Durant un lock-out de près de huit mois à l’aluminerie du Québec

La gestion d’ABI exige encore plus de concessions et des suppressions d’emplois

Par Laurent Lafrance
1 août 2018

Après avoir mis en lock-out les 1 030 travailleurs de l’Aluminerie de Bécancour inc. (ABI) au Québec depuis près de huit mois, ses copropriétaires – Alcoa et Rio Tinto-Alcan – exigent encore plus de concessions et menacent de procéder à des suppressions massives d’emplois.

Dans son offre «finale» de décembre dernier, ABI a exigé la suppression du régime de retraite à prestations définies des travailleurs et son remplacement par un régime qui serait entièrement financé par ceux-ci. La direction a également cherché à supprimer le droit d’ancienneté.

Le 11 janvier, l’entreprise a mis les travailleurs en lock-out après qu’ils ont massivement rejeté la demande de concessions.

En mars, lorsque les représentants d’ABI ont rencontré les représentants de la section locale 9700 du Syndicat des Métallos, ils ont annoncé de façon provocante que l’«offre finale» de décembre n’était plus valide et que les travailleurs allaient devoir accepter des concessions encore plus draconiennes s’ils voulaient retourner au travail. Ils ont ensuite refusé de préciser ce qu’ils exigeaient comme nouveaux reculs.

Lorsque les négociations ont finalement repris à la fin du printemps, le syndicat a décidé de maintenir ses membres dans l’ignorance totale non seulement au sujet des revendications de l’employeur, mais aussi jusqu’à quel point il avait déjà cédé à la direction.

Les quelques bribes d’information que le syndicat a publiées soulignent que les géants de l’aluminium ont l’intention d’imposer une défaite majeure aux travailleurs d’ABI afin d’augmenter leurs profits et d’intimider les autres travailleurs dans leurs installations du monde entier.

Selon le Syndicat des Métallos, l’entreprise a déclaré qu’elle avait l’intention de réduire l’effectif d’ABI de 20 %, soit de plus de 200 emplois. La direction a confirmé par la suite qu’elle prévoyait utiliser le lock-out pour «ajuster sa structure organisationnelle... au moyen d’une vague de départs à la retraite».

Dans les faits, le lock-out d’une durée de plusieurs mois a déjà conduit un nombre important de travailleurs d’ABI à prendre une retraite anticipée.

Cela donne à penser que la volonté de l’entreprise d’endurer un conflit prolongé s’explique en grande partie par son désir de réduire les effectifs d’ABI.

Si la direction d’ABI est capable d’agir de façon aussi arrogante et provocatrice, c’est en raison du rôle criminel joué par les dirigeants corporatistes et procapitalistes des Métallos. Les travailleurs de base sont déterminés à riposter, mais les dirigeants de la section locale 9700 des Métallos, l’ensemble de la bureaucratie des Métallos et de la Fédération des travailleurs du Québec et du Congrès du travail du Canada isolent systématiquement leur lutte.

Le Syndicat des Métallos a en effet refusé de lancer un appel à la solidarité de ses centaines de milliers de membres à travers le Québec, le Canada et l’Amérique du Nord. La bureaucratie syndicale est amèrement hostile à faire de la lutte des travailleurs d’ABI le fer de lance d’une contre-offensive plus vaste de la classe ouvrière pour renverser des décennies de réductions salariales, d’accélérations des cadences et de concessions, et pour s’opposer à l’austérité capitaliste généralisée.

Dominic Lemieux, adjoint au directeur du Syndicat des Métallos (Québec), a tacitement reconnu la faillite de la stratégie du syndicat lorsqu’il a admis qu’«il y avait un fossé, maintenant c’est un canyon». Le président de la section locale 9700 du Syndicat des Métallos, Clément Masse, a reconnu que depuis qu’ABI a fait ses dernières revendications, les négociations sont dans une impasse totale. Mercredi dernier, Masse a déclaré qu’«il ne se passe rien» et qu’il n’avait pas eu de nouvelles du médiateur spécial Lucien Bouchard depuis deux semaines.

Le syndicat a signalé à plusieurs reprises qu’il était prêt à collaborer avec la direction pour imposer des réductions à ses membres afin d’assurer la «compétitivité» de l’entreprise, c’est-à-dire de lui permettre d’augmenter ses profits. «Nous étions près d'une entente sur le régime de retraite en janvier dernier avant le lock-out et il restait des points à discuter sur les mouvements de main-d'œuvre. Maintenant que nous avons fait des ouvertures sur les mouvements de main-d'œuvre, voilà que l'employeur revient en arrière sur plusieurs points déjà pratiquement réglés», a déclaré Masse.

