La fin de l’URSS

3 juillet 2018

Le 26 décembre 1991, l’Union soviétique (aussi connue sous le nom d’Union des républiques socialistes soviétiques) – le produit de la révolution socialiste d’octobre 1917 – était officiellement dissoute par le régime stalinien de Mikhaïl Gorbatchev. La destruction de l’Union soviétique était le résultat des politiques antisocialistes et nationalistes de la bureaucratie dirigeante.

Le 4 janvier 1992, David North, le secrétaire national de laWorkers League (le parti trotskyste américain, prédécesseur du Parti de l’égalité socialiste) présentait un rapport qui expliquait le contexte historique et la signification de la fin de l’URSS. Voici ce rapport.

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Lors d’assemblées comme celle-ci, il est devenu presque obligatoire de commencer les rapports politiques en soulignant la portée historique des récents événements. Il y a près de cinq ans, le Comité international a commencé à analyser les changements fondamentaux dans l’économie mondiale qui menaient rapidement à un effondrement de l’équilibre politique établi au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale. Depuis la présentation initiale de cette analyse en 1987, nous avons vu une série de développements explosifs transformer radicalement la politique mondiale. À presque toutes les assemblées majeures du parti, il a été nécessaire de concentrer la discussion politique sur les implications politiques des plus récents bouleversements.

L’assemblée d’aujourd’hui ne fera pas exception. Il y a quatre mois seulement, lors de notre 15e Congrès, nous avons consacré beaucoup de temps à l’analyse du putsch d’août en Union soviétique. Tout en s’opposant à ce putsch organisé par une faction de la bureaucratie stalinienne discréditée, le Comité international et la Workers League ont lancé l’avertissement que les prétendus démocrates d’Eltsine représentaient «les ennemis les plus acharnés de la classe ouvrière» dont le but «n’est rien de moins que la liquidation des ressources de l’Union soviétique et la réduction de celle-ci à un état semi-colonial.» De plus, nous avons soutenu que: «Sans l’intervention indépendante de la classe ouvrière sur la base d’un programme socialiste, l’effondrement du stalinisme en Union soviétique mènera à des formes encore plus sauvages de répression et de dévastation sociale.»

Cette assemblée des cellules du Midwest a lieu trois semaines à peine après la réunion d’Eltsine, Sushkevitch et Kravchuk à Minsk, où ils ont proclamé la fin de l’Union soviétique et l’établissement de la Confédération des États slaves, qui est devenue quelques jours plus tard la Confédération des États indépendants (CEI). Cet événement est un moment décisif de l’histoire – non pas parce que nous attribuons une qualité spéciale à l’entité misérable et insignifiante confectionnée par les trois petits cochons à Minsk, mais parce que la dissolution de l’URSS représente certainement le point culminant de la trahison stalinienne des principes de la Révolution d’octobre et de la classe ouvrière soviétique et internationale.

Le trotskysme avait raison

Les avertissements souvent répétés du mouvement trotskyste que le stalinisme allait mener les travailleurs soviétiques à une catastrophe, avertissements lancés dès les années 1920, ont été profondément et tragiquement confirmés. Les fortes hausses de prix imposées la semaine dernière, dont les effets dévastateurs sont ressentis par des dizaines de millions de Russes et d’Ukrainiens, marquent le début du désastre social qui doit inévitablement accompagner la restauration du capitalisme.

La tentative de restaurer le capitalisme va inévitablement entraîner des luttes explosives de la classe ouvrière dans toutes les républiques, particulièrement en Russie et en Ukraine. Mais notre mouvement ne doit pas se contenter d’attendre un mouvement spontané contre les horreurs du capitalisme. Le Comité intemational et la Workers League doivent préparer le mouvement futur de la classe ouvrière russe et internationale en analysant les profondes implications de la dissolution de l’Union soviétique.

Nous devons d’abord passer en revue l’analyse que notre mouvement a faite de l’évolution historique de l’État soviétique et du régime stalinien. L’Opposition de gauche fut formée en 1923 en réaction à la croissance de la bureaucratie au sein de l’appareil d’État soviétique et du Parti communiste. Le bureaucratisme fit son apparition dans la période de la Nouvelle politique économique; et il se nourrit de l’isolement prolongé de l’État ouvrier causé par les défaites de la révolution européenne. L’Opposition de gauche fut formée pour contrecarrer la croissance de ces tendances bureaucratiques. Malgré la justesse de son analyse et de son programme, l’Opposition de gauche fut vaincue surtout à cause des défaites répétées subies par la classe ouvrière européenne – défaites, rappelons-le, qui étaient de plus en plus le produit direct des politiques traîtresses menées par les staliniens sur la base de la théorie réactionnaire du «socialisme dans un seul pays».

En 1927, Trotsky et les membres de l’Opposition de gauche furent expulsés du Parti communiste russe. Des milliers d’opposants de gauche furent déportés dans les coins les plus reculés de l’Union soviétique. Trotsky fut exilé à Alma Ata qui, en passant, était le site de la réunion pathétique des aspirants dirigeants de la Confédération des États indépendants. Mais malgré l’expulsion et la déportation des marxistes opposés à Staline, les dirigeants et les membres de l’Opposition de gauche continuèrent à lutter pour la réforme du Parti communiste. L’Opposition de gauche se considérait comme une faction au sein du parti officiel et de l’Internationale communiste.

Ceci resta la position de notre mouvement jusqu’en 1933, lorsque la défaite de la classe ouvrière allemande par Hitler [1] força le mouvement trotskyste à réviser son attitude face aux partis staliniens et au régime soviétique. Le programme visant à réformer les partis staliniens fut alors abandonné et Trotsky appela à la formation d'une nouvelle Internationale, la Quatrième. L’appel au renversement de la bureaucratie stalinienne en Union soviétique par une révolution politique découla de cette nouvelle orientation.

En qualifiant cette révolution de politique plutôt que sociale, la Quatrième Internationale expliqua qu’elle considérait toujours l’État soviétique comme une expression de la dictature prolétarienne qui avait été fondée en 1917. Bien que cet État ouvrier eût subi une grande dégénérescence, les formes de propriété créées par la révolution d’Octobre n’avaient pas encore été liquidées. La Quatrième Internationale appela les travailleurs à renverser la bureaucratie stalinienne. Elle souligna que la défense par la bureaucratie de ses propres intérêts matériels était incompatible avec le développement progressiste des forces productives de l’Union soviétique. Mais Trotsky expliqua que la bureaucratie, dans la mesure où ses propres privilèges étaient basés sur les formes de propriété établies par la révolution d’Octobre, était encore obligée de défendre ces formes de propriété contre l’impérialisme.

Qu’était l’URSS?

Trotsky s’opposa énergiquement à ceux au sein de la Quatrième Internationale qui, sur la base des crimes de Staline, avaient conclu qu’on ne pouvait plus qualifier l’État soviétique de dictature prolétarienne, même dégénérée; que la bureaucratie représentait une sorte de nouvelle classe, et que, soit le capitalisme avait été restauré, ou bien une nouvelle forme de société exploiteuse, imprévue du marxisme et dirigée par une élite bureaucratique, avait été créée. Trotsky rejeta ces positions. De 1934 jusqu’à sa mort six ans plus tard, il ne cessa de défendre la position que l’Union soviétique demeurait un État ouvrier qui devait être défendu de façon inconditionnelle par la classe ouvrière contre l’impérialisme en dépit des crimes de la bureaucratie. Voilà ce qu’il écrivit:

«La nature de classe de l’État est définie en conséquence, non pas par ses formes politiques, mais par son contenu social, c’est-à-dire par le caractère des formes de propriété et des rapports de production que l’État en question protège et défend… La domination de la social-démocratie dans l’État et dans les soviets (en Allemagne 1918-19) n’avait rien de commun avec la dictature du prolétariat dans la mesure où elle laissait intacte la propriété bourgeoise. En revanche un régime qui préserve la propriété expropriée et nationalisée contre l’impérialisme, cela c’est, indépendamment des formes politiques, la dictature du prolétariat...

«Staline sert la bureaucratie et par là même la bourgeoisie mondiale, mais il ne peut servir la bureaucratie sans préserver le fondement social que la bureaucratie exploite dans ses propres intérêts. Dans cette mesure Staline défend la propriété nationalisée contre l’impérialisme et contre les couches trop impatientes et trop avides de la bureaucratie. Il réalise cependant cette défense par des méthodes qui préparent l’effondrement général de la société soviétique. C’est pourquoi il faut renverser la clique stalinienne. Mais c’est le prolétariat révolutionnaire qui doit la renverser. Il ne peut confier cette tâche aux impérialistes. Le prolétariat défend l’URSS contre l’impérialisme, malgré Staline.»

Plus loin dans le même passage, il écrit: «Hitler défend les formes bourgeoises de la propriété. Staline adapte les intérêts de la bureaucratie aux formes prolétariennes de la propriété. Il faut que les travailleurs soviétiques chassent Staline et cie. Si le prolétariat chasse la bureaucratie soviétique à temps, il trouvera après sa victoire des moyens de production nationalisés et les éléments de base de l’économie planifiée… C’est un énorme avantage!»

Trotsky est revenu plusieurs fois sur ce point fondamental: tant que la bureaucratie, même si c’était pour préserver ses propres intérêts matériels, se trouvait obligée de défendre les formes de propriété établies par Octobre, l’Union soviétique demeurait essentiellement un État ouvrier et la perspective de la révolution politique restait viable. Car avec le renversement de la bureaucratie, la classe ouvrière pourrait développer les formes de propriété établies par la révolution d’Octobre.

Cette analyse a donné une orientation claire au parti et aux travailleurs avancés. La défense de l’URSS était liée à une perspective visant à mobiliser la classe ouvrière contre la menace directe posée par l’intervention impérialiste ainsi que les conséquences à long terme de la dégénérescence bureaucratique de l’Union soviétique. C’est précisément à cause de notre défense inconditionnelle de l’Union soviétique face à l’impérialisme que nous étions pour le renversement de la bureaucratie. Ces différents éléments de notre politique étaient inséparablement liés.

