L’entrevue de David Harvey avec Jacobin sur le Capital de Marx

Une promotion de la politique petite-bourgeoise de pseudo-gauche

Par Nick Beams
30 juillet 2018

Le magazine Jacobin, organe officieux du milieu pseudo-gauche de la classe moyenne, et surtout des Democratic Socialists of America, a publié une entrevue avec l’universitaire David Harvey censée montrer pourquoi le Capital de Marx «demeure le guide principal pour comprendre – et surmonter – les horreurs du capitalisme».

Diversement décrit comme un théoricien social, un géographe matérialiste-historique et parfois un marxiste, Harvey a attiré un large public au cours de la dernière décennie après la crise financière mondiale, grâce à des conférences en ligne sur le Capital et plusieurs livres qui critiquent le capitalisme et ses irrationalités.

L’intérêt pour ses écrits et ses conférences, en particulier parmi les jeunes et les étudiants, est une conséquence de l’hostilité grandissante au capitalisme de plus en plus discrédité, et de la réceptivité croissante envers le socialisme, ainsi que d’un tournant vers Marx dans la recherche de réponses aux crises engendrées par l’effondrement de l’ordre capitaliste.

Mais tout comme l’ensemble du travail de Harvey, cette entrevue ne sert aucunement à mieux comprendre Marx, mais à empêcher toute compréhension de son chef-d’œuvre, afin de l’adapter aux sensibilités politiques et au style de vie d’un public «de gauche» de classe moyenne.

C’est ce qui ressort dès le début de l’entrevue. Lorsqu’on lui demande de donner un aperçu des trois livres du Capital, Harvey répond: «Marx est très préoccupé par les détails, et il est parfois difficile d’avoir une idée exacte de ce que représente le concept du Capital». Il s’agit là d’un reproche récurrent, datant pratiquement de la publication du Capital, à savoir qu’il est trop difficile et trop dense pour être compris.

Le Capital n’est certainement pas une œuvre facile à lire, mais cette difficulté ne provient pas de son auteur, mais du fait que le capitalisme est la forme la plus complexe d’organisation socio-économique dans le développement historique de l’humanité.

Cependant, comme Harvey le sait bien, Marx a fourni une explication très claire du fil conducteur de ses travaux théoriques.

Dans la postface de la deuxième édition du Capital, Marx cite favorablement un critique russe de la première édition publiée en 1867 qui avait exposé la logique objective de son analyse.

Le critique avait commencé par citer la célèbre Préface à la Critique de l’économie politique de Marx, publiée en 1859, dans laquelle il exposait les bases matérialistes de sa méthode.

Marx y avait écrit: «Dans la production sociale de leur existence, les hommes entrent en des rapports déterminés, nécessaires, indépendants de leur volonté, rapports de production qui correspondent à un degré de développement déterminé de leurs forces productives matérielles… De formes de développement des forces productives qu'ils étaient ces rapports en deviennent des entraves. Alors s'ouvre une époque de révolution sociale.»

S’appuyant sur cette explication, le critique russe conclut: «Ainsi donc, Marx ne s'inquiète que d'une chose; démontrer par une recherche rigoureusement scientifique, la nécessité d'ordres déterminés de rapports sociaux, et, autant que possible, vérifier les faits qui lui ont servi de point de départ et de point d'appui. Pour cela il suffit qu'il démontre, en même temps que la nécessité de l'organisation actuelle, la nécessité d'une autre organisation dans laquelle la première doit inévitablement passer, que l'humanité y croie ou non, qu'elle en ait ou non conscience».

En d’autres termes, le Capital était le produit de la théorie du matérialisme historique, élaborée par Marx et Engels à la fin des années 1840, appliquée à l’analyse de la société capitaliste dans laquelle la relation sociale de production fondamentale était l’achat et la vente de la force de travail d’une nouvelle classe sociale: la classe ouvrière, engendrée par cette société. Il s’agissait de démontrer comment le développement même des forces productives auxquelles ce nouvel ordre social avait donné naissance entrait inévitablement en conflit avec les relations sociales sur lesquelles il était fondé, conduisant à la révolution sociale et à la transition vers une forme nouvelle et supérieure de société.

