Les puissances européennes craignent une perte d’influence dans les Balkans après l’échec du sommet de Londres

Par Julie Hyland
19 juillet 2018

Le sommet de l’Union européenne (UE) sur les Balkans occidentaux à Londres lundi dernier a été éclipsé par la crise politique du gouvernement conservateur au sujet du Brexit.

Des dirigeants politiques et économiques d’Albanie, de Bosnie-Herzégovine, du Kosovo, de Macédoine, du Monténégro, de Croatie et de Serbie y ont participé, ainsi que plusieurs dirigeants européens, dont la chancelière allemande Angela Merkel et le Premier ministre polonais Mateusz Morawiecki.

L’événement faisait partie du processus de Berlin, mis en place par l’Allemagne en 2014. Il visait à maintenir fermement les pays des Balkans dans le cadre des actions de l’UE et de l’OTAN contre la Russie, dans des conditions où l’UE a effectivement stoppé le processus d’adhésion suivant le krach financier de 2008. Ce qui se dit maintenant, c’est qu’aucun pays ne sera accepté avant 2025 au plus tôt.

Les commentateurs avaient déjà noté l’ironie de l’accueil du sommet par Londres alors qu’il tente de quitter l’UE. Mais le Royaume-Uni veut prouver qu’il continuera à jouer un rôle en Europe, en particulier dans ces domaines stratégiques, après le Brexit.

Le communiqué de presse du gouvernement sur la réunion a déclaré : « Le Royaume-Uni veut une région des Balkans occidentaux forte, stable et prospère. En accueillant le sommet à Londres, nous démontrons notre intérêt et notre implication dans la stabilité de la région au-delà de notre sortie de l’UE ».

Plus fondamentalement, le groupe de réflexion basé à Londres, Emerging Europe (l’Europe émergeant), a noté les commentaires du correspondant des médias serbe installé au Royaume-Uni, Siniša Lepojević :
« Les Balkans, et notamment les pays des Balkans qui ne sont pas membres de l’UE, restent le seul espace où les Britanniques peuvent “faire étalage de leur force”, car ils quitteront l’UE en mars 2019. Ils ont besoin d’une présence dans cette partie de l’Europe, après le Brexit, Londres n’aura plus que l’OTAN et les Balkans occidentaux. »

Il était prévu que Boris Johnson – en tant que secrétaire aux Affaires étrangères – annonce une augmentation du financement de la région à 80 millions de livres en 2020-2021 et le lancement d’une dotation britannique de 10 millions de livres pour « développer les compétences numériques et les perspectives d’emploi » des jeunes dans la région, dans le cadre d’un Programme pour les entrepreneurs du commerce mondial. Mais son public a été laissé dans l’attente.

Initialement, il a été annoncé que Johnson a été retardé en raison d’une réunion d’urgence sur les derniers empoisonnements au « Novichok » à Salisbury. Il est rapidement apparu qu’il était, en fait, réuni avec ses conseillers, préparant sa démission du cabinet contre les propositions de « Brexit doux » du Premier ministre Theresa May.

En fin de compte, malgré les déclarations communes sur « les relations de bon voisinage, les crimes de guerre et les personnes disparues » et « les principes de l’échange d’informations dans le domaine de l’application de la loi », peu de choses ont émergé de la réunion.

L’UE s’est engagée à investir jusqu’à 150 millions d’euros en 2019-2020, pour aider à « débloquer les investissements privés dans un large éventail de secteurs […] s’attaquant ainsi aux principaux goulots d’étranglement qui entravent l’accès au financement dans la région ».

Mais il n’y avait pas de progrès vers l’adhésion. Outre l’Albanie, les six pays des Balkans occidentaux qui veulent désormais rejoindre l’UE : la Serbie, le Monténégro, la Bosnie-Herzégovine, le Kosovo et la Macédoine sont tous sortis de l’effondrement de la Yougoslavie, activement soutenue par les puissances américaines et européennes pour assurer leur hégémonie sur les Balkans.

Mais, comme indiqué précédemment, les régimes qu’ils ont aidé à mettre en place sont si corrompus et liés au crime organisé que la réalisation de la promesse d’adhésion à l’UE déstabiliserait davantage le bloc.