Cette définition de la nature de classe de l’État soviétique ne concédait rien aux staliniens. L’État soviétique a survécu pendant des décennies, malgré tous les crimes commis par la bureaucratie – ce qui ne fait que démontrer le potentiel étonnant des nouvelles formes de propriété établies par la révolution d’Octobre. Les bolcheviks n’ont jamais basé leur lutte pour le pouvoir sur le potentiel des formes de propriété d’un État ouvrier isolé, d’autant plus que ce dernier avait été érigé sur les maigres fondations d’une économie arriérée. Ils se sont plutôt basés sur le potentiel de la classe ouvrière internationale et sur ses luttes révolutionnaires contre le capitalisme mondial. S’il y a un point sur lequel Lénine, Trotsky, Luxembourg [2] et tous les grands marxistes de cette époque étaient tous d’accord, c’est que la Révolution russe dépendait du cours que suivrait la lutte révolutionnaire du prolétariat international et surtout européen.

Pendant plus de 55 ans, cette analyse de l’État soviétique a défini notre orientation. Nous l’avons défendue contre d’innombrables tentatives de réviser la conception marxiste de l’État soviétique et de la bureaucratie stalinienne. Certains prétendirent dans les années 30 que la bureaucratie était une nouvelle classe. Puis, vers la fin des années 40 et au début des années 50, cette conception révisionniste fut reprise sous une nouvelle forme par les pablistes [3], à commencer par Deutscher [4], qui attribua un rôle progressiste à la bureaucratie. Deutscher affirma que Trotsky avait exagéré le caractère contre-révolutionnaire du stalinisme, que ce dernier s’était engagé dans un processus de réforme politique, et que Staline était une sorte de Cromwell [5] prolétarien qui faisait avancer la cause de la révolution, bien que de façon malheureusement sanglante.

Il affirma que l’idée de Trotsky, selon laquelle le stalinisme mènerait à la restauration du capitalisme en Union soviétique, était une exagération injustifiée et même grotesque, aussi compréhensible fût-elle, vu la situation tragique dans laquelle se trouvait Trotsky dans les années 30. Toutes ces révisions du marxisme ont été démasquées. La justesse de l’évaluation du stalinisme par Trotsky – le stalinisme comme fossoyeur de la Révolution russe – a été entièrement confirmée.

La nature de classe de la CEI

À la suite des événements du mois passé, point culminant de la politique adoptée par la bureaucratie depuis la venue au pouvoir de Gorbatchev en mars 1985, il faut tirer les conclusions appropriées de la liquidation juridique de l’Union soviétique. On ne peut définir la Confédération des États indépendants, ou l’une des républiques qui en font partie, comme étant des États ouvriers.

Le processus de dégénérescence de l’Union soviétique a mené à une transformation qualitative. La liquidation de l’URSS et l’établissement de la CEI ne représentent pas simplement un nouvel arrangement des lettres de l’alphabet. Ces développements ont des implications politiques et sociales bien définies. Ils représentent la liquidation juridique de l’État ouvrier et le remplacement de ce dernier par des régimes ouvertement et incontestablement dédiés à la destruction des restes de l’économie nationalisée et planifiée issue de la révolution d’Octobre. Définir la CEI ou ses républiques individuelles comme étant des États ouvriers reviendrait à séparer totalement la définition du contenu concret qu’elle exprimait au cours de la période historique précédente.

Un parti révolutionnaire doit faire face à la réalité et dire ce qu’elle est. La classe ouvrière soviétique a subi une défaite majeure. La bureaucratie a dévoré l’État ouvrier avant que la classe ouvrière ne parvienne à chasser la bureaucratie. Ce fait, bien que désagréable, ne réfute en rien la perspective de la Quatrième Internationale. Depuis sa fondation en 1938, notre mouvement a sans cesse répété que si la classe ouvrière ne réussissait pas à renverser et à détruire la bureaucratie, l’Union soviétique s’écroulerait. Trotsky n’a pas prôné la révolution politique en réponse à tel ou tel acte de méchanceté bureaucratique. Pour lui, la révolution politique était nécessaire, car c’était l’unique moyen de défendre l’Union soviétique en tant qu’État ouvrier face à l’impérialisme.

Le processus de dégénérescence ne peut se prolonger à l’infini. À un moment donné, la dégénérescence devient mortelle. Pour le dialecticien, l’étude de la transformation de la quantité en qualité constitue l’une des tâches les plus importantes de la connaissance scientifique, bien qu’elle trouble généralement ceux dont la vie intellectuelle est basée sur les vérités éternelles de la logique formelle. Dans son grand document, «L’opposition petite-bourgeoise dans le Socialist Workers Party», rédigé en 1939 en réplique à Burnham [6] et Schachtman [7], Trotsky explique le lien entre la logique dialectique et l’analyse de l’Union soviétique: «La pensée vulgaire opère avec des concepts tels que capitalisme, morale, liberté, État ouvrier, etc., qu’elle considère comme des abstractions immuables, jugeant que le capitalisme est le capitalisme, la morale la morale, etc. La pensée dialectique examine les choses et les phénomènes dans leur perpétuel changement et de plus, suivant les conditions matérielles de ces changements, elle détermine le point critique au-delà duquel A cesse d’être A, l’État ouvrier cesse d’être un État ouvrier.

«Le vice fondamental de la pensée vulgaire consiste à se satisfaire de l’empreinte figée d’une réalité qui, elle, est en perpétuel mouvement. La pensée dialectique précise, corrige, concrétise constamment les concepts et leur confère une richesse et une souplesse, je dirais même une saveur, qui les rapprochent jusqu’à un certain point des phénomènes vivants. Non pas le capitalisme en général, mais un capitalisme donné, à un stade déterminé de son développement. Non pas l’État ouvrier en général, mais tel État ouvrier, dans un pays arriéré, encerclé par l’impérialisme, etc.

«La pensée dialectique est à la pensée vulgaire ce que le cinéma est à la photographie. Le cinéma ne rejette pas la photo, mais en combine une série selon les lois du mouvement. La dialectique ne rejette pas le syllogisme, mais enseigne à combiner les syllogismes de façon à rapprocher notre connaissance de la réalité toujours changeante. Dans sa Logique, Hegel établit une série de lois: le changement de la quantité en qualité, le développement à travers les contradictions, le conflit de la forme et du contenu, l’interruption de la continuité, le passage du possible au nécessaire, etc., qui sont aussi importantes pour la pensée théorique qu’est le simple syllogisme pour des tâches plus élémentaires.»

Trotsky ajoute ensuite:

«Si Burnham avait été matérialiste et dialecticien, il se serait posé les trois questions suivantes: 1) Quelle est l’origine historique de l’URSS? 2) Quels changements a subis cet État au cours de son existence? 3) Ces changements sont-ils passés du stade quantitatif au stade qualitatif?»

Lorsque Trotsky posa ces trois questions en 1939, son but était de réfuter l'affirmation de Burnham selon laquelle on ne pouvait pas définir l’Union soviétique comme étant un État ouvrier puisqu’elle ne correspondait plus aux normes du programme. Burnham soutenait que l’État ouvrier en Union soviétique ne correspondant plus à l’État ouvrier idéal du programme marxiste d’avant 1917, les socialistes n’avaient plus à se préoccuper des questions concrètes comme la nature des rapports de propriété existant en URSS.

Mais si l’on reprend les questions posées par Trotsky en 1939, nous devons conclure que l’État ouvrier a été détruit. Les changements introduits dans la politique du Kremlin depuis 1985 – le rejet du principe de la planification en faveur des lois sans entrave du marché, les attaques contre l’industrie et l’agriculture nationalisées, les garanties constitutionnelles accordées à la propriété privée des moyens de production et à l’embauche de travailleurs salariés – ont atteint leur point culminant le 8 décembre 1991 avec la liquidation juridique de l’Union soviétique. La proclamation de Minsk a souligné que les nouveaux États seront basés sur la suprématie du marché et de la propriété privée.

L’Union soviétique, même sous une forme dégénérée, maintenait toujours les formes de propriété d’Octobre. Mais personne ne peut prétendre aujourd’hui que c’est le but, avoué ou non, de la Confédération des États indépendants.

L’État et la propriété

On pourrait dire (et c’est la ligne de Torrance [8] et de Slaughter [9], qui dirigent les deux factions du Workers Revolutionary Party anti-trotskyste britannique) que la majorité des propriétés des diverses républiques, dont la république russe, est toujours entre les mains de l’État. Ils mettent ceci en relief pour défendre la thèse que cet État est toujours un État ouvrier. Avec cette logique, il faudrait attendre que 51 % de l’économie ait été privatisée avant de reconnaître la CEI comme étant une association d’États bourgeois, ou d’États bourgeois en formation. Il s’agit d’une approche fétichiste, selon laquelle le caractère d’un État est déterminé par le simple rapport numérique entre la propriété privée et la propriété d’État. Dans le passé, les pablistes ont souvent tenté de prouver l’existence d’États ouvriers selon des critères empiriques de ce genre.

Cela n’a rien à voir avec le marxisme. Ces nouveaux États sont activement engagés dans la destruction des anciennes formes de propriété. Ils s’efforcent à tout prix de favoriser la croissance d’une nouvelle bourgeoisie, émergeant des entrailles de l’ancienne bureaucratie stalinienne. Si le régime est incapable d’abolir la propriété d’État d’un coup, c’est que la logique même de la restauration capitaliste signifie la destruction de la majorité de la propriété d’État avant même qu’elle ne soit privatisée. Ce processus, qui a atteint le stade le plus avancé en Allemagne de l’Est, prend place dans toute l’Europe de l’Est.

On ne peut certainement pas définir les régimes de Havel [10] en Tchécoslovaquie ou de Walesa [11] en Pologne comme étant des États ouvriers «déformés». Ce sont manifestement des États bourgeois. Et il en est de même pour tous les régimes d’Europe de l’Est. Y a-t-il une raison de penser qu’il y a une différence qualitative entre les régimes de Havel, Walesa ou Iliescu [12] et ceux d’Eltsine, Kravchuk ou Sushkevitch?

Pour expliquer davantage ce nouveau rapport entre la propriété d’État et la propriété privée, soulignons que Trotsky anticipa qu’un gouvernement contre-révolutionnaire petit-bourgeois ou bourgeois se baserait sur la propriété d’État, du moins aux premiers stades de son règne. Voilà ce qu’il écrivit:

«Mais l’histoire ne connait-elle pas de cas de conflit de classe entre l’État et l’économie? Si! Lorsque le tiers état [13] s’empara de l’État, la société resta féodale quelques années encore. Pendant les premiers mois du régime soviétique, le prolétariat dirigeait une économie bourgeoise. La dictature du prolétariat s’est appuyée pendant plusieurs années et s’appuie encore dans une certaine mesure sur une économie petite-bourgeoise. En cas de triomphe de la contre-révolution bourgeoise en URSS le gouvernement devrait pendant une longue période s’appuyer sur l’économie nationalisée. Mais que signifie une contradiction temporaire de cette nature entre l’État et l’économie? Elle signifie la révolution ou la contre-révolution. La victoire qu’une classe remporte sur l’autre vise précisément à reconstruire l’économie selon les intérêts des vainqueurs.»