Le Capital développait une analyse scientifique de la société capitaliste, mais il ne s’agissait pas d’un traité académique. Il a été écrit dans le but de fournir à la classe ouvrière, le fossoyeur historique du capitalisme, les armes théoriques nécessaires pour son renversement et la transition vers un ordre socio-économique supérieur, le socialisme international.

Il est donc révélateur que dans l’entrevue avec Harvey sur le Capital et sa signification, les mots «révolution sociale» et «classe ouvrière» n’apparaissent même pas.

Quel est donc le contenu essentiel de l’entretien? Il s’agit de déguiser sous une terminologie superficiellement marxiste la politique de pseudo-gauche petite-bourgeoise, qui proteste contre quelques dysfonctionnements du système capitaliste. Elle ne se préoccupe pas de son renversement, mais plutôt de «changements de mode de vie». Son rôle est de détourner quiconque cherche à tirer des réponses d’une sérieuse étude et compréhension du chef-d’œuvre de Marx.

Harvey présente les trois livres du Capital comme une sorte de collage, comme si Marx avait dit: «Dans le premier livre, je m’occupe de ceci, dans le deuxième livre je m’occupe de cela et dans le troisième livre je m’occupe d’autre chose».

Il poursuit en affirmant que Marx considère «la totalité de la circulation du capital», mais se heurte ensuite à une difficulté, parce que Marx n’aurait pas terminé les deuxième et troisième livres (ils ont été édités par Engels à partir des brouillons de Marx) et qu’ils «ne sont donc pas aussi satisfaisants que le premier livre.»

Le résultat de cette focalisation sur la circulation est double. Premièrement, cela donne l’impression qu’il n’y a pas de logique inhérente à la présentation de Marx. Deuxièmement, il minimise la priorité accordée à la production capitaliste, en la dissolvant dans le processus de circulation, une approche qui, comme nous le verrons, est essentielle pour la perspective politique de Harvey.

Contrairement à Harvey, Marx décrit la logique des trois livres de façon très claire, et l’expose au début du troisième livre.

Il y explique que le premier livre concerne le processus de production capitaliste lui-même, en laissant de côté les influences secondaires externes sur ce processus. Mais il remarque également que l’analyse ne complète pas le cycle de vie du capital et c’est pourquoi, dans le deuxième livre, il examine comment le processus de production est complété par le processus de circulation.

Dans le troisième livre, il «propose de rechercher et de caractériser les formes concrètes qui surgissent du mouvement du capital considéré dans son entier».

«Les formes concrètes, que les capitaux revêtent dans la production et dans la circulation, écrit-il, ne correspondent qu'a des cas spéciaux; celles que nous analyserons dans ce volume se rapprochent graduellement de ce qui se présente dans la société, sous l'influence de la concurrence et par l'action des capitaux les uns sur les autres, ainsi que dans la conscience même des agents de la production.»[1]

La méthode matérialiste employée par Marx consiste à s’élever des formes les plus abstraites au concret. Le Capital commence donc par la forme embryonnaire de l’économie capitaliste, la marchandise, dans laquelle le produit du travail humain – la base de toute société – se présente sous la forme sociale d’un produit fabriqué pour l’échange.

Lénine a noté l’importance de ce point de départ:

«Marx, dans le Capital, analyse d'abord le rapport de la société bourgeoise (marchande) le plus simple, habituel, fondamental, le plus massivement répandu, le plus ordinaire, qui se rencontre des milliards de fois: l'échange des marchandises. L'analyse fait apparaître dans ce phénomène élémentaire (dans cette «cellule» de la société bourgeoise) toutes les contradictions (ou les germes de toutes les contradictions) de la société contemporaine. L’exposé nous montre ensuite le développement (et la croissance et le mouvement) de ces contradictions et de cette société dans la somme de ses diverses parties, depuis son début jusqu'à sa fin». [2]

A partir de l’analyse de la marchandise et de la valeur, Marx révèle l’origine de l’argent comme expression matérielle de la valeur. L’analyse de la monnaie révèle la nature du capital en tant que valeur qui s’augmente elle-même.

