En conflit avec Rome, Paris persécute les réfugiés à la frontière italienne

Par Athiyan Silva et Alex Lantier
19 juin 2018

Le Président français, Emmanuel Macron, intensifie son offensive contre les immigrants et les réfugiés en Europe après une rencontre avec le Premier ministre italien Giuseppe Conte vendredi à Paris. Après avoir brièvement critiqué le gouvernement italien plus tôt cette semaine pour son refus cruel et sadique de permettre à l’Aquarius avec ses 629 réfugiés d’amarrer en Italie, Macron a appelé les pays de l’Union européenne à faire de « profondes réformes ».

Chaque signe indique que les puissances européennes préparent d’énormes nouvelles attaques contre les immigrants à travers le continent. L’affrontement a eu lieu après l’installation d’un nouveau gouvernement italien dominé par le parti d’extrême droite, la Lega de Matteo Salvini, qui a promis d’expulser un demi-million d’immigrés – des déportations massives qui nécessiteraient une répression policière sans précédent depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Dans le même temps, la police française intensifie sa persécution illégale des réfugiés, y compris des enfants non accompagnés, le long de la frontière italo-française.

Trois jours avant le sommet de Paris, Macron avait attaqué Rome pour avoir refusé l’autorisation à l’Aquarius d’amarrer dans les ports italiens, l’accusant de « cynisme et d’irresponsabilité ». Cela provoqua une querelle diplomatique avec le gouvernement Conte qui convoqua l’ambassadeur de France en Italie, Catherine Colonna, pour protester. Le ministre italien de l’Économie Giovanni Tria a annulé un voyage prévu à Paris, et Salvini, en tant que ministre de l’intérieur, a vivement dénoncé la déclaration de Macron.

« Le problème est que notre histoire en termes de générosité et de volontarisme ne mérite pas d’être si sévèrement malmenée par les représentants du gouvernement français, qui, je l’espère et crois, présenteront des excuses officielles dès que possible », a déclaré Salvini. « Si des excuses officielles ne sont pas présentées, le Premier ministre Conté ferait bien de ne pas aller en France. »

Le conflit entre Paris et Rome a eu lieu alors qu’une crise majeure éclatait au sein du gouvernement allemand, également déclenchée par la question de l’immigration. Rencontre avec Salvini et le chancelier autrichien, Sebastian Kurz, le ministre allemand de l’Intérieur, Horst Seehofer a menacé de défier la chancelière, Angela Merkel, et de fermer les frontières allemandes, risquant ainsi l’effondrement du gouvernement allemand.

En fait, Conte est allé à Paris vendredi et a tenu une conférence de presse amicale avec Macron, où les deux hommes ont exposé leurs plans pour des attaques sur des réfugiés. Tous deux ont appelé à des modifications de l’accord de Dublin, qui impose que le premier pays d’arrivée d’un demandeur d’asile en l’UE doit être le pays qui traite sa demande d’asile. Alors que Conte a déclaré que l’Italie était « opposée » au système, Macron a déclaré qu’il voulait une « refondation » du système « pour mieux l’adapter aux réalités de chaque pays ».

Alors que Macron a appelé à renforcer l’agence frontalière, Frontex, Conte a appelé à un sommet bilatéral franco-italien « à l’automne » à Rome.

Il y a des signes croissants que le prochain sommet de l’UE à la fin du mois de juin présentera de nouvelles tentatives de la part des différentes puissances européennes pour changer les règles d’asile de l’UE et intensifier radicalement les attaques contre les migrants. Le gouvernement Macron a adopté une loi sur l’asile draconienne qui confère effectivement un pouvoir de veto à la police sur les dossiers des demandeurs d’asile, alors que la France organise des déportations massives de dizaines de milliers de réfugiés chaque année. Cependant, Rome et Paris sont clairement pressants pour intensifier ces attaques fascistes.

Macron et Conte ont tous deux exhorté l’UE à créer davantage de camps dits « point chauds », c’est-à-dire des camps de concentration en Afrique du Nord où des centaines de milliers ou des millions de réfugiés peuvent être détenus. Conte a déclaré : « Nous devrions créer des centres européens dans les pays de départ » pour bloquer un « exode » des migrants vers l’Europe. Macron a soutenu le plan réactionnaire de Conte, appelant « les antennes de nos agences d’asile à aborder cette question de l’autre côté de la mer Méditerranée ».