Les gouvernements qui composent l’absurdité historique qu’est la CEI se sont engagés à privatiser la propriété et à établir les fondations économiques devant assurer la domination d’une nouvelle bourgeoisie. Ils se sont engagés à réintégrer leur économie dans la structure de l’impérialisme mondial sur la base de la suprématie du marché impérialiste, au sein duquel l’élite bourgeoise et compradore régionale servira d’agence aux grandes puissances impérialistes.

Nous avons refusé avec raison de conclure prématurément que cela était déjà arrivé. Nous avons tenté de mobiliser la classe ouvrière en Union soviétique et à l’échelle internationale pour empêcher que cela arrive. Mais la possibilité de la restauration capitaliste est maintenant devenue une réalité. Il faut partir des nouvelles conditions comme elles sont, et non pas comme nous souhaiterions qu’elles soient. Nous devons cependant souligner que nous avons anticipé le danger imminent auquel faisait face l’Union soviétique.

Je voudrais citer aux camarades la résolution de notre Quatorzième Congrès qui a été adoptée il y a près de deux ans, en février 1990, et qui est réimprimée dans le présent numéro de la revue The Fourth International.

Nous disons à la section 50: «L’Union soviétique et la propriété d’État établie par l’expropriation des propriétaires fonciers et des capitalistes de Russie en 1917, fait face aujourd’hui à sa plus grande menace depuis l’invasion des armées nazies il y a 50 ans».

Lorsque cet avertissement a été débattu pour la première fois au sein du parti, certains ont pensé qu‘il s’agissait d’une exagération controversée. Après tout, plusieurs centaines de milliers de soldats allemands étaient à l’intérieur des frontières de l’Union soviétique en 1941, ce qui n’était pas le cas en 1990. Alors comment pouvait-on avancer l’idée que le péril de 1990 était aussi grand que celui de 1941? La différence, avons-nous expliqué, était qu’en 1941 la bureaucratie se sentait toujours obligée, pour préserver ses propres privilèges, de mobiliser les masses pour défendre les formes de propriété établies sur la base d’Octobre. Nous avons souligné que si en 1941 le régime bureaucratique avait modifié l’axe de son pouvoir et embrassé la propriété privée – comme il l’a fait en 1985 – i1 se serait joint aux fascistes et aurait accueilli ces derniers à Moscou.

Un autre facteur encore plus crucial était la conscience politique que possédait en 1941 la classe ouvrière soviétique en ce qui a trait aux implications de la révolution. Ces conquêtes étaient encore très vivantes dans la pensée politique des masses; et pour préserver ses propres privilèges, la bureaucratie a dû s’adapter aux sentiments révolutionnaires des travailleurs et se présenter comme le défenseur du programme de Lénine.

La spontanéité et la crise de direction

Dans ce même document, nous avons insisté sur les problèmes du développement de la direction révolutionnaire et des dangers soulevés par le fait que le renversement des régimes staliniens n’avait pas été mené par les travailleurs sous une direction marxiste. Par exemple, nous écrivions à la section 33:

«Ce serait dangereux de ne considérer que le côté “objectif” des événements comme si l’effondrement des régimes d'Europe de l'Est et l’émergence d’une nouvelle époque révolutionnaire se développaient totalement à l’écart de la lutte des classes et de l’affrontement conscient des forces politiques. La crise actuelle porte en elle le danger que la classe ouvrière subisse une défaite catastrophique si une direction révolutionnaire n’est pas construite. En Europe de l’Est et en Union soviétique, comme dans les pays impérialistes et économiquement arriérés, il ne s’agit pas simplement de la désintégration des anciennes bureaucraties ouvrières, mais aussi de la destruction de toutes les conquêtes sociales gagnées par la classe ouvrière.»

N’oubliez pas que ceci fut rédigé pendant les événements qui se déroulaient en Europe de l’Est, lorsque nous luttions contre la conception superficielle et complaisante que la chute des régimes staliniens ouvrirait à elle seule et de façon automatique la voie vers la victoire de la classe ouvrière. Nous ajoutions à la section 35: «Le danger contre-révolutionnaire ne peut être écarté par le seul mouvement spontané de la classe ouvrière. Quatre décennies de répression stalinienne et de corruption en Europe de l’Est et six décennies de tutelle bureaucratique en Union soviétique et de collaboration contre-révolutionnaire avec l’impérialisme à l’échelle internationale ont profondément désorienté la classe ouvrière.

«Dans la mesure où les crimes du stalinisme ont discrédité le socialisme aux yeux de nombreux travailleurs d’Europe de l’Est, lesquels identifient faussement stalinisme et socialisme, la classe ouvrière risque d’être politiquement désarmée face à la conspiration contre-révolutionnaire de l’impérialisme, du stalinisme et des “démocrates” petits-bourgeois. Les dangers auxquels font face les travailleurs d’Europe de l’Est et d’URSS découlent du fait que la désintégration des régimes staliniens est survenue beaucoup plus rapidement que le développement de la conscience révolutionnaire du prolétariat.»

Finalement, à la section 37, nous écrivions:

«L’alternative historique peut être posée comme suit: la révolution politique se développera-t-elle plus rapidement que la restauration du capitalisme? La révolution socialiste dans les pays capitalistes se développera-t-elle plus rapidement que la marche des impérialistes vers la Troisième Guerre mondiale?»

Nous devons reconnaître que la restauration du capitalisme s’est faite plus rapidement que la révolution politique. Nous devons faire face aux nouvelles tâches posées à notre mouvement sans nous adapter d’aucune façon au scepticisme petit-bourgeois qui trouvera invariablement dans les derniers développements de nouvelles justifications pour rejeter la perspective de la révolution et le rôle historique que le marxisme attribue à la classe ouvrière.

Faut-il blâmer la classe ouvrière?

Il est toujours facile de conclure que les défaites de la classe ouvrière sont une preuve du caractère non révolutionnaire du prolétariat. Mais avant de juger que la classe ouvrière soviétique n’est bonne à rien, ou de voir dans les développements actuels qu’une nouvelle preuve de l’impossibilité de la révolution sociale, il faut considérer les grandes réalisations et les immenses sacrifices faits par la classe ouvrière soviétique au cours de ce siècle: 1905; 1917; la guerre civile qui s’ensuivit; l’incroyable transformation sociale de l’Union soviétique avant la Deuxième Guerre mondiale; la défaite des armées fascistes entre 1941 et 1945 à un prix encore difficile à imaginer. Laissez-moi citer une statistique qui donne une idée de l’importance des pertes humaines. On estime que plus de 90 % de la population mâle née entre 1923 et 1925 sont morts durant la guerre.

Après la guerre, les ruines de centaines de villes et de villages furent déblayées et l’économie soviétique reconstruite. Parallèlement, les accomplissements du peuple soviétique dans le domaine de la science et de la culture étonnaient le monde entier jusqu’à tout récemment encore. En dépit de tout, les accomplissements de la classe ouvrière soviétique – face aux immenses difficultés et à la réaction impérialiste mondiale – constituent la réfutation historique la plus importante du rôle soi-disant «non révolutionnaire» de la classe ouvrière.

Mais à la lumière de ces accomplissements, l’effondrement de l’URSS peut sembler encore plus inexplicable. Comment est-ce possible, beaucoup de travailleurs socialistes se demanderont, que les travailleurs soviétiques n’aient pas compris qu’il était nécessaire de défendre ce pour quoi ils ont eux-mêmes lutté?

Comment est-ce possible que la liquidation juridique de l’Union soviétique ait été menée par un petit groupe misérable de gangsters agissant dans l’intérêt de la racaille de la société soviétique?

Tout d’abord, il faut répondre à ces questions en soulignant l’impact qu’a eu l’extermination de masse des cadres révolutionnaires en Union soviétique par le régime stalinien.

Presque tous les représentants de la tradition révolutionnaire, c’est-à-dire ceux qui préparèrent et dirigèrent consciemment la révolution, furent exterminés. En plus des dirigeants politiques de la révolution, les éléments les plus créatifs de l’intelligentsia qui avait grandi dans les premières années de l’État soviétique furent éliminés ou réduits au silence par la terreur.

De plus, il faut reconnaître l’aliénation grandissante de la classe ouvrière à l’égard de la propriété d’État. La propriété appartenait à l’État, mais l’État appartenait à la bureaucratie, comme l’a noté Trotsky. La distinction fondamentale entre la propriété d’État et la propriété bourgeoise, bien qu’importante au point de vue théorique, est devenue de moins en moins évidente du point de vue pratique. Il est vrai que l’exploitation capitaliste n’existait pas dans le sens scientifique du terme, mais il n’empêche que les conditions de vie quotidienne dans les usines, les mines et les autres lieux de travail étaient aussi misérables que dans n’importe quel pays capitaliste avancé et même pire dans bien des cas.

L’impact de la situation mondiale

Finalement, nous devons considérer les conséquences du déclin prolongé du mouvement socialiste international. Bien sûr, le stalinisme proclama il y a longtemps le programme du socialisme dans un seul pays. Mais il ne nia pas entièrement la signification du mouvement ouvrier international; et, même si c’était pour les raisons les plus cyniques, le Kremlin tenta de présenter l’Union soviétique comme étant le centre du mouvement international contre le capitalisme. La bureaucratie trahit les luttes du prolétariat international; mais des milliers de travailleurs parmi les plus avancés politiquement en URSS gardèrent l’espoir de pouvoir vivre assez longtemps pour assister à la victoire du socialisme mondial. Ces convictions internationalistes qui persistèrent durant des décennies eurent un profond impact sur le moral de millions de travailleurs soviétiques.

Mais l’affaiblissement croissant et de plus en plus apparent du mouvement ouvrier international eut un profond effet sur la pensée des travailleurs soviétiques. Pour des couches de plus en plus grandes de la classe ouvrière soviétique, le but du socialisme, pour ne pas parler du communisme, semblait un lointain mirage.

Les problèmes chroniques de l’économie soviétique avaient depuis longtemps discrédité la perspective du “socialisme dans un seul pays”. Et plus cette perspective était discréditée, plus le poids de la situation internationale pesait lourd sur les épaules de la classe ouvrière soviétique.