L’avancée la plus décisive de Marx a été de découvrir la source de cette augmentation. La question qui avait torturé les esprits des économistes politiques classiques qui avaient précédé Marx, en particulier ses deux principaux représentants, Adam Smith et David Ricardo, était de savoir comment un surplus pouvait se produire sur la base de relations du marché dans lesquelles les équivalents s’échangeaient contre des équivalents. En particulier, comment la valeur pouvait-elle s’augmenter, si les équivalents étaient échangés contre des équivalents selon les lois du marché?

Marx a établi que la marchandise vendue par le travailleur au capitaliste, l’échange le plus important de la société capitaliste, ne représentait pas son travail, comme cela avait été maintenu auparavant, mais la capacité de travailler, ou la force de travail.

Comme toute autre marchandise, sa valeur était déterminée par le temps qu’il fallait pour la reproduire, c’est-à-dire par la valeur des produits nécessaires pour subvenir aux besoins du travailleur et lui permettre d’élever une prochaine génération de travailleurs salariés.

La plus-value appropriée par le propriétaire capitaliste des moyens de production, à qui le travailleur a vendu sa force de travail, provient de la différence entre la valeur de la force de travail et la valeur créée par le travailleur au cours de la journée de travail. C’est-à-dire, bien qu’il faille, disons, trois heures pour que le travailleur reproduise la valeur de sa force de travail, la journée de travail est bien plus longue, et la valeur produite en ce temps supplémentaire, ou la plus-value, revient au capital.

Cette découverte marquante avait de vastes conséquences politiques. Marx n’était pas du tout le premier socialiste. D’autres avant lui avaient critiqué de façon tranchante le fonctionnement du système capitaliste et souligné ses dysfonctionnements, l’exploitation croissante de la classe ouvrière et l’augmentation des inégalités sociales. Mais comme écrivait Engels:

«Certes, le socialisme antérieur critiquait le mode de production capitaliste existant et ses conséquences, mais il ne pouvait pas l’expliquer, ni par conséquent en venir à bout; il ne pouvait que le rejeter purement et simplement comme mauvais.»[3]

Il fallait comprendre le mode de production capitaliste comme étant nécessaire au cours d’une période historique donnée, poursuit Engels, exposer la nécessité de son effondrement, et dévoiler sa nature réelle. Les critiques avaient attaqué ses conséquences maléfiques plutôt que de révéler la chose elle-même. C’est ce qu’avait permis la découverte de la plus-value.

Avec ces deux grandes découvertes, conclut-il, la conception matérialiste de l’histoire et la révélation du secret de la production capitaliste, le socialisme était devenu une science. L’étape suivante consistait à élaborer son fonctionnement en détail.

En mettant à nu la source de cette exploitation dans les relations sociales du capitalisme lui-même, les découvertes de Marx ont démontré que la classe ouvrière était non seulement une classe exploitée, mais aussi une classe révolutionnaire. C’est-à-dire que pour assurer sa propre émancipation, la classe ouvrière devait renverser tout le système des rapports sociaux bourgeois, dérivés du travail salarié, sur lequel le capitalisme était fondé.

L’un des «détails» les plus importants qu’évoquait Engels était la façon dont se manifestait dans l’économie capitaliste la contradiction entre la croissance des forces productives et les rapports sociaux basés sur le travail salarié – contradiction qui était la force motrice de la révolution sociale.

C’est ce que Marx avait découvert dans son analyse de la tendance à la baisse du taux de profit. Il avait démontré que cette tendance – la contradiction fatale du mode de production capitaliste dont le force motrice est le profit – découlait du développement même des forces productives auxquelles il avait donné naissance.