Même si les multinationales Alcoa et Rio Tinto ont empoché des milliards de dollars de profits l’an dernier, elles sont toujours déterminées à extorquer des concessions importantes aux travailleurs d’ABI afin de fixer de nouveaux standards de coût pour leurs activités à l’échelle mondiale. La direction d’ABI et le groupe de pression des employeurs, l’Association de l’aluminium du Canada, ont cité à maintes reprises la baisse des coûts de main-d’œuvre en Chine, pays qui est un important producteur d’aluminium, comme une menace concurrentielle.

Malgré ces aveux ouverts des patrons, le Syndicat des Métallos a cherché à dissimuler les motifs réels qui sous-tendent la décision d’ABI d’imposer un lock-out. Les représentants syndicaux ont prétendu, par exemple, que l’entreprise se préoccupait surtout de faire pression sur le gouvernement du Québec pour obtenir de meilleurs tarifs d’électricité. Le syndicat a feint la surprise par la suite lorsqu’ABI a imposé son lock-out, même si les copropriétaires avaient déjà utilisé cette stratégie à plusieurs reprises pour extorquer des concessions.

Au lieu de chercher l’appui des travailleurs au Québec, en Amérique du Nord et dans le monde entier pour qu’ils viennent en aide aux travailleurs d’ABI – des travailleurs dont les emplois et les droits sociaux font l’objet d’attaques similaires de la part de l’élite des grandes entreprises et des gouvernements propatronaux de toutes allégeances politiques – les Métallos préfèrent plutôt supplier de façon pathétique les riches actionnaires d’Alcoa et de Rio Tinto et agissent à titre de conseillers d’entreprise pour ABI. «Les prix de l’aluminium sont bons, donc chaque mois de conflit, cela représente des revenus et des profits en moins,» déclarait récemment Masse.

La détermination du Syndicat des Métallos à isoler et à trahir la lutte anti-concessions des travailleurs d’ABI encourage la direction de l’entreprise à aller encore plus loin. Cela a été illustré par les commentaires du PDG d’Alcoa, Roy Harvey, qui a déclaré que l’entreprise envisageait en effet d’investir dans les installations de Bécancour. De telles déclarations, qui comportent la menace implicite d’une fermeture d’usine si la direction n’obtient pas ce qu’elle veut, ont souvent été utilisées pour faire pression sur les travailleurs afin de leur faire accepter des concessions. Les Métallos ont une longue histoire de complicité dans ce chantage, y compris dans l’industrie de l’aluminium.

En juin, les dirigeants des Métallos sont parvenus à avoir le dessus sur les travailleurs de l’usine de Rio Tinto-Alcan à Alma, au Québec en les forçant à rouvrir, sinon même prolonger leur convention collective. Rio Tinto a déclaré que des changements contractuels, c’est-à-dire des concessions, étaient une condition préalable à la réalisation de nouveaux investissements.

Les politiques anti-ouvrières du Syndicat des Métallos vont de pair avec la promotion de leur politique nationaliste de droite qui divise les travailleurs et les lie à la guerre commerciale et au militarisme. Ainsi le syndicat a appuyé avec enthousiasme les tarifs douaniers du président américain Donald Trump sur les importations d’aluminium et d’acier, se contentant de demander que le Canada en soit exclu afin de cibler plus directement la Chine.

Trump ayant refusé de retirer ses tarifs, le Syndicat des Métallos a alors appuyé les tarifs de représailles de Trudeau, tout en continuant de soutenir que le Canada devrait être exempté parce qu’il est un «allié» loyal des États-Unis dans ses guerres prédatrices et, pour reprendre les mots mêmes du président des Métallos Leo Gerard, que «l’acier et l’aluminium canadiens» sont vitaux pour les «chars d’assaut et avions de guerre américains».

Au Québec, le Syndicat des Métallos, en collaboration avec cinq autres syndicats, organise une campagne «antilibérale, anti-CAQ» qui se traduit dans les faits à un appui pour l’élection d’un gouvernement du Parti québécois (PQ) aux élections provinciales du 1er octobre. Parti nationaliste de droite, le PQ a organisé maintes attaques dévastatrices contre la classe ouvrière chaque fois qu’il a détenu le pouvoir, procédant notamment à de vastes compressions dans les dépenses sociales et à la criminalisation de grèves.

Pour l’emporter sur Rio Tinto et Alcoa, les travailleurs d’ABI doivent prendre la direction de leur lutte en la retirant des mains des Métallos. Les travailleurs doivent en effet former un comité d’action indépendant pour faire appel à la solidarité des travailleurs de l’industrie et du secteur public du Québec et du reste du Canada, et tendre la main à leurs collègues aux États-Unis et à l’échelle internationale afin de lancer une contre-offensive commune contre toute concession et défendre les services publics et les droits des travailleurs.

(Article paru en anglais le 31 juillet 2018)