Plus particulièrement au cours de la dernière décennie, l’effondrement à l’échelle mondiale de toute résistance efficace de la classe ouvrière face à l'offensive de la bourgeoisie a eu un effet démoralisateur sur les travailleurs soviétiques. Le capitalisme s’est vu entouré d’une aura d’invincibilité bien que celle-ci n’était que le reflet de la lâcheté des bureaucraties syndicales qui, à travers le monde, ont constamment trahi les travailleurs et capitulé devant la bourgeoisie. Ce que les travailleurs soviétiques voyaient, ce n’est pas la résistance acharnée de sections de travailleurs à l’offensive internationale du capital, mais les défaites et les conséquences de ces défaites.

L'influence directe de la classe ouvrière sur le cours de la politique mondiale étant en constant déclin, la classe ouvrière soviétique se sentait de plus en plus isolée. Cette situation, défavorable pour les travailleurs soviétiques, augmenta l’arrogance et la voracité des bureaucrates et de la petite- bourgeoisie. Les professionnels et les technocrates soviétiques recevaient des nouvelles resplendissantes de leurs parents qui avaient émigré aux États-Unis à propos de voitures et d’argent facilement gagnés, et devenaient de plus en plus insatisfaits des privilèges relativement pitoyables que le système soviétique leur accordait. Parallèlement, les bureaucrates remarquaient le déclin de la position de la classe ouvrière et devenaient de plus en plus convaincus de la possibilité de mener à bien la restauration du capitalisme afin de baser leurs propres privilèges sur la propriété privée des moyens de production.

De grandes luttes sont inévitables

Bien entendu, c’est une chose de liquider juridiquement l’Union soviétique, et une toute autre d’étouffer la combativité de la classe ouvrière. Nous ne voulons aucunement suggérer qu’il n’y aura pas de résistance à la restauration capitaliste de la part des travailleurs. Nous avons maintes fois déclaré que le capitalisme ne peut être restauré de façon pacifiste et démocratique, et nous maintenons cette position. Il ne manquera pas de violence, provoquée tant par les attaques de l’État sur la classe ouvrière que par la résistance de celle-ci. L’État se prépare à une confrontation sanglante avec la classe ouvrière. Le Financial Times a rapporté qu’Eltsine consacre la majorité de son temps à réorganiser les forces militaires afin de faire face à l’opposition provoquée par la chute du niveau de vie.

D’importantes sections de la classe ouvrière soviétique sont jetées dans la pauvreté. Au taux actuel du rouble, le salaire mensuel moyen d’un travailleur en Union soviétique est inférieur à cinq dollars. Ainsi, du jour au lendemain, la position des travailleurs soviétiques est réduite à celle des travailleurs de pays comme le Bangladesh.

Il y a quelques jours, le New York Times a publié un rapport sur le déclin du taux de natalité en Europe de l’Est et en Union soviétique, un déclin de l’importance de ceux enregistrés lors de guerres civiles ou d’épidémies de masse. Les experts disent que la raison est que l’ancien système soutenait artificiellement un haut taux de natalité en fournissant des avantages qui encourageaient les gens à faire des enfants. En Union soviétique, les femmes recevaient une allocation pour maternité et un congé de maternité allant de deux à trois ans. Mais maintenant des millions de personnes ne savent même pas comment elles vont se nourrir, encore moins comment nourrir leurs familles. Les dernières statistiques montrent que dans certaines villes importantes, le taux de mortalité dépasse le taux de natalité.

Il est clair que la contre-révolution est sur l’offensive, mais elle ne s’est pas encore consolidée. Toute analogie est limitée et lorsque nous disons que la classe ouvrière a essuyé une défaite, nous ne tentons pas d’invoquer une comparaison formelle aux événements de 1933. La victoire d’Hitler fut caractérisée par une rapide consolidation du pouvoir étatique par ses cadres fascistes plutôt bien organisés. Il prit le pouvoir en se basant sur un appui de masse de la petite-bourgeoisie et il était en position de s’emparer rapidement des rênes du pouvoir.

Il serait exagéré de suggérer qu’une situation similaire prévaut en Union soviétique. Cependant, la Confédération des États indépendants est en elle-même un avortement qui ne représente en rien une solution viable à ce qui existait auparavant, si par viable on entend une structure garantissant des fondations stables pour le développement économique. Jusqu’à maintenant, les politiques menées par la bureaucratie, les compradores et les «démocrates» revêtent un caractère exclusivement négatif. Elles visent essentiellement à détruire l’économie étatisée. Mais le travail d’un incendiaire est infiniment moins complexe que celui d’un architecte et d’un constructeur. L’incendiaire n’a besoin que d’une allumette et de vieilles guenilles imbibées de kérosène pour détruire ce que les architectes et les constructeurs ont pris des années à construire. Maintenant que les incendiaires sont face à leur œuvre, je pense que ce serait une erreur très grave d’attribuer à la CEI une quelconque viabilité durable. La Confédération des États indépendants ne constitue plutôt qu’une étape de transition de la désintégration actuelle de l’URSS et des républiques. Les conflits entre les républiques et au sein des républiques sont inévitables.

Un exemple du génie de Lénine

On n’a qu’à comparer l’Union soviétique établie en 1922 à la confédération chancelante qui émergea à la fin de 1991 pour constater l’importante différence entre le travail mené par les bolcheviks lors de l’héroïque période de la révolution soviétique et celui de la mafia stalinienne compradore.

Comme de nombreuses autres conquêtes de la Révolution d’octobre, la politique nationale appliquée par les bolcheviks sous la direction de Lénine fut totalement trahie par les staliniens. On a oublié que les origines de l’État soviétique et la nationalisation de la propriété ont apporté au début une solution hautement créative aux problèmes du développement social, culturel et économique parmi les peuples qui vivaient auparavant dans des conditions sociales très arriérées.

J’ai récemment lu un excellent résumé des politiques nationales appliquées par les bolcheviks dans le premier volume d’E. H. Carr, Histoire de Révolution russe. Carr maintient, bien qu’il ne soit pas marxiste, que la création de l’Union soviétique par Lénine fut l’œuvre d’un génie créateur surpassant même le triomphe des bolcheviks en 1917. Carr souligne que le programme de Lénine de l’autodétermination apporta la réponse à des problèmes pour lesquels la bourgeoisie des pays capitalistes avancés ne pouvait trouver de solution:

«La politique bolchevique de l’autodétermination nationale, écrit Carr, est passée de la reconnaissance du droit à la séparation dans une société bourgeoise, à la reconnaissance de l’égalité entre nations et à l’abolition de l’exploitation d‘une nation par une autre dans une communauté socialiste de nations. Le lien entre eux était le postulat de Lénine, “l’union volontaire”, qui faisait de l’union une expression, et non un rejet, de la volonté propre de la nation. Le postulat était basé sur la ferme conviction personnelle de Lénine que, sous le socialisme, l’élément de punition disparaîtrait du gouvernement et serait remplacé par l’acceptation volontaire des lois administratives.... Il faut dire en sa faveur que la théorie bourgeoise de l’autodétermination avait atteint une impasse en 1919.»

L’impasse dont parle Carr est le fait que la politique bourgeoise de l’autodétermination des nations ne reconnaît que l’égalité formelle et ignore le fait qu’il existe des nations oppressives et des nations opprimées, que le monde est dirigé par une poignée d’États impérialistes qui proclament hypocritement l’égalité des nations tout en opprimant férocement les pays économiquement arriérés. Comme l’indique Carr:

«L’ordre capitaliste, dans la forme qu’il avait assumée d’une division du travail entre nations industrielles avancées et nations coloniales arriérées, avait rendu irréalisable une égalité réelle entre nations; et la conception d’une union dans un ordre socialiste entre des nations égales d’un point de vue réel et non formel était une tentative audacieuse et créative de briser la glace. L’importance de cette politique réside dans les mesures prises pour établir l’égalité en atténuant la division entre nations industrielles et nations agricoles.... Ce serait difficile d’exagérer l’importance de la politique soviétique sur les nationalités, tant du point de vue historique que de son influence. Cette politique a été dès le début un facteur crucial qui a permis à Lénine de réaliser l’exploit de rassembler presque toutes les anciennes provinces des Tsars après la destruction et le dispersement occasionnés par la guerre, la révolution et la guerre civile; et elle a été pendant longtemps un ingrédient efficace de la politique étrangère soviétique dans plusieurs parties du monde.»

La CEI n'est pas viable

Dans la mesure où l’Union soviétique encourageait le développement économique des régions les plus économiquement attardées de l’Union soviétique, les républiques asiatiques centrales par exemple, quelque chose restait au moins des principes initiaux sur lesquels était basée la révolution d’Octobre. Bien que compromise et violée par la pratique stalinienne, l’Union a initialement fourni un cadre dans lequel des parties du monde que le capitalisme s’était avéré incapable de développer ont pu atteindre un niveau économique et culturel beaucoup plus élevé. Si les travailleurs soviétiques avaient pu renverser le régime stalinien, il y aurait eu une résurrection du potentiel démocratique de la fédération soviétique. Mais il n’y a rien de progressiste dans les rapports entre les républiques envisagés par les dirigeants de la CEI. Cette structure est tout aussi réactionnaire qu’anachronique.

Le caractère réactionnaire de la CEI est illustré de la façon la plus claire par la déclaration d’Eltsine dans laquelle il affirme vouloir placer les rapports entre les républiques de la CEI sur la base des «véritables valeurs du marché». Qu’est ce que cela signifie? Son raisonnement est que la fédération russe a été injustement forcée par l’ancienne Union soviétique de financer les républiques de l’Asie centrale et autres dans une proportion de l’ordre de 33 milliards de dollars US par année. Eltsine veut maintenant couper ces subsides, exactement comme la Russie a fait pour Cuba.

La presse bourgeoise, commentant la nature des rapports au sein de la CEI, a astucieusement remarqué que les politiques menées par les dirigeants russes excluent toute possibilité de collaboration viable.

Le Financial Times publiait la semaine dernière: «Les dirigeants de la jeune Confédération des États indépendants se sont rencontrés dans la capitale biélorusse de Minsk aujourd’hui. Il semblerait que les principaux membres seront incapables de s’accorder sur les structures économiques et financières de base nécessaires pour éviter le chaos dans le commerce. Trois semaines seulement après que la Russie, l’Ukraine et la Biélorussie ont formé la nouvelle confédération, il est clair qu’ils ont adopté des mesures économiques qui nuiront mutuellement à leurs économies plutôt qu’elles ne les aideront.»

