Naomi Klein fait la promotion du NPD, parti proguerre et proaustérité, en tant qu’antidote contre la droite populiste

Par Roger Jordan
4 juin 2018

Naomi Klein, auteure bien connue et militante de la «justice sociale», plaide pour que les travailleurs et la «gauche» se rallient au NPD – le parti social-démocrate proaustérité et proguerre du Canada – lors des élections ontariennes du 7 juin. Le NPD, affirme Klein, est un rempart contre la droite dure populiste, représentée en Ontario par le chef progressiste-conservateur Doug Ford, et offrirait aux Ontariens un «autre type de gouvernement», déterminé à améliorer «de manière tangible» la vie des travailleurs.

Dans un article intitulé «Nous pouvons empêcher Trump de venir au Canada», Klein et son coauteur, Rinaldo Walcott, professeur à l'Université de Toronto, soutiennent que bien que le démagogue milliardaire Trump a su tirer parti de la colère à l’égard de l’establishment lors des élections de 2016 parce que Hillary Clinton personnifiait le statu quo des grandes entreprises, son acolyte canadien Ford se heurtera à un obstacle formidable pour tenter d'exploiter la colère face à l'inégalité sociale endémique. Contrairement à la situation au sud de la frontière, ils affirment que «nous avons un tiers parti viable sur le bulletin de vote».

«Le NPD, écrivent Klein et Walcott, a été à l’écart du pouvoir plus longtemps que les conservateurs ou les libéraux et peut donc représenter le “changement” de manière plus crédible». De plus, les sociaux-démocrates, prétendent-ils, offrent «un véritable espoir». Un gouvernement néo-démocrate dirigé par Andrea Horwath s'engagerait dans «un plan audacieux ... pour commencer à mettre fin aux inégalités qui ont pris racine ... sous la domination libérale-conservatrice» et serait à l’écoute des pressions de «mouvements sociaux engagés et organisés».

«Il est temps, concluent Klein et Walcott, que tous ceux qui s'engagent pour la justice sociale se joignent au défi pour aider à faire élire le NPD – et cela inclut des gens comme nous qui n'ont jamais été membres du NPD et qui restent loin des politiques parlementaires.»

Ce ne sont que balivernes. À commencer, qui Klein pense-t-elle tromper lorsqu'elle dépeint le NPD comme un parti anti-establishment capable de provoquer un «changement» et un «autre type de gouvernement»?

Comme les partis sociaux-démocrates du monde entier, dont le SPD allemand, les partis travaillistes britannique et australien et les partis socialistes français et espagnol, le NPD s’est depuis longtemps débarrassé de son programme réformiste timide et s'est montré complice pendant des décennies de l'assaut contre les services sociaux et publics qu'il a autrefois défendus comme preuve que le capitalisme pût être «humanisé».

Si aux États-Unis et en Europe, les forces d'extrême droite de Trump à l'AfD en Allemagne, le Front national en France et la Lega en Italie ont réussi à canaliser la grogne populaire sur l'inégalité sociale et l'insécurité économique, c'est parce que la «gauche» officielle – qui, dans la plupart des pays, est dirigée par la social-démocratie et ses alliés syndicaux – a imposé l'austérité capitaliste, promue le militarisme et fait des immigrants des boucs émissaires.

La montée de l'extrême droite expose l'urgence pour la classe ouvrière de se libérer du cadavre en décomposition de la social-démocratie et de s’opposer à la guerre et à l'assaut de la classe dirigeante contre les droits sociaux et démocratiques, et ce, en luttant pour la prise du pouvoir par les travailleurs et la réorganisation socialiste de la société.

Ces leçons sont aussi essentielles pour les travailleurs et les jeunes au Canada qu'aux États-Unis ou en Europe, quel que soit le résultat le 7 juin.

Le NPD n'est pas moins un outil à l’écoute des grandes entreprises que ses partis sociaux-démocrates frères. Chaque fois qu'il a occupé un poste provincial, il est entré en conflit avec la classe ouvrière, le gouvernement néo-démocrate de l'Ontario de 1990-1995 et son «contrat social» de réduction des salaires et des emplois n'étant que l'exemple le plus notoire.

Le NPD a appuyé la participation du Canada à une guerre dirigée par les États-Unis après l’autre, notamment dans les Balkans, en Afghanistan et en Libye, et appuie le rôle toujours plus important du Canada dans les offensives militaires stratégiques de Washington contre la Chine, la Russie et le Moyen-Orient.