La seule source de la plus-value et du profit, base de la capacité du capital à s’augmenter lui-même, est le travail vivant de la classe ouvrière. Mais plus le capital croît, plus l’extraction de plus-value nécessaire à perpétuer son expansion croît également. Dans la mesure où l’extraction de plus-value ne suit pas le rythme de la croissance du capital, le taux de profit tend à baisser. Ceci entraîne une crise à laquelle le capital réagit en réorganisant la production, afin d’intensifier l’exploitation et de perpétuer le cycle. Mais le développement même de ces crises, de plus en plus graves, pousse la classe ouvrière à lutter contre le système capitaliste et sa classe dirigeante.

C’est la source des réalités de la «vie quotidienne», comme le dit Marx, dans laquelle nous voyons la vaste accumulation des richesses et une croissance énorme des forces productives et de la productivité sociale du travail d’une part, et la croissance de la pauvreté, de la misère et de la dégradation, accompagnée d’inégalités sociales de plus en plus importantes d’autre part.

La découverte du secret de la plus-value à la base du processus d’accumulation capitaliste et des contradictions qui en découlent, avait, comme nous l’avons noté, de vastes conséquences politiques. Elle concrétisait, comme Marx l’avait exposé dans ses premiers écrits, le rôle révolutionnaire de la classe ouvrière.

«Il ne s'agit pas de savoir quel but tel ou tel prolétaire, ou même le prolétariat tout entier, se représente momentanément. Il s'agit de savoir ce que le prolétariat est et ce qu'il sera obligé historiquement de faire, conformément à cet être. Son but et son action historique lui sont tracés, de manière tangible et irrévocable dans sa propre situation, comme dans toute l'organisation de la société bourgeoise actuelle.»[4].

La clé de la politique de Harvey est son rejet et son hostilité totale envers l’analyse faite par Marx du rôle révolutionnaire de la classe ouvrière au cœur du Capital. Par conséquent, en ce qui concerne son «socialisme», il est perdu dans le brouillard des conceptions pré-marxistes.

«Le capital a développé la capacité, sur le plan technologique et organisationnel, de créer un monde bien meilleur», dit-il dans l’entrevue de Jacobin. Mais ceci a lieu à travers des relations sociales de domination plutôt que d’émancipation. C’est la contradiction centrale. Et Marx ne cesse de répéter: «Pourquoi n’utilisons-nous pas toute cette capacité technologique et organisationnelle pour créer un monde libérateur plutôt qu’un monde de domination?».

Harvey suit ici la voie empruntée dans le passé par les «théoriciens sociaux» qui, tout en identifiant certaines des irrationalités du mode de production capitaliste, ont séparé l’analyse scientifique du capitalisme de Marx de son but central, c’est-à-dire d’armer la classe ouvrière pour les luttes révolutionnaires dans lesquelles elle est projetée par les crises du système du profit.

L’école de Francfort, par exemple, anticipait qu’une transformation sociale – dans la mesure où elle en désirait une – proviendrait de la «critique culturelle» des dysfonctionnements du capitalisme et de la «consommation».

Paul Sweezy, le «marxiste indépendant» des années 1960, passait sous silence la classe ouvrière dans les pays capitalistes avancés et glorifiait les mouvements de libération nationale dans ce qui était encore appelé le Tiers Monde.

Herbert Marcuse, le chouchou de la Nouvelle Gauche dans les années 1960, soutenait que la source du progrès social se trouvait parmi les sections marginalisées de la société, alors que la classe ouvrière était totalement intégrée dans la société capitaliste avancée – et représentait même une base sociale pour le fascisme.

Grâce à son analyse matérialiste de l’histoire, Marx a compris que le progrès des forces productives du capitalisme avait établi les fondements embryonnaires d’une future société socialiste, émancipée de l’exploitation et de la domination de classe, et «dans laquelle le libre développement de chacun est la condition du libre développement de tous».