Des luttes fratricides sanglantes semblables à celles qui ont déchiré la Yougoslavie ces derniers mois sont inévitables sur la base de telles politiques. En opposition aux bolcheviks qui dépassèrent les divisions nationales en unifiant la lutte suivant des lignes de classe et en établissant l’unité des peuples opprimés luttant contre l’impérialisme et ses agents régionaux, les antagonismes nationaux seront maintenant manipulés par les restaurateurs du capitalisme afin de créer une impasse pour les masses.

Une fois de plus sur le problème de la direction

Il est totalement exclu que les États compris dans cette confédération se consolident dans un avenir rapproché. Mais ce serait une erreur stratégique de croire que la résurrection de l’Union soviétique jaillira spontanément d’une simple éruption de mécontentement des masses. Une telle confiance dans les capacités d’un mouvement spontané est toujours incorrecte et dangereuse. Pour qu’un mouvement de masse puisse se développer et suivre une voie fructueuse, il doit être doté d’une perspective. Cela demeure le problème principal. Il y aura des explosions; il y aura des grèves. Il pourra y avoir même des occupations d’usines. Mais l’avenir des masses soviétiques dépend du développement de la direction révolutionnaire et de l’assimilation des leçons de toute l’expérience historique de l’URSS.

C’est cette question qui pour nous, est la plus importante. Nulle part dans le monde la classe ouvrière ne peut improviser une direction. Les remarques les plus profondes de Trotsky sur cette question sont contenues dans l’un de ses derniers articles. On retrouva à la fin de sa vie, sur son bureau, un article intitulé: «La classe, le parti et la direction», où il écrivit:

«Un grand choc historique est nécessaire pour révéler nettement la contradiction entre la direction et la classe. Les plus grands chocs historiques sont les guerres et les révolutions. Précisément à cause de cela, la classe ouvrière est souvent prise par surprise par la guerre et la révolution. Mais même dans les cas où la vieille direction a révélé sa corruption interne, la classe ne peut pas improviser immédiatement une nouvelle direction, surtout si elle n’a pas hérité de la période précédente des cadres révolutionnaires solides capables d’utiliser l’écroulement du vieux parti dirigeant.»

Lorsque nous examinons les problèmes de direction, nous ne nous restreignons pas à l’Union soviétique. En fait, notre appréciation de la nature de la CEI a autant à voir avec les problèmes du mouvement ouvrier international qu’avec les problèmes immédiats posés à la classe ouvrière soviétique. Le rôle joué par la bureaucratie stalinienne dans la liquidation de l’État soviétique représente l’expression la plus aiguë de la relation entre les vieilles bureaucraties ouvrières de tous les pays et les conquêtes passées de la classe ouvrière.

Un phénomène international

Quelles sont les leçons à tirer de la liquidation juridique de l’URSS? Après tout, l’État soviétique et ses fondations économiques n’ont pas été renversés d’en bas. Elles l’ont été d’en haut. Ces transformations ont été faites par-dessus la tête des masses par de petites cliques bureaucratiques utilisant leur position de pouvoir pour paralyser le mouvement ouvrier et liquider ses accomplissements passés. Les événements survenus dans l’ancienne Union soviétique sont la manifestation d’un phénomène international. Dans le monde entier, la classe ouvrière est confrontée au fait que les syndicats, les partis et même les États qu’elle a autrefois créés, ont été transformés en instruments directs de l’impérialisme.

Les jours où les bureaucraties syndicales jouaient le rôle de «médiateurs» dans la lutte des classes sont passés. Bien que les bureaucraties trahissaient généralement les intérêts historiques de la classe ouvrière, elles servaient toujours de façon limitée ses besoins pratiques; et dans cette mesure, elles «justifiaient» leur existence en tant que dirigeantes des organisations de la classe ouvrière. Cette période est terminée. La bureaucratie ne peut plus jouer un tel rôle indépendant dans la période actuelle.

Ce n’est pas vrai seulement pour la bureaucratie stalinienne en URSS, mais aussi pour la bureaucratie syndicale américaine. Lors de notre dernier congrès, nous avions souligné ce fait; et il est entièrement légitime de déclarer que les dirigeants actuels des syndicats ne peuvent en aucune façon être décrits comme étant une force défendant et représentant, même de façon tortueuse ou limitée, les intérêts de la classe ouvrière. De définir la direction de l’AFL-CIO comme une organisation de la classe ouvrière serait de cacher à la classe ouvrière les réalités auxquelles elle fait face.

Je voudrais attirer votre attention sur une remarque que fit Trotsky dans un article que j’ai déjà cité, «Un État ni ouvrier ni bourgeois». Il fait la remarque suivante:

«Mais prenons une analogie plus familière, l’analogie entre un État ouvrier et un syndicat. Du point de vue de notre programme, le syndicat devrait être une organisation de lutte des classes. Quelle devrait alors être notre attitude face à l’AFL (Fédération américaine du travail)? Elle est dirigée par des agents ouverts de la bourgeoisie. Sur toutes les questions majeures, les Green, Woll et cie suivent une ligne politique directement opposée aux intérêts du prolétariat. Nous pouvons étendre l’analogie et dire que si l’AFL, jusqu’à l’apparition du CIO (Congrès des syndicats industriels), faisait un travail relativement progressiste, maintenant que son activité principale consiste à lutter contre les tendances plus progressistes (ou moins réactionnaires) du CIO, l’appareil de Green est devenu un facteur carrément réactionnaire. Ce serait entièrement correct. Mais l’AFL ne cesse pas pour autant d’être une organisation syndicale.

«Le caractère de classe de l’État est déterminé par son rapport aux formes de propriété des moyens de production. Le caractère d’une organisation ouvrière, telle qu’un syndicat, est déterminé par son rapport à la distribution du revenu national.

Le fait que Green et cie défendent la propriété privée des moyens de production fait d’eux des défenseurs de la bourgeoisie. Si en outre ces messieurs en venaient à défendre les revenus de la bourgeoisie contre les revendications ouvrières; à mener une lutte contre les grèves, contre la hausse des salaires, contre l’assistance aux chômeurs [en d’autres mots tout ce que Lane Kirkland et les bureaucrates du syndicat américain de l’auto font aujourd’hui!], alors on aurait affaire à une organisation de briseurs de grève, et non à un syndicat. Mais Green et cie sont obligés, pour ne pas perdre leur base, de mener dans une certaine limite la lutte des travailleurs pour l’augmentation – ou du moins contre la réduction – de leur part du revenu national. Ce critère objectif est suffisant dans tous les cas importants pour nous permettre de tracer une ligne de démarcation entre le syndicat le plus réactionnaire et une organisation de briseurs de grève.»

Si l’on prend la définition que Trotsky donne d’un syndicat – une organisation dont le caractère de classe est déterminé par son rapport avec la distribution du revenu national –, il est clair qu’un syndicat peut mener une politique opposée aux intérêts à long terme de la classe ouvrière sans cesser d’être une organisation ouvrière.

Mais qu’arrive-t-il lorsque de tels dirigeants et de telles organisations, au lieu de tenter d’augmenter la part du revenu national des travailleurs, collaborent activement avec la bourgeoisie pour abaisser le niveau de vie de la classe ouvrière, briser les grèves, porter de fausses accusations contre les travailleurs et les réduire au chômage? Nous faisons alors face à un changement profond du caractère de ces organisations.

Tout cela est déjà arrivé. Ainsi, les travailleurs sont paralysés dans ces organisations contrôlées par une couche sociale dont les intérêts matériels sont contraires même à la plus minime défense de la part de revenu national des travailleurs; leurs intérêts reposent plutôt sur la diminution de cette part. Ils demandent en retour que la bourgeoisie les accepte en tant que dirigeants de syndicats corporatistes dans lesquels les travailleurs n’ont aucun droit démocratique.

Les travailleurs de l’Union soviétique sont en train de réaliser qu’ils ont été cruellement trahis, comme aucune autre classe ne l’a jamais été, par le parti qu’ils considéraient comme leur dirigeant.

En URSS, le pouvoir d’État avait été conquis; mais les crimes prolongés de la bureaucratie ont atteint leur point culminant avec la liquidation de l’URSS et le rétablissement du capitalisme.

Partout dans le monde, y compris les pays avancés, les travailleurs découvrent que leurs partis et leurs organisations syndicales travaillent de façon systématique à abaisser leur niveau de vie et à les appauvrir.

Le rôle historique de la Quatrième Internationale

De cette terrible réalité émerge la nécessité de la Quatrième Internationale. Elle représente le seul fondement politique sur lequel le mouvement ouvrier international peut renaître et s’élever à un plus haut niveau. Cette affirmation est opposée à tout pessimisme.

Notre mouvement n’a jamais fonctionné sur la base du potentiel national de l’État soviétique. Nous avons expliqué il y a longtemps déjà les limites de ce fondement national. Notre confiance découle d’une analyse historique. La dégénérescence et l’effondrement de l’Union soviétique n’invalident pas la révolution de 1917, d’autant plus que les dirigeants de cette révolution ont expliqué sans relâche que le destin de l’URSS dépendait de la révolution socialiste mondiale.

On pourrait ajouter que l’effondrement de l’Union soviétique mènera aussi à une période d’instabilité prolongée, et ce, pas seulement dans les régions faisant autrefois partie de l’URSS. En effet, le démantèlement de l’URSS exacerbera les contradictions mondiales du système impérialiste.

C’est en fait pour nous l’élément le plus crucial de notre analyse. L’effondrement de l’État soviétique ne signifie pas pour nous que les contradictions de l’impérialisme ayant engendré la Révolution de 1917 sont résolues. Loin de là. Nous devons ici parler du grand paradoxe qu’aucun commentateur bourgeois ne prend le soin de remarquer.

D’après les préceptes de la logique formelle, l’effondrement de l’Union soviétique et la supposée réfutation du marxisme auraient dû survenir dans le contexte d’une hausse rapide du niveau de vie et de la prospérité dans l’ensemble du système capitaliste. C’est cependant l’opposé qui se réalise. Le capitalisme n’a jamais été dans un état de putréfaction aussi grand depuis 1930. Le chômage de masse, la dégradation et la stagnation colossales des forces productives et les préparatifs pour la Troisième Guerre mondiale: tout cela est indéniable.