Avec l'approbation des syndicats, les sociaux-démocrates du Canada se sont rapprochés de plus en plus des libéraux, le parti préféré du patronat depuis longtemps. Leur réponse à la crise financière mondiale de 2008 a été de devenir les partenaires juniors d'un gouvernement de coalition nationale dirigé par les libéraux et qui s’était engagé à mettre en œuvre une réduction de 50 milliards de dollars sur l'impôt des sociétés et à faire la guerre en Afghanistan jusqu'en 2011. Pendant deux ans et demi, jusqu’en 2014, Horwath et son NPD ont soutenu les gouvernements libéraux de l'Ontario dirigés par Dalton McGuinty et Kathleen Wynne, qui ont réduit les dépenses sociales et interdit aux enseignants de faire grève pour de meilleures conditions de travail, tout en réduisant de plus belle les taxes pour les entreprises.

Klein passe rapidement sur tout cela. Elle attribue la marche vers la droite du NPD à une «tentative d’améliorer ses chances électorales» et, dans une tentative éhontée de mettre du rouge à lèvres sur un cochon, affirme que le NPD de l'Ontario défend une plate-forme électorale qui représente un changement radical. En réalité, tout ce que Horwath propose, après presque trois décennies d'austérité implacable, est une modeste augmentation des dépenses sociales, et de ramener le taux d'imposition des sociétés au niveau qui était en vigueur lorsque Wynne est devenu première ministre.

La plate-forme «audacieuse» de Klein est une imposture qui, même si elle était mise en œuvre, ne changerait rien à la crise sociale qui détruit la vie et les moyens de subsistance des travailleurs et que Trump et Ford, avec l'appui de puissantes sections de la classe dirigeante, cherchent à exploiter pour pousser la politique encore plus loin à droite.

Le fait que le Toronto Star, porte-parole de l'establishment libéral du Canada, ait publié le texte de Klein et Walcott de promotion du NPD n'est pas un hasard. Tout en continuant de défendre avec véhémence le bilan des gouvernements libéraux de Wynne et de McGuinty, le comité de rédaction du Star a signalé qu'il était prêt à appuyer un gouvernement néo-démocrate. C'est parce que la faction «libérale» de la bourgeoisie canadienne calcule qu'un gouvernement néo-démocrate en Ontario serait mieux en mesure de réprimer la lutte de classe, en raison de ses liens symbiotiques avec la bureaucratie syndicale, et constituerait un allié plus fiable du gouvernement fédéral qu'un gouvernement conservateur de droite dirigé par Ford.

Une proche alliée des syndicats et du NPD

Quant à la prétention de Klein d'être une «outsider» du NPD, elle est totalement fallacieuse. Même si elle ne détient pas de carte de membre du NPD, elle opère en tant que membre de la «première famille» de la sociale-démocratie canadienne. Son mari, Avi Lewis, lui-même de plus en plus actif au NPD, est le fils de l'ancien chef du NPD, Stephen Lewis, et le petit-fils de David Lewis, ancien chef du NPD fédéral et secrétaire du NPD / CCF.

Klein travaille depuis longtemps avec la bureaucratie syndicale et le NPD et fournit une couverture «anti-establishment» pour leurs initiatives clés visant à subordonner la classe ouvrière à la politique capitaliste.

Klein a appuyé l'accord de coalition libéral-néo-démocrate de 2008. Elle a aussi été une fervente partisane de la campagne de 2015 «N'importe qui sauf les conservateurs» qui a aidé à mettre au pouvoir un gouvernement libéral dirigé par Justin Trudeau et qui utilise la rhétorique «progressiste» et la politique identitaire comme écrans de fumée pour poursuivre l'austérité et la guerre. Elle a prononcé un discours lors du congrès de 2013 au cours duquel le syndicat des Travailleurs canadiens de l'automobile (TCA) être rebaptisé Unifor, félicitant ce syndicat qui a imposé des concessions successives et des suppressions d'emplois aux travailleurs de l'automobile et a amené la bureaucratie syndicale à resserrer ses liens avec les libéraux comme une nouvelle entreprise passionnante.

Les efforts de Klein et Walcott en vue d’invoquer les élections américaines de 2016 sont empreints d'hypocrisie. Klein était une participante active, approuvant la campagne du sénateur du Vermont Bernie Sanders lors de la nomination du Parti démocrate. Après avoir remporté 13 millions de votes dans les primaires sur la base de ses prétentions frauduleuses d’être «socialiste» et défenseur d'une «révolution politique», Sanders a rapidement et de manière prévisible soutenu Clinton, la candidate préférée de Wall Street et de l’appareil militaire et du renseignement, lors des élections de novembre.

