes authentiques comprennent que la lutte des classes se développe nécessairement en fonction des contradictions du système capitaliste, lesquelles se sont aggravées sensiblement au Brésil, pays de 200 millions d’habitants, sapant toutes les institutions politiques tout en créant une misère sociale croissante pour la masses des gens.

Le Parti des travailleurs (PT) dirigea le pays de 2003 à 2016 et imposa des mesures d'austérité tout en se donnant une fausse étiquette « de gauche » et même « socialiste ». Dans ces conditions, il n'est guère surprenant que certains grévistes (bien qu’étant une minorité selon la plupart des médias) aient été sensibles aux interventions de vantards populistes droitiers comme Bolsonaro et aux appels à une intervention militaire dans la fausse croyance que la corruption et non le capitalisme était responsable de l'effondrement du niveau de vie.

Bien qu'il y ait toujours le danger qu'une faction de la classe dirigeante essaye d’attiser des sentiments arriérés et de manipuler des contestations sociales authentiques dans la poursuite d’objectifs de droite, c’est la responsabilité des socialistes que d'encourager les grévistes à élargir leur appel à la classe ouvrière pour bloquer de tels efforts. En s'opposant à la grève, le PTS œuvre à pousser les travailleurs dans les bras des démagogues d'extrême droite en leur donnant des raisons d'associer la politique «de gauche» à la répression de la lutte des classes.

La classe ouvrière se radicalise de plus en plus à travers le monde, y compris aux États-Unis, où les enseignants se rebellent un État après l’autre (là où Donald Trump a obtenu le plus de voix) contre les syndicats d'enseignants pour réclamer des augmentations salariales et des fonds pour l’éducation publique.

Partout dans le monde, les travailleurs abandonnent les vieux partis bourgeois et sociaux-démocrates «de gauche», optant le plus souvent pour l'abstention dans les élections bourgeoises mais soutenant dans certains cas des candidats démagogiques de droite se donnant des airs d’opposant à l'establishment politique, comme Donald Trump aux Etats-Unis, Marine Le Pen en France et, dans une moindre mesure, Bolsonaro au Brésil.

Mais ce processus contradictoire est sous-tendu par une tendance fondamentale à une coalescence des luttes de classes dans le monde entier. Les travailleurs utilisent les médias sociaux pour organiser leurs luttes hors du contrôle des syndicats.

Le rôle du PTS dans la vague de grèves brésiliennes correspond à un processus universel. Des groupes pseudo de gauche représentant des sections aisées de la classe moyenne supérieure interviennent dans des grèves pour bloquer l'opposition sociale et la ramener dans le giron des syndicats, où elle peut être contrôlée, isolée et réprimée. Pour les gouvernements et leurs sympathisants de la pseudo-gauche, la censure d'Internet devient un mécanisme essentiel pour empêcher les travailleurs de communiquer entre eux à travers les industries, les frontières nationales et même d'un lieu de travail à un autre.

Dans une économie mondiale intégrée, la principale tâche stratégique de la classe ouvrière est d'étendre et de relier ses luttes au niveau international pour mener une lutte commune contre le système capitaliste. Des groupes comme le PTS servent d'obstacles conscients au développement de la lutte de classe internationale et doivent être combattus.

(Article paru en anglais le 1er juin 2018)