La censure de Facebook dirigée contre la gauche

Par Andre Damon
4 août 2018

Il y a un an, les travailleurs et les jeunes du monde entier furent horrifiés par la marche néo-nazie de Charlottesville, en Virginie. Les nazis y organisèrent des marches aux flambeaux, scandèrent « les juifs ne nous remplaceront pas », faisant le salut nazi et brandissant des drapeaux à croix gammée, et défilèrent en uniforme du Ku Klux Klan. Un des fascistes précipita une voiture dans une contre- manifestation, assassinant une femme et blessant 35 autres manifestants.

Plus tôt cette année, les organisateurs du rassemblement du 12 août à Charlottesville, connu l’appellation « Unir la droite », annoncèrent le projet de tenir une nouvelle manifestation à Washington cette fois, le jour de son anniversaire. Plus d‘une dizaine d‘organisations de gauche et des dizaines de personnalités connues, comme la lanceuse d‘alerte Chelsea Manning, réagirent en appelant à une contre-manifestation le même jour.

Dans le cadre d‘une campagne pour bloquer ce qu‘il appelle une activité « de division », « violente » et « extrémiste » Facebook, en collaboration avec les agences de renseignement américaines, a annoncé mardi qu‘il avait bloqué non pas le rassemblement nazi, mais bien une page avec le programme de la manifestation opposée à ce rassemblement.

Facebook s’est justifié en déclarant que la contre-manifestation était organisée par un groupe ayant montré des signes d‘ « activité non-authentique », une assertion qu‘il n‘a étayée, ni en donnant des détails, ni par des preuves.

La page du Rassemblement ‘Pas d’Unir la droite 2 à Washington’, enlevée par Facebook

Les déclarations qui accompagnent l‘action de Facebook montrent clairement que le blocage de la contre-manifestation est un effort délibéré pour réprimer et criminaliser des vues politiques de gauche, établissant un précédent dangereux et lourd de conséquences.

Sur le blog posté par Facebook annonçant le blocage de l’événement ainsi que de 32 autres comptes, figurait une analyse de la boite à idée Atlantic Council qui remarquait que tous les comptes visés par Facebook était de gauche et incluait des comptes opposés à la violence policière, aux attaques contre les migrants et à la promotion de groupes fascistes par l‘administration Trump.

L‘article de l‘Atlantic Council disait que les pages fermées par Facebook visaient « la gauche de l‘éventail politique » et qu’elles « cherchaient à promouvoir les divisions et mettre les Américains les uns contre les autres ».

Ces comptes faisaient la promotion de « manifestations contre [l‘agence de contrôle des frontières] U.S. Immigration and Customs Enforcement ICE, les plans du Président Donald Trump pour les impôts » et des « manifestations contre l‘interdiction [d‘entrée aux Etats-Unis] des musulmans ».

Mais le post de Facebook et l‘article de l‘Atlantic Coucil sont remplis d’expressions orwelliennes et autoritaires. Qui est Facebook pour déterminer ce qui constitue une « activité non authentique », un terme tellement vague qu‘il peut inclure n‘importe quoi? Et qui a donné à Facebook le droit de fermer des pages qui « promeuvent la division », comme si de telles divisions n‘existaient pas déjà, sans avoir besoin d’être « promues » dans une société caractérisée par un niveau d‘inégalité sociale jamais vu dans l‘histoire?

Ces mêmes thèmes firent l‘objet d‘une audition de la Commission du renseignement du Sénat mercredi, avec le témoignage de sociétés et de boites à idées de la « sécurité », étroitement alignées sur les agences américaines de renseignement.

Renee DiResta est directeur de recherche de New Knowledge, une firme de consultation qui affirme protéger la réputation d‘entreprises de ce qu‘elle appelle les « communautés suspectes ».

Elle a dit que les « récits pernicieux » existaient « depuis très longtemps », mais dans les « opérations d‘aujourd‘hui pour gagner de l‘influence » la « propagande est partagée par nos amis, souvent sous la forme de ‚memes‘ hautement efficaces et immédiatement compréhensibles ».