En mai, le sommet entre l’UE et les Balkans occidentaux à Sofia avait remis à plus tard l’ouverture des négociations d’adhésion avec la Macédoine et l’Albanie et ne faisait aucune mention plus spécifique à l’adhésion ou à un élargissement de l’UE. C’était en dépit de l’accord Grèce-Macédoine pour résoudre le différend de 25 ans sur le nom de ce dernier, de sorte que l’ancienne République yougoslave de Macédoine (FRYOM) devient maintenant la Macédoine du Nord.

Juste quelques jours après le sommet de Londres, l’UE a imposé des conditions supplémentaires à la candidature de la Bulgarie à l’euro. Parmi ceux-ci figurent les tests de résistance de la banque centrale européenne et la révision de la qualité des actifs de ses banques avant même que leur application ne soit considérée en juillet 2019. Le Financial Times a estimé que les obstacles rencontrés par la Bulgarie – qui a rejoint l’UE en 2007 – étaient la preuve que l’UE « changeait discrètement ses critères d’adhésion à la zone euro » par souci de stabilité financière.

Cependant, l’échec de l’intégration des pays des Balkans occidentaux a ouvert de l’espace dans la région pour les concurrents de l’Europe et des britanniques. Cela menace de devenir un trou béant dans des conditions où le président américain Donald Trump a lancé une grenade dans l’alliance transatlantique, affirmant clairement qu’il favorise l’éclatement de l’UE, et il a même critiqué l’OTAN.

La débâcle du sommet a provoqué la consternation dans les cercles dirigeants britanniques.

The Economist se plaint : « Merci à Boris Johnson, pour une vraie farce d’un sommet ouest balkanique à Londres » qui ressemblait parfois à un « Carry on » [une série célèbre et très appréciée de films comiques britanniques].

Le Financial Times a averti que « l’influence décroissante de l’UE ouvre un vide dangereux dans les Balkans », écrivant que le spectacle décevant de Johnson était une « métaphore appropriée » pour le « désintérêt des dirigeants ouest-européens pour les Balkans ».

Se plaignant qu’une « occasion historique […] court le risque d’être perdue », elle a ajouté qu’elle a ouvert « un vide que d’autres puissances – la Chine et la Russie – cherchent à combler. »

Le FT a noté que le week-end précédent, la Chine avait organisé son propre sommet avec 16 pays d’Europe centrale et orientale en Bulgarie, « où Pékin prodiguait des promesses d’investissement » en accusant la Russie d’être « fomentatrice de troubles » en essayant de contrecarrer l’expansion de l’OTAN.

Le septième sommet des PECO-Chine intervient alors que Pékin investit massivement dans la région dans le cadre de son Initiative ceinture et route (la nouvelle route de soie) à 1000 milliards de dollars. Il a mis des millions de dollars dans la construction et la réparation d’infrastructures en Serbie – très endommagées par les bombardements de l’OTAN il y a une vingtaine d’années – dont une autoroute de 740 millions de dollars reliant Belgrade au Monténégro et un projet d’investissement de 3 milliards de dollars.

La Chine est accusée d’avoir soutenue politiquement la Serbie contre les demandes de l’UE et des États-Unis de reconnaître le Kosovo, et Belgrade est considérée comme un allié des Russes.

La société chinoise COSCO exploite le port grec du Pirée, l’un des principaux investissements dans ce pays qui a été ravagé par l’austérité de l’UE. Le Groupe China Everbright possède l’aéroport international de Tirana, en Albanie, tandis que les sociétés chinoises investissent dans les champs pétrolifères du pays.

La Pologne et la Hongrie font également partie de l’initiative 16 +1, et les gouvernements de droite de ces pays se sont à plusieurs reprises opposés à l’UE. Politico, écrivant sur des dénonciations de Trump de l’Allemagne – qui est la cible des sanctions américaines contre l’UE – a cité James Carafano, de la fondation conservatrice de droite basée à Washington. Carafano a noté que : « certains pays d’Europe de l’Est et du Centre ressentent l’influence de l’Allemagne sur le continent et pourraient prendre plaisir à l’approche de Trump à Berlin. « Les gens disent : ‘Pourquoi fait-il tant d’ennemis en Europe ?’, mais je dis : ‘Il pourrait se faire beaucoup d’amis en Europe’," a déclaré Carafano, citant la Pologne comme un exemple. »

(Article paru d’abord en anglais le 17 juillet 2018)