En fait, la crise mondiale du capitalisme et l’effondrement de l’Union soviétique sont profondément reliés.

L’impérialisme n’a pas directement renversé l’Union soviétique. Cette tâche a plutôt été accomplie par la bureaucratie. Dans un sens historique, voici ce qui est survenu. Ravagée par la crise, la bourgeoisie mondiale a abordé Gorbatchev et lui a dit: «Mon cher ami, nous sommes arrivés au point où notre système est foutu. Nous te demandons une dernière faveur. Vous avez tout fait pour nous. Nous le savons. Et nous l’apprécions. Vous avez trahi d’innombrables révolutions. Vous avez désorienté des dizaines de millions de travailleurs. Mais le temps n’est-il pas venu pour vous de détruire l’Union soviétique et de nous donner au moins la chance d’exploiter plus directement les ressources de l’URSS?» Ce à quoi les staliniens ont répondu: «Devant la gravité de votre crise, nous croyons qu’il est en effet temps de mettre à votre disposition les ressources de l’URSS.»

Ce dialogue peut sembler fantastique, mais écoutez ce qu’écrit le Financial Times: «Peut-être faudrait-il ajouter dix ans à nos calendriers, tellement l’année 1991 prend des allures de tournant de millénaire. Le communisme est mort dans la majorité des pays qui l’ont adopté, mais si leurs anciens dirigeants avaient tenu bon, ils célébreraient aujourd’hui l’effondrement du capitalisme sous le poids de ses contradictions internes.»

Ceci montre que la bourgeoisie est consciente du véritable état des choses. Dans un geste historique, l’impérialisme a rassemblé tous ses rejetons, les vieilles bureaucraties des États ouvriers, des syndicats, des vieux partis sociaux-démocrates, pour qu’ils rendent à César ce qui est à César. En faisant appel ces forces contre la classe ouvrière, l’impérialisme espère que cela pourra empêcher la désintégration de son règne.

L’impuissance de l’impérialisme

Cependant, même en bénéficiant de cette assistance, l’impérialisme ne pourra rétablir son ordre mondial. Bien que la bourgeoisie rêve depuis des décennies de la chute de l’URSS, elle se trouve dans une position difficile pour l’exploiter maintenant que cela s’est produit. Pour la bourgeoisie américaine, le rêve est devenu réalité beaucoup trop tard.

Tous les vieux rapports qui garantissaient la stabilité de l’impérialisme mondial sont aujourd’hui détruits, notamment celui entre le stalinisme et l’impérialisme qui était extrêmement important. Tous les éléments de base de notre perspective se sont considérablement réalisés au cours des derniers mois, non seulement l’effondrement de l’Union soviétique, mais aussi le conflit grandissant entre les États-Unis et les autres grandes puissances impérialistes.

Cela peut sembler invraisemblable un an seulement après le déclenchement de la guerre du Golfe. Les médias ont été saturés de célébrations euphoriques des victoires américaines. La Workers League n’a pas été impressionnée pour autant et a maintenu, en se basant sur la perspective du Comité international, que la guerre ne pourrait modifier les tendances historiques beaucoup plus profondes du déclin américain. Nous étions certains que l’euphorie se dissiperait rapidement à mesure que la faiblesse historique de l’impérialisme américain deviendrait plus apparente.

Nous n’avons pas eu à attendre longtemps. Au moment même de notre réunion, Bush s’envole pour le Japon à la tête d’un groupe pathétique de dirigeants d’entreprise en difficulté, incapables de maintenir leur position sur le marché mondial.

La logique objective de cette force colossale qu’est l’économie mondiale domine les événements et se montre encore plus influente que le voyage de Bush. Les contradictions objectives de l’impérialisme mondial effacent tous les calculs subjectifs des dirigeants capitalistes.

L’effondrement de l’Union soviétique intensifie la crise mondiale. Cette dernière fournira l’opportunité pour une nouvelle offensive de la classe ouvrière. Mais le développement et le succès de cette offensive dépendent de la construction de notre mouvement.

Nous basons notre travail sur notre confiance inébranlable au rôle de la Quatrième Internationale. Dans la mesure où nous réussirons à établir notre autorité au sein de la classe ouvrière, la confusion du stalinisme sera dissipée. S’il y a un avantage clair qui découle de ces développements, c’est bien que l’ennemi le plus accompli et le plus acharné du marxisme, c’est-à-dire le stalinisme, est totalement écrasé. On peut même avancer qu’avec l’effondrement des partis staliniens, les meilleurs jours du mensonge politique sont derrière lui. Le stalinisme n’apparaît plus comme un concurrent ou un compétiteur pour la direction de la classe ouvrière. Nous tirerons avantage de cette situation si nous montrons à la classe ouvrière la tâche qu’elle a devant elle et si nous lui donnons une direction au cours des luttes acerbes à venir.

Seule la Quatrième Internationale peut expliquer aux travailleurs ce qui se passe. Seul notre mouvement émerge de cette catastrophe avec son intégrité intacte, non seulement en Union soviétique, où notre mouvement gagne constamment des partisans, mais aussi parmi l’avant-garde ouvrière des pays capitalistes qui commencent à prendre conscience de la nécessité d’une direction révolutionnaire.

J’ai dit auparavant qu’il ne pouvait y avoir de résurrection spontanée de l’URSS. C’est vrai à deux niveaux. Non seulement l’Union soviétique ne pourra être régénérée simplement par les luttes inconscientes de la classe ouvrière, mais en plus, le rétablissement de la fédération soviétique ne sera possible que comme produit de la révolution européenne, et en fait, mondiale.

N’oublions pas que les frontières de l’URSS furent déterminées dans une large mesure par la victoire des bolcheviks sur les Blancs, mais aussi par la défaite de la révolution européenne entre 1920 et 1923. La nouvelle flamme révolutionnaire en URSS prendra son inspiration dans le développement de la révolution internationale dirigée par la Quatrième Internationale.

Il faut tirer les leçons

Voici maintenant le temps de conclure. La Révolution d’octobre constitue le plus grand événement de notre époque. Nous ne minimisons pas l’importance de la liquidation juridique de l’URSS; mais elle ne représente pas la liquidation de la capacité de lutter de la classe ouvrière. Elle ne contredit en rien les implications historiques d’Octobre. La Commune de Paris [14] a vécu 71 jours et elle a changé le cours de l’Histoire mondiale. L’État ouvrier issu d’Octobre a vécu 74 ans. La prochaine étape du développement révolutionnaire de la classe ouvrière sera basée sur l’assimilation par la classe ouvrière des leçons historiques essentielles de cette expérience.

Cet apprentissage prendra place au cours des plus importantes convulsions de l’Histoire. Les années 90 ne seront pas à l’image des décennies qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale. Des millions de personnes vont voir le vrai visage de l’impérialisme.

Son masque démocratique sera déchiré. L’idée que l’impérialisme est compatible avec la paix et tout le reste sera démentie. Les mêmes éléments qui ont poussé autrefois les masses vers des luttes révolutionnaires sont présents une fois de plus. Les travailleurs de Russie et d’Ukraine vont se rappeler pourquoi ils ont fait une révolution en premier lieu. Les travailleurs américains vont se rappeler également pourquoi ils ont déjà engagé autrefois des luttes de masse contre les corporations. Les travailleurs européens vont se rappeler pourquoi leur continent est le foyer du socialisme et le lieu de naissance de Karl Marx.

Comme je l’ai déjà mentionné, dans notre document de 1990 nous posions la question suivante: «La révolution politique se développera-t-elle plus rapidement que la restauration du capitalisme? La révolution socialiste mondiale se développera-t-elle plus rapidement que la Troisième Guerre mondiale?» La révolution politique ne s’est pas développée assez vite pour empêcher la destruction de l’URSS. Maintenant le danger est que si la révolution mondiale ne se développe pas dans la période historique dans laquelle nous entrons, la civilisation sera détruite.

L’économie mondiale est une fois de plus hors de contrôle. La capacité de la bourgeoisie à coordonner ses politiques est déroutée par les forces élémentaires libérées par l’éruption des contradictions entre l’économie mondiale et le système d’États-nations.

Les capitalistes ne peuvent contrôler ces contradictions. Ils ne peuvent y répondre. Ils ont abandonné l’idée même d’y répondre. Les pourparlers du GATT se sont soldés par un échec. La politique monétaire internationale est en pleine détresse. Jusqu’à tout récemment, la bourgeoisie mondiale tentait de coordonner les fluctuations des devises et des taux d’intérêt. Mais durant la même semaine que les États-Unis baissaient leurs taux d’intérêt à leurs niveaux les plus bas depuis un quart de siècle, la banque d’Allemagne a augmenté les siens à leurs plus hauts niveaux depuis la fondation de la Bundesrepublik, créant ainsi un gouffre entre les politiques monétaires des plus puissantes nations impérialistes et une instabilité qu’aucun gouvernement ne pourra contrôler.

Lorsque nous disons que tout dépend du développement de la révolution mondiale, il ne s’agit pas simplement d’une phrase en l’air. L’effondrement de l’Union soviétique est le résultat final du terrible ajournement de la révolution socialiste mondiale. Les staliniens représentaient incontestablement un mécanisme utilisé par l’impérialisme pour enrayer la révolution socialiste mondiale; mais la cause ultime de l’effondrement de l’URSS est l’impossibilité de maintenir un État ouvrier dans un pays isolé. Lénine et Trotsky, ainsi que tous les grands marxistes, ont tous soutenu que si la révolution socialiste mondiale ne venait pas à la rescousse de l’Union soviétique, cette dernière serait détruite.

Dans ses brillants articles sur la Révolution russe, Luxembourg a souligné ce point en 1917-1918. Elle était critique à l’égard des politiques des bolcheviks. Mais ce n’est ici ni le lieu ni le moment d’entrer plus en profondeur dans ce sujet. Certaines de ses critiques étaient très perspicaces, d’autres erronées. Mais la plus importante dans ses critiques, c’est que toutes les erreurs des bolcheviks, pour ainsi dire, étaient issues de la position intenable dans laquelle se retrouvait la Révolution russe suite aux trahisons que le prolétariat international avait subies de la part de la social-démocratie. En d’autres termes, elle a attribué tous les problèmes des bolcheviks aux trahisons et à l’ajournement de la révolution socialiste mondiale.

Dans la période qui suivit 1918-1919, ou plus précisément après la mort de Lénine, la cause première des défaites de la classe ouvrière réside définitivement dans les politiques du stalinisme.