La position d'opposition radicale de Klein au statu quo n'est pas moins malhonnête. Même après 15 ans d'austérité, de lois spéciales contre les grèves et de privatisations imposées par les libéraux, elle réitère que les libéraux sont une force «progressiste». «Le NPD (de l'Ontario), qu'il soit seul ou qu'il dirige un gouvernement de coalition, ouvrirait la possibilité d'aller de l'avant», déclarent Klein et Walcott.

Ressusciter les illusions dans une perspective nationale-réformiste en faillite

L'argument de Klein selon lequel le NPD répondra aux pressions exercées par les travailleurs en se déplaçant vers la gauche n'est pas moins absurde. Il reflète la politique des groupes de pseudo-gauche comme La Riposte et les International Socialists, qui, qu'ils opèrent à l'intérieur ou à l'extérieur du NPD, favorisent l’affirmation fausse selon laquelle la pression des «rues» peut pousser les sociaux-démocrates vers la «gauche» et les transformer en un instrument pour s'opposer à l'austérité et même lutter pour le «socialisme».

En fait, toutes ces tentatives pour faire pression pour que la sociale-démocratie aille vers la «gauche» n'ont servi qu'à désorienter politiquement et à faire dérailler la classe ouvrière.

En Grèce, l'opposition de masse à l'austérité dictée par l'Union européenne a conduit en janvier 2015 à l'élection de Syriza, une coalition d'ex-staliniens, de pseudo-gauchistes et de sociaux-démocrates mécontents. Terrifié par la montée du sentiment anticapitaliste et déterminé à préserver les intérêts matériels de sa faction de classe moyenne supérieure, le gouvernement Syriza est parvenu rapidement à s'accommoder avec l'UE et a accepté d'imposer un programme d'austérité encore plus brutal que ses prédécesseurs conservateurs et sociaux-démocrates.

En Grande-Bretagne, Jeremy Corbyn a assuré la direction du parti travailliste après une campagne dans laquelle il s’est attiré un soutien massif pour ses attaques contre l'austérité, le militarisme et l'inégalité sociale. Pourtant, depuis, au nom de la préservation de l'unité du parti, il s’est plié devant la droite blairiste du parti sur tous les enjeux. Sous Corbyn, le parti travailliste a soutenu la guerre en Syrie, mis en place des mesures d'austérité conservatrices au niveau local, et a approuvé le renouvellement du système d'armes nucléaires britannique Trident. John McDonnell, bras droit de Corbyn et chancelier de l'ombre du parti travailliste, a résumé le rôle de Corbyn en octobre dernier quand il a dit aux partisans l'acclamant que leur objectif était de «sauver le capitalisme».

Klein est au courant de ces expériences. Son enthousiasme pour la gauche «feinte» de Horwath et la revendication d'un gouvernement néo-démocrate ou même néo-démocrate-libéral sous prétexte qu'il pourrait être poussé à poursuivre des réformes ne sont pas non plus le résultat d'une naïveté politique. Depuis qu'elle a reçu une reconnaissance internationale pour son livre No Logo paru en 2000, qui est devenu une sorte de bible pour le mouvement antimondialisation, Klein a été associé à une politique nationale-réformiste basée sur la bureaucratie syndicale et les partis sociaux-démocrates de droite.

Dans son deuxième ouvrage majeur, The Shock Doctrine (2007), Klein a soutenu que l'effondrement des programmes keynésiens de réforme nationale mis en œuvre durant le boom de l'après-guerre n'était pas lié à des changements fondamentaux dans la structure du capitalisme mondial, mais était simplement le résultat d'un changement de politique, l'emprise du «néolibéralisme», qui pourrait être corrigé.

Cette explication ignore intentionnellement les changements objectifs apportés par la mondialisation de la production capitaliste, qui a coupé l’herbe sous le pied des programmes national-réformistes et des partis sociaux-démocrates qui s’appuyaient sur eux. De même, les syndicats, enracinés au sein de l'État-nation et fondés sur un programme de pression sur les gouvernements et les entreprises pour obtenir des concessions dans le cadre national, se sont transformés en adjoints de l'élite corporatiste qui extorquent des concessions aux travailleurs au nom de la sécurisation de l’investissement.

Dans des conditions de reprise mondiale de la lutte des classes, Klein cherche à enchaîner la classe ouvrière aux syndicats et au NPD et à ressusciter les illusions dans la perspective procapitaliste et désastreuse du réformisme national. Elle parle au nom d'une partie de la classe moyenne bien nantie, qui, bien que mécontente de la répartition des richesses au sommet de la société et préoccupée par les changements climatiques, craint surtout le développement d'un mouvement politique indépendant de la classe ouvrière et un défi révolutionnaire au capitalisme en crise, même s'il se précipite vers la guerre et vomit la réaction sociale.

(Article paru en anglais le 1er juin 2018)