Mais il a rejeté comme utopiste toute perspective qui faisait dépendre la transformation socialiste d’une mise en opposition de ce qui était possible sous une autre forme d’organisation sociale à ce qui existait actuellement dans la société capitaliste. Une telle perspective réduisait le socialisme à la critique de la société capitaliste par des individus «éclairés».

La question cruciale pour Marx était de savoir quelle était la force matérielle sociale – la classe – créée par la société capitaliste elle-même, qui serait la force motrice de cette transformation. Aujourd’hui, la question n’est pas que le socialisme sera plus avantageux pour l’humanité – un fait déjà évident à l’époque de Marx – mais que le socialisme est une nécessité historique pour la survie et le progrès de l’humanité.

Au contraire de la présentation de Harvey, les contradictions du capitalisme ne se réduisent pas au contraste entre ce qui serait possible sous le socialisme, par rapport à ce qui est possible dans la réalité présente. Elles proviennent plutôt de l’inévitable appauvrissement de la classe ouvrière, du développement de formes autoritaires de gouvernement et de la guerre, qui menacent la destruction même de la civilisation humaine et une rechute dans la barbarie. Pour que le socialisme devienne une réalité et non seulement un fantasme du progrès humain, il doit y avoir une force sociale dans la société capitaliste dont les intérêts matériels la poussent à sa réalisation. Cette force est la classe ouvrière, c’est-à-dire la classe séparée du contrôle et de la propriété des forces productives qui est obligée, pour soutenir son existence, de vendre sa force de travail.

L’un des développements historiques les plus importants des trois dernières décennies a été la prolétarisation de la majorité de la population mondiale, dorénavant obligée de vendre sa force de travail. Des centaines de millions de paysans en Chine, en Inde et ailleurs ont été transformés en travailleurs salariés, tandis que dans les pays capitalistes avancés, des centaines de millions de personnes, employées dans des professions autrefois considérées de «classe moyenne» aisée, ont découvert, à travers la suppression d’emplois, la réduction d’effectifs et des salaires, qu’ils sont des prolétaires n’ayant rien d’autre à vendre que leur force de travail, pas moins que les millions d’employés d’usines.

Dans sa critique des socialistes utopistes de son temps, Marx soulignait qu’ils rêvaient de la réalisation expérimentale de leur utopie sociale en s’opposant à toute action politique de la classe ouvrière.

Il est donc révélateur que, dans son entrevue, Harvey ne mentionne pas la résurgence du mouvement de la classe ouvrière, manifestée dans les grèves généralisées des enseignants aux États-Unis, les mouvements de grève en Europe et en Asie du Sud après des décennies de répression par les syndicats et les partis sociaux-démocrates, et se concentre sur les mouvements réclamant un nouveau «mode de vie».

«En ce moment, il y a des révoltes contre certains aspects de la réalité contemporaine», écrit-il. «Le monde se dit: "Écoute, on veut quelque chose de différent". Je trouve des petites communautés partout dans les zones urbaines, et aussi dans les zones rurales, où les gens essaient d’adopter un mode de vie différent. Ceux qui m’intéressent le plus sont ceux qui utilisent les nouvelles technologies, comme les téléphones cellulaires et l’Internet, pour créer un mode de vie alternatif avec des formes de rapports sociaux différentes de celles qui caractérisent les entreprises, avec des structures hiérarchiques de pouvoir, que nous rencontrons dans notre vie quotidienne. Le combat pour un mode de vie diffère du combat pour les salaires ou les conditions de travail dans une usine.»

Bien sûr, Harvey ne s’arrête pas là. Autrement, il perdrait rapidement toute crédibilité aux yeux de ceux qui le considèrent comme un interprète et enseignant de la pensée de Marx. Il soutient donc que ceux qui luttent pour des questions de «mode de vie», de «race» ou d’environnement doivent reconnaître, du point de vue de la totalité du capital, le lien entre ces luttes et la manière dont elles découlent des formes de production. Selon Harvey, le fait de les combiner nous fournit une conception de la nature de la société capitaliste «et du genre de mécontentements et d’aliénations qui proviennent des différentes composantes de la circulation du capital, identifiées par Marx».