En fait, les « centres » proposés par Conte et Macron sont des camps de prisonniers infernaux financés par l’UE en Libye après la guerre de l’OTAN en 2011 pour détenir des masses de migrants du Moyen-Orient et d’Afrique fuyant les guerres impérialistes et la pauvreté. Après que des responsables de l’ONU ont rapporté le recours massif à la torture, à la violence sexuelle et au meurtre dans les camps libyens et que CNN a diffusé une vidéo de migrants africains vendus comme esclaves dans les camps, Amnesty International a publié un rapport angoissant l’année dernière. Il a confirmé que l’UE finance des camps où ces atrocités sont commises.

D’autres camps sont en train d’être mis en place au Tchad, au Niger, au Maroc et dans d’autres pays d’Afrique du Nord, pour empêcher des masses de réfugiés de tenter la traversée dangereuse de la Méditerranée vers l’Europe.

La dispute entre Paris et Rome reflète les luttes acharnées qui ont éclaté au sein de la classe dirigeante européenne au sujet du sort de l’UE et de sa politique mondiale. La question des réfugiés joue un rôle énorme dans cette crise. Des décennies de guerres impérialistes menées par les États-Unis ont dévasté des pays entiers – de l’Irak à l’Afghanistan, la Libye, la Syrie, le Yémen, le Mali et le Burkina Faso – et ont forcé des dizaines de millions de personnes à fuir leurs foyers. Dix à quinze mille réfugiés se sont noyés en Méditerranée, provoquant l’horreur et l’indignation parmi des millions de travailleurs à travers l’Europe.

L’aggravation de la crise des relations avec les États-Unis, l’effondrement récent des négociations au sommet du G7 avec Washington et les premières mesures d’une guerre commerciale des États-Unis contre l’Europe accélèrent ces conflits politiques au sein de la bourgeoisie européenne pendant qu’elle cherche à établir une nouvelle politique anti-immigré et militariste pour l’Europe.

Les puissances européennes se disputent sur la façon de diviser le nombre limité de réfugiés et de demandeurs d’asile qu’ils admettront. Lors de la conférence de presse avec Conte, Macron a déclaré que « si l’Autriche, la Hongrie et d’autres, grâce à ces contacts spéciaux, peuvent apporter plus de solidarité dont l’Italie a besoin, c’est une très bonne nouvelle pour l’Italie et pour tout le monde ». Seehorfer, pour sa part, a appelé l’Autriche et l’Italie à « s’allier avec l’Allemagne pour travailler au niveau des ministres de l’intérieur sur la sécurité et l’immigration ».

La position anti-immigrés de Macron et ses liens avec le gouvernement italien d’extrême droite sont une nouvelle justification de la position du Parti de l’égalité socialiste (PES) de France lors des élections présidentielles de l’an dernier.

Le PES a expliqué que les travailleurs ne pouvaient pas soutenir Macron comme un prétendu moindre mal contre le candidat néo-fasciste Marine Le Pen au motif que, par exemple, Le Pen serait plus hostile aux immigrants que Macron. Le SEP a choisi d’insister sur le fait que la tâche était de mobiliser une opposition indépendante aux deux candidats et de donner une direction révolutionnaire au mouvement de la classe ouvrière qui allait resurgir – comme cela a été le cas, avec des grèves et des protestations particulièrement depuis le début de cette année.

De même, ni le gouvernement italien explicitement nationaliste ni le gouvernement Macron, qui cherche à coordonner plus largement sa persécution des immigrés par les institutions de l’UE, n’ont rien de progressiste à offrir aux masses de travailleurs et de jeunes.

Une indication de cette dissimulation se voit dans les terribles informations qui ont émergées selon lesquelles des policiers français aussi maltraitent des immigrés, y compris des enfants immigrés, le long de la frontière franco-italienne dans les Alpes où les réfugiés tentent de passer en France depuis l’Italie. Le gouvernement italien a protesté au gouvernement français plus tôt cette année que la police française avait violé la souveraineté italienne en passant en Italie pour y renvoyer des réfugiés.

La semaine dernière, de nouveaux rapports d’Oxfam ont révélé que les gardes-frontières français situés le long de la frontière italienne dans les Alpes près de Vintimille abusent, retiennent et expulsent illégalement en Italie des enfants de 12 ans. Aussi, ils coupent les semelles des chaussures des enfants, volent les cartes SIM de leurs mobiles, et leur refusent un abri, la scolarité et l’accès à l’eau potable, aux toilettes et aux soins médicaux à ces mineurs, y compris les adolescentes enceintes.

« Les enfants, les femmes et les hommes fuyant la persécution et la guerre ne devraient pas subir d’abus et de négligence de la part des autorités françaises et italiennes », a déclaré Elisa Bacciotti, d’Oxfam, ajoutant : « Les enfants ne devraient jamais être détenus en prison ni soumis à des sévices cruels ».

(Article paru d’abord en anglais le 18 juin 2018)