« La désinformation, la mésinformation et les canulars des réseaux sociaux ont évolué, passant de contrariétés à une guerre de l‘information à fort enjeu » dit-elle.

Évoquant de « fausses » publicités postées durant la campagne présidentielle de 2016, elle remarqua que les comptes promouvaient des déclarations « visant la gauche » et ayant pour objectif de « présenter la secrétaire d’État Clinton sous un jour négatif, comparé au candidats comme Jill Stein ou le sénateur Bernie Sanders ».

Un appel posté par un des groupes retirés par Facebook disant « arrêtez de déchirer les familles »

Elle fit remarquer que de telles « opérations influence » en appellent de plus en plus à de « vrais croyants idéologiques » et à des « extrémistes non-étatiques ». Autrement dit, elles s‘adressent à des gens qui en ont marre du système capitaliste et cherchent une alternative socialiste ou de gauche – l‘implication étant que de telles conceptions sont « extrémistes » et doivent être criminalisées.

Un autre participant à l‘audition, le PDG de Graphika John W. Kelly, dit que des « comptes automatisés » aux « extrêmes » de l’éventail politique « produisent jusqu‘à 25 à 30 fois plus de messages par jour que des « comptes authentiques de l’éventail politique traditionnel ».

On crée ici un récit précis où revit la longue tradition de l‘anticommunisme américain, celle de nommer comme source des « troubles sociaux » des « agitateurs extérieurs ». Tout point de vue politique critique vis-à-vis du capitalisme doit être étiqueté « opération influence non authentique » promue par des extrémistes et donc passible de répression par l‘État et les monopoles de la technologie.

Les factions de l‘État alignées sur le Parti démocrate et les agences de renseignement, qui sont engagées dans une lutte factionnelle virulente avec l‘administration Trump sur des questions liées à la politique étrangère, se trouvent ici en alliance avec la Maison Blanche contre l‘émergence d‘une opposition de gauche. Cela s‘exprime dans ce cas dans les efforts pour viser ceux qui protestent contre un rassemblement fasciste et par extension contre la défense et la légitimation de fascistes.

Les mesures adoptées pour délégitimer et criminaliser l’opposition politique à toutes les factions de l’establishment politique américain doivent être comprises en terme de classe. Après des décennies de redistribution de la richesse de bas en haut, trois personnes contrôlent à présent autant de richesse que la moitié la moins riche de la société américaine. Jeff Bezos, l‘homme le plus riche du monde, vaut 143 milliards de dollars.

Cette oligarchie financière et sa périphérie dans les 10 pour cent au sommet de l‘échelle des revenus, qui a elle aussi été enrichie par le boom des valeurs boursières, se considèrent assiégées par une classe ouvrière hostile et en colère, qui se tourne de plus en plus vers la politique socialiste.

Sur fond de salaires réels stagnants ou en déclin, de coupes sans fin des soins de santé et des retraites et une kyrielle de contrats qui expirent dans les prochains mois, tout est en place pour qu‘éclatent des luttes industrielles comme elles ne se sont pas produites depuis les grèves des années 1930. La montée de la lutte des classes met de plus en plus les travailleurs en confit direct avec les syndicats sur lesquels la classe dirigeante s‘est appuyée pendant des décennies pour étouffer la lutte des classes et faciliter la redistribution des richesses aux riches.

Dans ces conditions, l‘élite dirigeante voit la criminalisation et la suppression de l‘opposition politique comme une nécessité vitale pour défendre et étendre ses privilèges sociaux. La création d‘un appareil de censure de masse par Facebook, Google et Twitter est une arme essentielle aux mains de l‘élite dirigeante dans sa lutte de vie ou de mort contre la classe ouvrière.

Mais l‘éruption de luttes ouvrières tant crainte par l‘oligarchie constitue aussi la seule base d’une défense des droits démocratiques fondamentaux. Dans leurs luttes à venir, les travailleurs reprendront la revendication d‘un Internet libre et ouvert et de la liberté d‘expression comme partie d‘un mouvement de masse aux Etats-Unis et à l‘international pour renverser le système capitaliste et instaurer une société socialiste.

(Article paru d’abord en anglais le 3 août 2018)