Harvey reconnaît l’existence de la lutte de la classe ouvrière, même si elle est passée sous silence dans l’entrevue, mais il l’identifie à la simple lutte pour les salaires et les conditions de travail dans une usine donnée, et donc à une perspective purement syndicale.

Mais comme le perçoivent présentement les travailleurs sur la base de leurs propres expériences, même les luttes qui débutent dans ce cadre limité posent rapidement des questions politiques plus larges. Les travailleurs qui luttent pour l’amélioration des salaires et des conditions de travail sont immédiatement confrontés non seulement aux patrons d’entreprises individuelles où ils travaillent, mais aussi aux appareils de la bureaucratie syndicale et, derrière eux, aux gouvernements capitalistes et à l’Etat.

Toute lutte de la classe ouvrière, qu’elle soit déclenchée par des revendications salariales, les conditions sociales, la santé, les pensions ou encore le recours croissant à la censure d’Internet pour l’empêcher de s’organiser, l’oppose de plus en plus directement à l’organisation capitaliste de la société, et soulève la question politique, à savoir quelle classe détient le pouvoir. Comme Marx l’a dit, toute lutte de classe devient ainsi une lutte politique.

L’objectif politique du travail de Harvey est donc évident. Il veut subordonner les luttes de la classe ouvrière à la politique de la pseudo-gauche et des classes moyennes obsédées par les questions d’orientation sexuelle, de style de vie et d’identité individuelle, et non de classe.

Cette orientation politique explique pourquoi Harvey, dans la mesure où il traite des questions d’économie politique et de la structure du Capital, minimise l’importance centrale de la production et l’enterre sous le processus de la circulation du capital.

Il soutient que si l’on veut vraiment comprendre la conception marxiste du capital, «alors on ne peut pas simplement affirmer qu’il ne s’agit que de production. C’est une question de circulation. Il s’agit d’apporter le produit au marché et de le vendre, puis de distribuer les profits.»

Les questions soulevées par la circulation et la distribution des profits sont, bien sûr, vitales pour comprendre l’économie capitaliste, son mouvement et ses contradictions. Mais la question clé est la suivante: qu’est-ce qui se trouve à la base de la société, de ses rapports politiques et au sein de l’appareil d’État, et quelle est la force motrice de son développement?

Dans le troisième livre du Capital, Marx y répond comme suit:

«La forme économique spéciale sous laquelle le sur-travail non payé est extorqué au producteur immédiat détermine le rapport de souveraineté et de dépendance, qui a sa source immédiate dans la production et qui à son tour réagit sur elle. Sur ce rapport se base toute la structure économique de la communauté, résultant des conditions mêmes de la production, et par cela même sa structure politique.»

C'est dans le rapport direct entre le propriétaire des moyens de production et le producteur immédiat, poursuit Marx, «rapport qui dans chaque cas correspond naturellement à un stade déterminé du développement du procédé de travail et de sa productivité sociale – que nous trouvons chaque fois le secret intime, la base cachée de toute la construction sociale et par conséquent de la forme politique du rapport de souveraineté et de dépendance, en un mot de la forme de l’État» [5].

Comme le souligne Marx, les mêmes formes économiques peuvent présenter des variations et des gradations dans les formes du pouvoir politique, en fonction d’une série de facteurs externes et de circonstances historiques. Mais il ne fait aucun doute que le contenu essentiel de ces différentes formes politiques est le mode d’extraction de plus-value des producteurs immédiats.

Le premier livre du Capital s’intéresse à la manière dont, dans le capitalisme, un mode de production historique spécifique, ce surplus de travail non rémunéré est extrait des producteurs immédiats, la classe ouvrière, sur la base des rapports sociaux du travail salarié pour produire la plus-value.