La cause fondamentale et ultime de l’effondrement de l’Union soviétique, c’est l’incapacité de la Révolution russe à s’étendre aux pays avancés. Et il faut souligner une fois de plus que si la révolution socialiste ne parvient pas à progresser au cours de la crise mondiale montante, l’humanité est condamnée.

L’éducation de la classe ouvrière

Au niveau pratique, le développement de la révolution socialiste mondiale est lié à la rébellion de la classe ouvrière contre les vieilles organisations.

L’avenir ne sera pas facile au cours de la prochaine période. Dans tous les pays du monde, la classe ouvrière sera confrontée à une lutte brutale. Mais cette dernière aura un effet bénéfique. Elle purgera et exposera tout ce qui est en décomposition. Une couche plus saine émergera à la tête des luttes de la classe ouvrière. Le rapport entre notre mouvement et ce développement spontané naissant dans les rangs de la classe ouvrière n’est plus le même. Nous devons développer ce mouvement, le guider et l’armer d’une perspective.

C’est ce qui fait cruellement défaut partout dans le monde actuellement. Les opportunités ne manqueront pas. Une crise sociale et politique se développe rapidement dans le monde entier et aux États-Unis mêmes. La bourgeoisie est profondément divisée et désorientée, et on peut déceler dans ses médias un élément de désespoir.

Les capitalistes dépendent de plus en plus des vieilles bureaucraties et des vieilles organisations ouvrières – devenues des camps de concentration pour les travailleurs – pour maintenir la classe ouvrière sous contrôle. C’est un fait, il y avait une certaine aura d’invulnérabilité; mais il y a toute une différence entre une aura et la réalité. La première véritable résistance de la part de la classe ouvrière sèmera la panique au sein de la classe dirigeante.

D’une certaine façon, malgré les grands dangers soulevés, la destruction de la bureaucratie soviétique déblaie le terrain. La plus importante source matérielle de la corruption et de l’opportunisme est maintenant hors d’état de nuire. Le Parti communiste recevait des millions de dollars du Kremlin. Des intellectuels corrompus étaient payés pour flatter la bureaucratie soviétique. Maintenant, toutes ces organisations et ceux qui s’y rattachaient, sont en pleine détresse et ont perdu toute crédibilité aux yeux de la classe ouvrière.

Les travailleurs doivent tirer un enseignement de ces faits. Mais nous ne nous attendons pas à ce qu’ils tirent les leçons par eux-mêmes. Ils vont se battre. Là n’est pas la question. Ils ont lutté en Union soviétique. Des grèves immenses ont eu lieu. Il y en a eu aussi aux États-Unis au cours de la dernière décennie. Mais ces grèves n’étaient pas basées sur une perspective historique.

Maintenant que de nouvelles luttes vont éclater, la classe ouvrière ne pourra atteindre une conscience de classe sans l’intervention d’un parti marxiste. Voilà notre rôle. Nous devons éduquer la classe ouvrière sur la base des grandes leçons historiques par lesquelles elle est passée au cours de ce siècle.

Tout ce que pourquoi notre mouvement a lutté au cours des 69 dernières années a été confirmé. Toutes ces vieilles déclarations prétentieuses à propos du «vrai socialisme», de la «coexistence pacifique» – tout cela s’est retrouvé à la poubelle de l’histoire. Ce qui subsiste, c’est l’étonnante perspicacité de l’analyse menée par Trotsky et développée par le Comité international dans la lutte contre ceux qui ont attaqué le programme et la perspective de la Quatrième Internationale: la révolution mondiale, la construction d’un parti révolutionnaire indépendant de la classe ouvrière à l’échelle mondiale. Cette perspective a été indiscutablement confirmée, bien que de façon tragique initialement.

Mais l’Histoire, comme Trotsky l’a dit une fois, est une méchante belle-mère; et la classe ouvrière n’apprend qu’en subissant les expériences les plus amères. Le mouvement de la classe ouvrière regorge de grandes tragédies et n’avance qu’au prix de vives douleurs; mais c’est ainsi qu’une classe assimile les leçons les plus acerbes. Et c’est pourquoi notre mouvement émerge de cette crise tumultueuse où tous les autres sont disgraciés, avec son intégrité intacte, précisément parce qu’il a défendu ses principes.

Nous sommes sûrs que notre analyse et notre programme trouveront une audience mondiale. Le trotskysme est en marche. Notre tâche maintenant est de lutter pour notre programme au sein de la classe ouvrière. Nous devons prendre conscience de l’immense autorité historique avec laquelle notre mouvement s’exprime. Chaque camarade doit en être fier et s’appliquer à ce que 1992 soit l’année d’une importante transformation dans le rapport pratique entre le Comité international et la classe ouvrière.

1. Adolf Hitler (1889-1945), un démagogue fasciste d’origine petite-bourgeoise, devint le porte-parole et le dictateur tout-puissant de l’impérialisme allemand en décadence. La défaite de l’Allemagne dans la Première Guerre mondiale et le sort des vétérans sous la république de Weimar remplirent Hitler d’amertume.[retour]

Ennemi juré du prolétariat et du communisme, il exposa ses vues racistes et réactionnaires dans Mein Kampf. Il devint un dirigeant du Parti ouvrier national socialiste allemand (nazi) qui, appuyé par le grand capital, et profitant de l’impuissance des partis communiste et social-démocrate, s’empara du pouvoir en 1933. Trotsky décrivit le rôle d’Hitler ainsi: «La tâche politique consistait à fusionner les diverses couches de la petite-bourgeoisie en un tout grâce à leur hostilité commune au prolétariat. Comment améliorer les choses? Tout d’abord, écraser ceux qui sont au-dessous de vous. Impuissante devant le grand capital, la petite-bourgeoisie espère retrouver à l’avenir sa dignité sociale en menant la classe ouvrière à la ruine.»

2. Rosa Luxembourg (1871-1919) était l’une des grandes dirigeantes dans l’histoire du mouvement marxiste et une farouche opposante du révisionnisme et de l’opportunisme avant la Première Guerre mondiale. Une fondatrice du Parti social-démocrate polonais et une dirigeante de l’aile gauche du Parti social-démocrate allemand, elle s’opposa au soutien de la Première Guerre mondiale par le parti. Bien qu’emprisonnée en 1915, elle organisa avec Karl Liebknecht (1871-1919) la Ligue spartakiste, qui devint ensuite le Parti communiste allemand. Libérée par la révolution de novembre 1918, elle fut une dirigeante du soulèvement spartakiste. Ce soulèvement fut écrasé en janvier 1919, et elle fut assassinée ainsi que Liebknecht sur les ordres de Gustave Noske, ministre social-démocrate de la Guerre dans le gouvernement Eben-Soheidemann. Son œuvre la plus connue est Réforme ou Révolution, une polémique dirigée contre le révisionniste allemand Édouard Bernstein.[retour]

3. Pablistes. Membres d’un courant révisionniste qui s’est développé au sein de la Quatrième Internationale à la fin des années 40 et au début des années 50 sous la direction de Michel Pablo. Son principal porte-parole aujourd’hui est le professeur belge Ernest Mandel. Le pablisme s’est développé en une tendance prolétarienne, ce qui a rendu nécessaire une scission dans la Quatrième Internationale en 1953 lorsque les trotskystes orthodoxes, sous la direction du dirigeant du SWP américain, James P. Cannon, ont formé le Comité international de la Quatrième Internationale. Les pablistes ont prétendu initialement que l’établissement, après la Deuxième Guerre mondiale, d’«États tampons» en Europe de l’Est par la bureaucratie soviétique (Pologne, Tchécoslovaquie, etc.) démontrait que, sous la pression d’un mouvement de la classe ouvrière, le stalinisme serait forcé de jouer un rôle révolutionnaire malgré son passé de trahisons. Le pablisme a louangé les États de l’Europe de l’Est comme les premiers exemples de la manière dont le socialisme serait réalisé dans la prochaine période historique, qui pourrait durer des siècles. En fait, ces États se sont écroulés en 1989. Ils ont également affirmé que la direction petite-bourgeoise de Fidel Castro avait établi un État ouvrier à Cuba indépendamment de la mobilisation révolutionnaire de la classe ouvrière. Dans plusieurs pays d’Amérique latine, les pablistes ont prôné la théorie de la guérilla paysanne, ce qui a mené à l’extermination des cadres trotskystes à travers le continent. Bien que les pablistes se soient présenté comme des représentants du trotskysme, leur rôle a été celui d’une agence de l’impérialisme et leur influence opportuniste a décimé les forces du trotskysme dans les années 50 et 60. Après l’écroulement des régimes staliniens en Union soviétique et en Europe de l’Est, les pablistes sont entrés en alliance ouverte avec le stalinisme. Ernest Mandel est devenu aujourd’hui un politicien bourgeois.[retour]

4. Isaac Deutscher (1907-1967) était actif dans l’Opposition de gauche en Pologne. Il est devenu un critique centriste du trotskysme et a rompu avec Trotsky sur la question de la fondation de la Quatrième Internationale. Il a élaboré les arguments défendus par les délégués polonais à la conférence de fondation de la Quatrième Internationale pour s’opposer à son établissement. Deutscher a émigré en Angleterre en 1942 et est devenu un collaborateur de The Economist. En 1948, il a publié une biographie critique, mais quand même favorable de Staline, à qui il a donné le crédit d’avoir réalisé de façon contradictoire les conquêtes de la Révolution d’octobre. Deutscher a écrit une trilogie biographique de Trotsky, Le prophète armé, Le prophète désarmé, et Le Prophète proscrit, dont le troisième volume contient un réquisitoire contre la Quatrième Internationale, qu’il caractérise de fiasco. Son point de vue a profondément influencé une couche au sein de la Quatrième Internationale, en particulier, Michel Pablo et Ernest Mandel.[retour]

5. Oliver Cromwell (1599-1658) était le dirigeant de la révolution bourgeoise anglaise. L’un des plus fermes puritains, il a atteint la renommée en tant que commandant militaire dans la guerre civile, mettant sur pied une nouvelle armée modèle regroupant ceux ayant de fermes convictions religieuses et des talents militaires. Cette armée a vaincu les royalistes, ainsi que des rébellions en Écosse et en Irlande. Après la guerre civile, Cromwell a non seulement exigé l’exécution du roi, mais a également combattu et vaincu des mouvements à l’intérieur et à l’extérieur de l’armée, comme les «Levellers» et les «Diggers», qui demandaient plus de démocratie et d’égalité sociale. Il est ensuite devenu une sorte de dictateur, bien qu’il ait refusé le titre de roi. Cromwell a contribué beaucoup à étendre la base du capitalisme, non seulement dans les affaires intérieures, mais aussi par des guerres coloniales. Cromwell a essayé plusieurs formes de gouvernement telles que le régime militaire et un Parlement nommé, mais est mort comme Seigneur sans avoir trouvé d’alternative politique satisfaisante à la monarchie. Bien que les Stuarts aient été restaurés moins de deux ans après sa mort, le mouvement qu’il a dirigé a modifié de façon irréversible les rapports entre les classes et l’équilibre politique.[retour]

6. James Burnham (1905-1982) était le dirigeant idéologique de l’opposition petite-bourgeoise au sein du Socialist Workers Party (SWP) américain en 1939-1940 et un opposant déclaré du matérialisme dialectique. L’opposition a tenté de réviser la position du parti pour la défense de l’Union soviétique après le pacte Staline-Hitler. Burnham a déserté vers le camp de la réaction impérialiste un mois à peine après la scission d’avril 1940. Dans son livre, «L’Héritage que nous défendons», David North fait l’observation suivante: «La lutte menée par Trotsky et le SWP contre la tendance Burnham-Shachtman a été un tournant politique dans le développement du SWP en parti prolétarien marxiste. Elle a marqué une rupture décisive du SWP avec des propagandistes petits-bourgeois qui étaient étrangers au mouvement ouvrier et qui avaient succombé aux pressions de classe exercées par l’impérialisme sur l’avant-garde révolutionnaire à la veille de l’entrée des États-Unis dans la Deuxième Guerre mondiale.»[retour]

7. Max Shachtman (1903-1972), ainsi que James Burnham ont mené l’opposition petite-bourgeoise dans le SWP. Shachtman avait été un membre fondateur du mouvement trotskyste américain en 1928, et il a publié plusieurs livres et pamphlets de Trotsky. Après la scission de 1940, Shachtman a organisé le Parti ouvrier, renommé ensuite Ligue socialiste indépendante. En 1958, il a adhéré à l’aile droite du Parti socialiste.[retour]

8. Sheila Torrance (1943- ) a rompu avec le mouvement trotskyste en 1985 au moment de l’effondrement du WRP (Workers Revolutionary Party) britannique, dont elle était alors secrétaire générale adjointe. Active dans sa jeunesse dans une organisation de jeunes sionistes et le mouvement de jeunes du Parti travailliste, Torrance a été gagnée au mouvement trotskyste au début des années 60 durant le travail d’entrée au sein du Parti travailliste mené par les trotskystes britanniques. En tant que secrétaire générale adjointe du WRP, son travail était limité entièrement à l’organisation. Attirée par l’activisme qui caractérisait le WRP durant les années de son déclin, elle est devenue notoire au sein du mouvement pour son indifférence aux questions politiques.[retour]

Après sa rupture avec le trotskysme, elle a initialement appuyé Gerry Healy, qui a été expulsé en 1985 du Comité international de la Quatrième Internationale et de sa section britannique d’alors, le WRP. Partisane enthousiaste du nationalisme bourgeois, Torrance a défendu la position que ceux qui bâtissent des partis ouvriers dans des pays comme l’Iran devraient être exécutés. Un an à peine après sa scission avec le CIQI, la tendance Healy-Torrance s’est elle-même divisée, Healy soutenant que Gorbatchev était le dirigeant de la révolution politique en Union soviétique. Torrance dirige présentement un groupe radical petit-bourgeois, un des restes du WRP, et louange sans réserve une série de nationalistes petits-bourgeois comme Fidel Castro, Mouammar Kadhafi et la direction de l’OLP.

9. Cliff Slaughter (1928- ) a été un membre dirigeant du mouvement trotskyste britannique depuis son départ du Parti communiste à la fin des années 50 jusqu’en février 1986, lorsqu’il mena une faction qui a fait scission avec le CIQI. En rompant avec le CIQI, Slaughter s’est basé sur une attaque contre l’histoire de la Quatrième Internationale écrite par l’ancien secrétaire général du WRP, Michel Banda, qui abandonna le WRP pour se joindre au Parti communiste à la fin de 1986. Lorsqu’il était membre du CIQI, Slaughter a joué un rôle important dans la lutte contre le révisionnisme pabliste. Durant la période de dégénérescence du WRP à partir de la fin des années 60 et du début des années 70, il a fourni les arguments théoriques pour la ligne politique de plus en plus opportuniste de la direction. À partir du début des années 70, il a mené un assaut systématique sur le programme du trotskysme. En 1972, Slaughter a écrit que des partis révolutionnaires ne seraient pas construits simplement «en amenant le programme du trotskysme sur l’avant-scène politique». À partir de 1982, Slaughter a joué le rôle clé dans la tentative de supprimer les critiques de la ligne du WRP qui avaient été soulevées au sein du CI. Durant la scission de 1985-86, Slaughter, lui qui a collaboré étroitement avec Healy sur une base sans principes pendant plusieurs années, a développé la théorie de la «dégénérescence similaire» des sections du CI et tenté d’orienter le CI sur une voie stalinienne. Après la scission, il a établi des rapports politiques avec une série de tendances pablistes, y compris Nahuel Moreno de l’Argentine. En décembre 1990, Slaughter a écrit: «Nous ne devons pas simplement partir du fait qu’il y aurait une sorte de “vrai” marxisme, que nous aurions toujours connu et préservé d’une façon ou d’une autre, et l’opposer à la fausse conscience résultant de plusieurs années de stalinisme.» Après un voyage en Union soviétique, il a affirmé: «Les marxistes ne peuvent partir de l’hypothèse que la classe ouvrière doit se défendre face à la restauration du capitalisme.» Slaughter dirige aujourd’hui l’une des factions du WRP.[retour]

10. Vaclav Havel (1936- ), un cinéaste tchèque et un dissident politique anticommuniste durant les années 70 et 80, a remplacé le stalinien Gustav Husak comme président de la Tchécoslovaquie en décembre 1989. Havel a participé aux manifestations de masse des étudiants et des ouvriers à la fin de 1989, mouvement qu’il qualifia de «révolution de velours». En tant que dirigeant du Forum civique petit-bourgeois, il a joué un rôle important pour mettre fin aux grèves des ouvriers d’usine qui avaient forcé la bureaucratie stalinienne à entrer en négociations avec le Forum civique. Le premier premier ministre de Havel était Marian Calfa, un stalinien notoire qui avait ordonné la répression des dissidents dans la première moitié de 1989. Dans les deux années suivantes, Havel s’est allié à l’impérialisme pour restaurer le marché capitaliste en Tchécoslovaquie aux dépens du niveau de vie de la classe ouvrière.[retour]

11. Lech Walesa (1942- ), l’un des principaux dirigeants du syndicat Solidarité formé en Pologne en 1980 après une grève des chantiers maritimes du port de Gdansk, au nord du pays. Walesa, un électricien, faisait partie de l’aile droite du mouvement Solidarité et a été porté à la direction par des gens comme Jacek Kuron. Walesa faisait partie des dirigeants de Solidarité qui étaient opposés dès le début au renversement du régime stalinien. Lorsque la loi martiale fut décrétée le 13 décembre 1981 par le président stalinien Wojciech Jaruzelski, Walesa a été initialement placé en résidence surveillée. Il a été ensuite emprisonné avec d’autres dirigeants du syndicat. En avril 1989, un accord fut conclu entre le gouvernement et la direction de Solidarité. Avec l’appui de Walesa, le dirigeant de Solidarité Tadeusz Mazovfiecki est devenu premier ministre sous Jaruzelski après des élections tenues en juin. Walesa a soutenu le gouvernement stalinien Solidarité, qui a été le premier en Europe de l’Est à mettre en oeuvre une politique économique de «traitement-choc», c’est-à-dire l’introduction rapide de mesures capitalistes. Il est devenu président de la Pologne en décembre 1990.[retour]

12. Ion Iliescu (1930- ), stalinien roumain, est devenu président de la Roumanie en décembre 1989, après la chute du régime stalinien de Nicolae Ceausescu. Iliescu a formé un gouvernement du Front de salut national qui exécuta Ceausescu le 25 décembre. Un ancien condisciple de Michaël Gorbatchev à l'Université de Moscou, Iliescu a adhéré à l’Union des jeunes communistes en 1944 et au parti communiste roumain en 1953. Sous le régime Ceausescu, il est devenu ministre de la Jeunesse en 1967, a servi 19 ans sur le Comité central et a été un membre candidat du Politburo du parti avant de tomber en disgrâce en 1981. Devenu président en 1989, il a déclaré son allégeance à la propriété privée et à l’économie de marché.[retour]

13. Tiers-état. Trotsky fait référence ici à la bourgeoisie révolutionnaire qui a enlevé le pouvoir à la noblesse féodale lors de la Révolution française qui a éclaté en 1789 dans la France féodale, trois «états» ou groupes sociaux (le clergé, la noblesse et le tiers-état) étaient représentés dans une institution connue sous le nom d’états généraux. Ceux-ci ont été convoqués en mai 1789 après un intervalle de 175 ans et le 17 juin, ils furent transformés sous l’initiative des députés du tiers-état en Assemblée nationale, qui se proclama Assemblée constituante le 9 juillet et devint l’organe suprême de la France révolutionnaire.[retour]

14. Commune de Paris. Le gouvernement révolutionnaire ouvrier établi à Paris le 18 mars 1871 par une révolution prolétarienne. Au lendemain de la défaite française dans la guerre franco-prussienne, la bourgeoisie de France avait cherché à céder Paris aux Allemands afin de se protéger de la colère révolutionnaire du prolétariat. La Commune a été le premier exemple de dictature prolétarienne dans l’histoire, et a été décrite par Marx comme «un gouvernement essentiellement ouvrier, le produit de la lutte des producteurs contre la classe possédante, la forme politique finalement découverte pour réaliser l’émancipation économique des travailleurs». La Commune a résisté 73 jours, jusqu’au 28 mai 1871, lorsqu’elle fut cruellement supprimée par la bourgeoisie dirigée par Thiers. Marx et Engels ont conclu de l’expérience de la Commune que «la classe ouvrière ne peut pas se contenter de saisir l’appareil d’État existant et de le mettre à son service». L’État de la bourgeoisie devra être écrasé.[retour]