Harvey veut minimiser ou simplement dissoudre cet élément fondamental en soulignant que le capitalisme ne se limite pas à la simple production de plus-value – il y a aussi le processus de réalisation, détaillé dans le deuxième livre et le processus de la distribution dans le troisième livre.

Par contre, la base fondamentale du capitalisme est la production – non pas la production de marchandises en tant que telle, ou des moyens de production, la production des besoins matériels de la société en tant qu’organisme vivant – mais la production de la plus-value qui constitue la force motrice essentielle de cette société.

Le deuxième livre porte sur les rapports relatifs à la réalisation. Mais il faut souligner qu’il s’agit de la réalisation de la plus-value, c’est-à-dire comment la forme marchandise se transforme en forme argent pour que le processus d’extraction de plus-value puisse recommencer. Similairement, le troisième livre traite de la répartition de cette plus-value entre les différents propriétaires sous forme de profit, d’intérêt et de rente.

Dans ses écrits récents, Harvey a laissé voir le lien qui existe entre sa perspective politique et le fait de se concentrer sur le processus de la circulation et de la réalisation au détriment du rôle central de la production de plus-value.

Dans son dernier livre, Marx, Capital and the Madness of Economic Reason, Harvey écrit:

«Les luttes au point de valorisation ont inévitablement un caractère de classe… Celles au point de réalisation se concentrent sur les acheteurs et les vendeurs et déclenchent des luttes contre les pratiques prédatrices et l’accumulation par dépossession sur le marché... De telles luttes ne sont pas bien théorisées. Dans le domaine de la reproduction sociale, les questions de hiérarchie sociale, de genre, de sexualité, de parenté, de famille, etc. deviennent beaucoup plus prédominantes et l’accent politique principal est mis sur les qualités de la vie quotidienne plutôt que sur le processus de travail. Ces luttes ont souvent été ignorées dans la littérature marxiste.»

La conséquence de cette minimisation du rôle central de la production de plus-value au sein du système capitaliste est que «les luttes sociales et politiques contre le pouvoir du capital dans la totalité de la circulation du capital prennent différentes formes et appellent différents types d’alliances stratégiques pour réussir» [6].

Il n’y a aucun doute sur le type «d’alliances stratégiques» auxquelles pense Harvey – alliances avec des sections de la petite bourgeoisie radicale et son souci d’une politique orientée vers le changement du «mode de vie», et même avec des sections de la bourgeoisie elle-même.

Il fait ceci sur la base d’une falsification du Capital, sa prémisse étant qu’il n’était pas destiné à armer politiquement et théoriquement la classe ouvrière pour la révolution sociale mais qu’il visait simplement à faire ressortir les irrationalités de la société capitaliste.

Ainsi, Harvey ne fait que semer de la confusion parmi ceux qui se tournent vers Marx et qui ont suivi ses propres travaux dans l’espoir d’y trouver un guide. Il cherche à les détourner d’une lutte pour la mobilisation de la classe ouvrière en tant que force révolutionnaire indépendante en les entraînant vers les milieux dominés par la politique de la pseudo-gauche et des classes moyennes radicales pour y poursuivre des «alliances stratégiques» qui assureront la domination continue de la bourgeoisie et du capital.

Notes :

[1] Marx, Capital Livre 3 [https://www.marxists.org/francais/marx/works/1867/Capital-III/kmcap3_23.htm]

[2] Lénine, œuvres complètes, [https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1915/00/surlaquestion.htm#sdfootnote2sym]

[3] Engels, Anti-Dühring [https://www.marxists.org/francais/engels/works/1878/06/fe18780611c.htm]

[4] Marx, La Sainte Famille, [https://www.marxists.org/francais/marx/works/1844/09/kmfe18440900i.htm]

[5] Marx, Capital Livre 3 [https://www.marxists.org/francais/marx/works/1867/Capital-III/kmcap3_46.htm]

[6] David Harvey, Marx, Capital and the Madness of Economic Reason (New York: Oxford University Press, 2018) p. 48.